Reiko, dans le cadre de la première mission qu’elle menait depuis sa renaissance, sillonnait les cieux sans nuages  aux commandes de son jet furtif.

Ses deux partenaires Nornes avaient recueilli de nouvelles coordonnées pour ses recherches, et Gabherdt les lui avait transmises pour le bien de sa mission. Elle les avait recoupées avec ses propres données et le résultat l’avait envoyé sur un autre continent que celui sur lequel étaient établis les colons. Légèrement plus au nord, cette terre était encore inexplorée et ce que l’on savait d’elle était assez vague, si vague que Reiko s’attendait à tout et à rien à la fois.

Son radar lui signala qu’elle approchait de sa destination : encore 640 km. Elle ralentit sa vitesse et se maintint à trois centaines de mètres d’altitude. Quelques minutes plus tard, la terre apparut. Même si elle n’était pas exactement à la position indiquée par ses instruments de vol, elle décida de se poser non loin du bord de l’océan, dans un espace d’herbe rase s’étendant de la plage jusque sur des dizaines de kilomètres.

Elle descendit de son cockpit et inspira une grande bouffée d’air. Les températures étaient plus fraîches de quelques degrés que sur le continent d’accueil de la colonie. Tout autour d’elle, la végétation éparse se parait de teintes terreuses ou dorées selon les endroits, ce qui revêtait le paysage d’une robe d’octobre. Au loin, elle pouvait distinguer ce qui ressemblait à une forêt mais qui n’était pas composée d’arbres : il s’agissait d’autre chose, mais de là où elle se trouvait, elle n’arrivait pas à discerner quoi. Une fine brise faisait danser les herbes alentours, portant jusqu’à ses oreilles des cliquetis et des stridulations d’insectes qui l’observaient probablement depuis leur cachette.

D’un continent à l’autre, elle avait l’impression d’avoir changé de saison, comme si l’été avait fait place à son frère automnal.

En son for intérieur, cette sensation de changement l’apaisa. Indiciblement pour un être humain lambda, mais pour elle, c’était presque une révolution. Son cuisant échec dans sa tentative de capture de Diane Mastyre lui avait attiré les foudres de son supérieur, et bien qu’elle s’était forgée un cœur d’acier, son orgueil et sa fierté en étaient ressortis écorchés. C’était la première fois depuis le jour où elle était morte sur Terre qu’elle ressentait le souffle de la défaite, mais aussi et surtout que son âme de combattante revenait à la surface de sa vie, excitée par l’affront de ses propres faiblesses et motivée comme jamais par un sourd désir de revanche.

Diane, cette fantastique guerrière à l’arc prodigieux, l’avait ressuscitée en la terrassant.

Bien qu’elle restait la femme de main tapie dans l’ombre des desseins de ceux qui la dirigeaient, elle n’avait pas moins évolué. Sa chrysalide s’était fissurée lorsqu’elle avait mit le genou à terre face à la terrifiante puissance de sa proie devenue chasseuse, et le papillon qui s’en était échappé aspirait à un avenir qu’elle avait banni depuis trop longtemps.

Son jour viendrait. Elle en était certaine. Car elle l’avait décidé.

Mais pour l’heure, elle devait respecter les ordres. Il n’était absolument pas question pour elle de déroger à ses fonctions, même si elle s’était découvert un nouvel horizon, et elle était fermement décidée à mener à bien sa mission. Cependant, elle devait faire sans son excalibre : celui-ci avait été détérioré durant son altercation avec Diane, et il était toujours en réparation. Elle ne considérait pas ça comme une difficulté en plus, mais plutôt comme un avantage en moins. Ce qui n’enlevait en rien à sa détermination pour l’accomplissement de sa mission.

Reiko estima qu’elle avait pris suffisamment de « bon temps » en s’accordant quelque respirations à l’air libre et regagna son cockpit. La destination indiquée par ses instruments de vol était toute proche. En quelques minutes, elle y serait.

Son jet furtif décolla, invisible à l’œil nu grâce à la haute technologie de camouflage optique dont il était équipé, et laissa en guise d’unique signature de légères brûlures sur le sol.

La végétation qui se dessinait peu à peu sous ses yeux était vraiment très particulière. À l’altitude à laquelle elle volait, elle se situait au-dessus de la cime des arbres de la forêt, à ce détail près qu’elle n’avait jamais vu aucun dôme sylvestre de la sorte. Aucune feuille, aucune épine, mais plutôt ce qui ressemblait à des chapeaux de champignons géants. De plusieurs mètres de large, ceux-ci étaient tantôt hémisphériques, tantôt coniques, voire parfois même en entonnoir, et étaient recouverts de différents types de surfaces, certaines ridées, d’autres striées, ou encore des lisses ou des écailleuses.

Un message sur un écran auxiliaire lui indiqua qu’elle était arrivée. Juste sous son vaisseau, une clairière qui n’avait rien de naturel se découpait parmi les colosses fongiques. Reiko amorça sa descente et, au fur et à mesure, elle discerna ce qu’elle cherchait depuis plusieurs semaines : des installations humaines.

Enfin elle avait trouvé le fameux avant-poste !

Cependant, il semblait abandonné : des véhicules étaient renversés, et les quelques bâtiments construits étaient tous recouverts d’une étrange matière qu’elle ne pouvait identifier. De plus, son radar ne détectait aucune forme de vie en mouvement.

Reiko lança une analyse de l’air ambiant avant de s’aventurer à l’extérieur de son vaisseau. Le résultat fut sans appel : aucune toxicité détectée. Elle pouvait donc sortir le visage découvert, sans crainte.

Lorsqu’elle posa les pieds au sol, ses bottes s’enfoncèrent, comme si la terre était couverte d’un tapis à la fois moussu et sablonneux. Cela ressemblait à de l’humus, à ceci près que l’odeur qui s’en échappait n’était pas empreinte d’humidité. Même plus que cela, Reiko n’avait pas le sentiment de marcher sur des végétaux en décomposition. Non, quelques pas suffirent à insuffler en elle cette idée complètement saugrenue que le sol était vivant, non pas par l’activité des micro-organismes qui y habitaient, mais autrement…

Cette étrange sensation disparut instantanément lorsque la puce implantée dans son oreille détecta un mouvement derrière elle, un mouvement d’une telle légèreté qu’elle-même, malgré ses sens plus qu’aiguisés, n’avait pas du tout perçu. Elle se retourna d’un coup, pointant son arme dans le vide, prête à en décharger les munitions sur la menace qui semblait rôder autour d’elle.

Une longue goutte de sueur perla depuis sa tempe et s’écoula jusqu’au bas de sa joue, traversant au passage la marque de son récent échec. Le liquide amplifia la brillance du bleu nocturne lorsqu’il s’écoula dessus, et quand Reiko sentit l’eau sur sa cicatrice, un goût inédit lui envahit la bouche : celui de l’angoisse.

C’était donc ça un traumatisme ? C’était donc ça la trace indélébile qu’elle aurait sur le cœur pour toujours, à cause de sa défaite face à ce monstre de Diane ? Certes, elle avait renoué avec le concept de « vie », mais apparemment, celui-ci était accompagné par la peur primale de mourir et par toutes ses manifestations. Et voilà que dans un contexte menaçant, dangereux, à l’issue plus qu’incertaine, Reiko l’ancienne machine succombait à des spectres qu’elle avait oubliés depuis bien longtemps.

Devant elle, dans l’ombre d’un véhicule renversé, une forme rectiligne l’observait. Elle pointa le canon de son arme vers la créature qu’elle ne discernait qu’à peine, et avança d’un pas. Sa cible tenue en joue ne faisait aucun mouvement, ni même aucun bruit. Ce silence mit d’ailleurs en relief celui qui l’entourait depuis qu’elle était arrivée mais qu’elle n’avait pas remarqué. L’atmosphère semblait en suspens ici, et si l’endroit ne dégageait pas une aura funèbre, toute la vie alentours paraissait plongée dans le coma.

Et la créature apparut.

Reiko n’avait jamais vu telle monstruosité. Devant elle se tenait un amalgame d’insectoïdes tous aussi étranges et invraisemblables les uns que les autres, et pourtant réunis en un seul être. Le tronc rectiligne et fin comme celui d’un phasme laissait s’échapper du long de son échine des antennes, des pinces, des ailerons atrophiés, et d’autres organes à la forme bien trop déstructurée pour être identifiés. En haut de sa tête où deux bouches dentues et disloquées claquaient agressivement, de multiples yeux noirs et verts roulaient sur eux-mêmes et la dardaient en même temps. Mais le plus étrange était cette matière visqueuse qui suintait du corps de l’insecte aussi grand qu’elle, une sorte de glue huileuse et rougeâtre qui faisait fumer le sol quand elle entrait en contact avec.

Comme si ce « sang » blessait et contaminait la terre…

Un sifflement strident mis en alerte Reiko. La créature se raidit de tout son long, pointant vers les branches comme un totem maléfique d’une tribu chamanique aux pratiques occultes. Reiko ne savait que faire. Devait-elle faire feu sur ce cauchemar dégoulinant ? Ou alors devait-elle fuir ?

Elle n’eut pas le temps de choisir que, dans son dos et sur ses côtés, des cohortes d’insectes, de la même espèce que celui qui lui faisait face, apparurent. Tous répondaient à l’appel de leur semblable. Statufiée, Reiko ne parvenait qu’à bouger ses yeux. Et le détail qu’elle remarqua amplifia l’horreur de la situation qui l’enserrait.

Les créatures paraissaient du même genre, mais surtout, chacune semblait composée de plusieurs autres. Les pinces, les ailes à peine développées, tous ces morceaux réunis de manière irrationnelle suggéraient ceci : si les organes paraissaient assemblés sans aucune logique, c’était parce que la nature n’avait probablement pas créé ces êtres ainsi. Plus Reiko les observait, plus l’hypothèse qu’ils avaient fusionné entre eux (d’une façon qu’elle ignorait totalement et qu’elle ne tenait pas à savoir pour le moment), et que cette fusion était maintenue par  l’immonde huile coagulante, écœurante colle d’une création chimérique épouvantable.

Malgré la menace grondante, malgré le danger à son sommet, cette question tambourinait dans l’esprit de l’exploratrice en mission : qu’est-ce qui avait provoqué cette horreur ?

Autour d’elle, chaque amalgame d’insectes imita le premier et Reiko fut rapidement encerclée par de véritables piquets dont uniquement ce qui leur servait d’encéphale continuait de bouger, à la manière terriblement déstabilisante et inquiétante de pantins désarticulés. L’initiateur lança un second sifflement, celui-ci similaire à une stridulation de criquets, et les autres l’imitèrent en chœur.

Subrepticement, chacun d’eux se rapprochait de Reiko. Lentement mais sûrement. Inexorablement. Elle n’allait pas attendre la sentence inéluctable, oh non, et elle empoigna son arme à deux mains.

Elle pressa la détente une fois. La cible en face d’elle ne fit aucun bruit lorsque l’impact lui déchira toute une partie de la tête, relâchant un flot de sang fumant qui éclaboussa le sol et en brûla la végétation. Pire, cette attaque ne ralentit aucunement le mouvement collectif qui l’acculait peu à peu.

Elle pressa la détente une seconde fois. Cette fois-ci, le tir éclata en deux le tronc de l’insecte qui avançait en face d’elle. La partie supérieure tomba comme un arbre abattu, dans un silence de mort, tandis que la partie inférieure continuait sa marche inexorable. De nouveaux jets jaillirent du corps de l’insecte et giclèrent un peu partout, y compris sur des créatures voisines. Celles-ci ne réagirent pas lorsque le sang s’attaqua à leur assemblage à la manière d’un acide extrêmement corrosif. Tout comme l’insecte tronçonné par les deux tirs de Reiko, le mouvement continuait, aussi inarrêtable que la tombée d’une nuit funèbre.

Elle pressa la détente une troisième fois. Puis une quatrième. Puis une cinquième, et encore, et encore, et encore, jusqu’à ce que la créature ne soit plus qu’une flaque visqueuse et fumante. Aussitôt, elle s’élança dans la brèche et sortit du cercle qui s’apprêtait à l’étouffer. Elle se retourna et à sa grande surprise, constata que ses assaillants, même si leur proie qu’elle était venait de s’échapper, continuaient encore et toujours de se rapprocher. Quelques secondes plus tard, ils se faisaient front les uns les autres. Et l’épouvante monta encore d’un cran.

La glue suintante qui maintenait les assemblages insectoïdes les fit se fusionner. Dans de multiples gargouillis écœurants, toutes les créatures fondaient pour n’en former qu’une seule et unique, aussi imposante que monstrueuse, véritable abomination vomie par cette forêt qui se révélait terriblement dangereuse et oppressante.

Reiko n’avait plus le choix, il fallait qu’elle trouve un échappatoire et très vite ! Elle regarda vers les quelques bâtiments recouverts de mousse et de végétation qui se trouvaient derrière elle. De prime abord, elle ne discernait aucune porte, aucune fenêtre par laquelle elle aurait pu s’engouffrer. Néanmoins, elle courut vers un édifice plus petit que les autres, et surtout plus proche, dans l’espoir de trouver malgré tout une issue à la situation néfaste qui empirait de seconde en seconde.

Elle arriva contre le mur et se mit à tirer frénétiquement sur les branchages moussus et les racines qui recouvraient quasiment complètement la bâtisse. Il y avait forcément une ouverture, quelque chose ! Et si elle n’en trouvait pas, elle allait devoir en créer une elle-même…

Dans son dos grogna la colossale monstruosité : sa fusion était terminée, elle était prête à se mouvoir de nouveau. Et dans un bruit aussi déroutant qu’abject, un bruit de succion comme si la créature immonde aspirait la vitalité de la nature sur laquelle elle glissait et qu’elle calcinait sur son passage, elle reprit son avancée vers Reiko.

La peur commençait à l’emplir de nouveau quand soudain, elle sentit un éclat de verre se planter dans sa main. Une fenêtre ! Elle retira son bras et déchargea son arme dans l’ouverture avant de s’y glisser, le tout en une poignée de secondes à peine. Reiko ne prit pas le temps d’observer la pièce dans laquelle elle avait atterri, tout ce qu’elle retint était que l’endroit était très petit, probablement un entrepôt, mais aussi et surtout qu’il y avait une porte blindée entrouverte en face d’elle.

Elle s’engouffra dans l’entrebâillement, là aussi sans regarder où elle atterrit, et, poussant avec son dos de toutes ses forces, elle referma l’entrée, coupant la voie de son poursuivant huileux. Son soulagement fut total quand elle entendit un cliquetis, synonyme de verrouillage de la porte.

Elle était sauvée. Du moins pour le moment. Car pour l’heure, elle était enfermée dans un endroit inconnu qui respirait le danger à plein nez.

Reiko s’étonna, après plusieurs dizaines de secondes, de ne pas entendre son poursuivant. Peut-être que celui-ci, ne la détectant plus, avait focalisé son attention ailleurs et était parti… Tant mieux pour elle ! Elle allait pouvoir continuer son exploration avec un peu plus de sérénité. Du moins elle l’espérait.

Elle prit le temps d’observer la pièce dans laquelle elle se trouvait désormais : c’était un long couloir se terminant par une ouverture sur une cage d’escalier. Quelques portes, beaucoup plus légères que celle qu’elle avait verrouillée derrière elle, parsemaient les murs à droite comme à gauche. Le tout était faiblement éclairé par des néons qui grésillaient parfois. La vacillante luminosité permettait néanmoins de voir des éléments de mauvais augure : ça et là des salves d’impacts de balles ainsi que des traînées de sang séché attestaient d’un violent combat. Contre qui ? Contre quoi ? Pour quelle issue ? Autant de questions auxquelles elle devait trouver des réponses.

Arme au poing, Reiko tenta d’ouvrir la première porte qui se présenta à elle. Bloquée. Elle hésita un instant à forcer, mais son instinct l’appela à la prudence : dans un environnement inconnu et visiblement dangereux, il valait mieux être le plus discret possible.

Ce fut seulement sa quatrième tentative qui fut couronnée de succès. La porte coulissa latéralement et disparut à l’intérieur du mur. Reiko entra alors dans une salle aussi grande que dévastée. Seule la moitié des néons fonctionnait, non sans intermittence, et éclairait ce qui était autrefois un réfectoire. Au sol, des tables et des chaises étaient brisées et renversées, certaines étaient même disposées en remparts de fortune pour se cacher d’un ennemi qui, apparemment, n’avait eu que faire de cette misérable tentative de défense puisque, derrière la plupart de ces boucliers improvisés, les restes des assaillis jonchaient le sol. Détail terrifiant, aucun cadavre n’était entier, tous avaient au minimum un membre arraché, et avec une violence extrême à en juger par les explosions de viscères qui avait éclaboussé jusqu’au plafond.

Ce carnage ne fit pas vaciller Reiko. Elle avança d’un pas décidé dans l’espoir d’avoir plus de précisions sur les événements passés. D’autant plus que pas à pas, des éléments très étranges se révélaient à ses yeux. Le plus troublant était l’état de décomposition des corps : il semblait être avancé d’à peine quelques jours, or c’était totalement impossible. Tout le reste portait à croire que la bataille avait eu lieu il y a longtemps. Elle n’oubliait pas évidemment la végétation qui avait envahi l’extérieur des bâtiments. Une telle croissance ne pouvait pas se faire en une semaine. Poussée par sa quête de réponses, elle posa un genou à terre, braqua sa torche sur un cadavre et l’observa attentivement.

L’explication qu’elle cherchait ne se fit pas attendre. La dépouille qu’elle analysait était recouverte d’une fine pellicule transparente qui semblait préserver du pourrissement. Reiko utilisa le canon de son arme pour toucher le drapé suspect et constata une grande élasticité ainsi qu’une texture huileuse. Tout cela évoquait une sorte de toile d’araignée, voire même un cocon, en tout cas quelque chose fait pour conserver, pour protéger. Dans quel but ? Celui de dévorer une charogne plus tard ?

Attaquée par des amalgames d’insectes à la surface, confrontée à ce genre de signature à l’intérieur du bâtiment… Le lien n’était pas difficile à faire, les coupables de cette boucherie étaient très certainement du même genre que ceux qui avaient failli la piéger. Ce qui signifiait aussi qu’ils étaient potentiellement dans les parages.

Cela voulait dire également que l’avant-poste avait été massacré par les insectoïdes. Trois cents personnes, dont la moitié était des militaires. Voila qui expliquait pourquoi il n’y avait plus de contact… Reiko ne pouvait pas en rester là pour autant. Et puis, il y avait peut-être des survivants dans les étages inférieurs. Les chances étaient infimes, mais elles n’étaient pas nulles.

La cage d’escalier n’était pas éclairée. Elle se pencha par-dessus la rampe, pour tenter de percevoir quelque chose. Un son, un courant d’air, peu importait, tout élément ou absence d’élément serait une indication utile. En l’occurrence, il n’y avait rien, c’était le néant. Elle entama donc la descente.

Au premier sous-sol, le sas était bloqué. Énorme rideau de fer barré par la seule mais imposante inscription « CONFINEMENT », il repoussait quiconque non seulement par son caractère inébranlable mais aussi par son message pour le moins décourageant. Qui aurait envie de pénétrer une zone mise en quarantaine ? Reiko ne tenta rien et continua de descendre, laissant sa frustration de côté.

Le second sous-sol était bloqué de la même manière, à ceci près que le sas avait dû s’abattre sur un fuyard trop lent puisque le torse sectionné d’une personne reposait devant. Celui-ci était victime d’un état de décomposition très avancée, ce qui appuyait la théorie qu’elle s’était formulée dans le réfectoire : l’enveloppe qui recouvrait les corps avait pour but, ou en tout cas pour effet, de les conserver. Cela signifiait également que les créatures qui recouvraient les cadavres de cette protection n’avaient a priori pas pénétré la cage d’escalier. Peut-être même qu’elles n’étaient pas descendues. Mais alors, pourquoi les étages étaient-ils scellés ?

Reiko remarqua que le corps pourrissant avait autour de l’un de ses poignets un bracelet électronique. D’un coup de pied déshumanisé, elle sectionna le bras du cadavre et fit glisser l’objet de son attention pour le tenir entre ses mains. Il s’agissait d’un dispositif d’identification. Seulement, il fonctionnait en résonance avec le système d’ouverture du sas. Il fallait trouver comment l’enclencher. Elle alluma donc sa torche, faisant fi pour quelques secondes de ses impératifs de prudence, et découvrit, sur un côté de la grande porte, un cadran avec un écran d’authentification. Sur son côté dépassait un boîtier. Elle l’ouvrit, enclencha l’autonomie énergétique du système qui avait été coupée, et passa le bracelet devant le terminal désormais lumineux.

« Authentification réussie. Bonjour Anna Santos. »

Le sas s’ouvrit et Reiko ne put retenir un hoquet de stupéfaction. L’intégralité du corridor qui lui faisait face était carbonisée. Les murs étaient d’un noir absolu et le sol était pourvu d’un tapis de cendres identique à ceux que peuvent déposer les pires éruptions volcaniques. Tout le reste avait été vaporisé, les meubles, les corps, tout. La partie inférieure de la pauvre Anna, ou plutôt son absence, en était une preuve.

Il était tout bonnement inutile de s’aventurer là-dedans. Mais qu’est-ce qui avait poussé à pratiquer une telle crémation ? Étaient-ce les hostiles insectes gluants qu’elle avait croisés ?

Reiko continua son exploration, se heurtant à chaque sous-sol a un sas blindé et verrouillé. Le désormais sempiternel « CONFINEMENT » ne laissait aucun espoir quant à ce qui se trouvait derrière. Au bout de la cage d’escalier, au plus profond du bâtiment, elle fit quelque chose d’inédit pour elle : elle susurra une prière.

« Pourvu que je trouve quelque chose… »

Elle ne devait pas rentrer avec si peu de cette mission. Elle devait savoir ce qui s’était passé avec bien plus de précisions. Si possible, elle devait trouver des documents, des enregistrements, des traces d’activité humaine relatant l’installation de l’avant-poste.

En réalité, le problème était plus conséquent. Non seulement elle ne devait pas, mais elle ne pouvait tout simplement pas. Le goût de l’échec avait déjà bien trop rempli son être comme ça. C’était bien trop insupportable pour qu’elle y soit sujette à nouveau.

Il fallait qu’elle trouve quelque chose, coûte que coûte. Quitte à prendre les pires risques, quitte à explorer toutes les parties en quarantaine.

Le cœur en ébullition, elle posa finalement les pieds au dernier sous-sol. Celui-ci était différent des autres, et pour une seule raison : le sas était grand ouvert. Reiko remarqua également que sur le mur qui faisait face à l’entrée, il y avait un nombre incalculable d’impacts d’armes lourdes. Sous le cadran d’authentification, le corps assis d’un militaire (à en juger par les habits) pourrissait. Néanmoins (comme le visage), l’état de décomposition était nettement moins avancé que celui d’Anna au premier sous-sol.

À ses pieds clignotait un petit module que Reiko saisit du bout des doigts. Il s’agissait d’un modèle très rudimentaire de dictaphone. La lumière orange qui papillotait signalait la présence d’un message. Une pression sur le bouton de lecture, et l’attention de l’exploratrice avide d’informations se tourna entièrement sur l’enregistrement.

« Je… je suis le sergent Johnny Rico. Je suis le plus haut gradé parmi les survivants, nous ne sommes plus qu’une quarantaine… tous les étages sont perdus et nous avons décidé de les condamner et d’incinérer tout ce qu’il se trouvait à l’intérieur. Y compris nos… y compris nos semblables. Les entomorphes sont bien trop nombreux et sans pitié. Depuis notre atterrissage, leurs vagues n’ont cessé de déferler sur notre base. À l’heure où je parle, nous avons décidé de nous barricader dans le dernier sous-sol avec un maximum de vivres et un recycleur d’air. Qui sait combien de temps nous tiendront ? Qui sait si un jour quelqu’un viendra nous sauver et entendra ce message ? Nos communications avec le monde extérieur sont détruites. Nous n’avons plus que l’espoir d’être encore vivants lorsque le Phénix arrivera enfin sur ce monde. En attendant… bref… »

Quelques grésillements ponctuèrent le silence de plusieurs longues secondes. Cependant, le message n’était pas fini, et Reiko attendit patiemment d’en avoir la conclusion.

« À la personne qui trouvera ce message, voilà ce que je peux vous dire sur les entomorphes : contrairement à ce que leur apparence laisse penser, ils ne sont pas des résultantes de fusions de plusieurs insectes. Nos scientifiques les ont étudiés et ont tiré la conclusion que de base, ils n’ont jamais été voués à « s’unir ». Ce n’est qu’après plusieurs semaines d’observation que cette sorte d’huile est apparue sur eux et a décuplé leur agressivité, tout en leur donnant cette capacité aussi inédite que monstrueuse de s’agréger les uns les autres pour ne former qu’un seul insectoïde extrêmement puissant et belliqueux. Ils semblent agir grâce à une intelligence collective, ou peut-être sous les ordres d’une espèce de reine ou quelque chose comme ça. Nous n’avons pas pu étudier ces théories. Désormais, nous sommes retranchés ici, et nous attendons une extraction salvatrice, ou alors la mort. Elle sera toujours plus appréciée que ce qui est arrivé à nos camarades… je… »

Sur l’enregistrement, Rico se mit à pleurer discrètement. Quelques instants après, une voix féminine s’enregistra involontairement sur le dictaphone.

« Johnny, tu en as assez dit. Arrête là et viens m’aider à installer les tourelles de défense avant qu’on ne soude les portes. »

« Oui, j’arrive, ne t’en fais pas. J’ai une dernière chose à faire. »

De nouvelles secondes de larmes et de grésillements puis, contre toute attente, une détonation de pistolet. Fin du message.

Reiko observa le cadavre, plus précisément son crâne. Le pauvre homme s’était tiré une balle dans la cervelle. Anéanti par le désespoir, il avait trouvé son salut dans une fuite vers l’autre monde.

L’exploratrice en mission était rassasiée. Le dictaphone en poche, elle avait tout ce qu’il fallait, en plus de ses observations personnelles, pour contenter ses supérieurs. Le puzzle était loin d’être terminé, mais quelques pièces s’unissaient peu à peu. Par exemple, les énormes impacts d’artillerie sur le mur derrière elle provenaient certainement des tourelles de défense mentionnées par la femme sur le message de Rico. Et après les tourelles, il y avait peut-être encore des survivants.

Reiko s’avança prudemment dans le corridor. Elle craignait un système de détection des mouvements. Sans broncher, elle enleva une botte du cadavre du sergent et la jeta de toutes ses forces dans le couloir. Aucun tir. Et c’est là qu’elle remarqua quelque chose qu’elle aurait dû voir depuis le début de son exploration du bâtiment : elle n’avait pas croisé un seul corps d’insecte. Ni dans le réfectoire, ni dans la cage d’escalier, ni même ici alors que les trous dans le mur suggéraient que les tourelles avaient été activées. Comment était-ce possible ? Est-ce que ces créatures ramassaient les corps de leurs semblables pour ne rien laisser derrière elles ? Comment, pourquoi ?

Autant de questions qui ne trouveraient pas de réponse tout de suite. Elle avança dans la ligne de mire des systèmes de défense, mais rien ne s’activa. Problème de détection ou absence de munitions, peu importait. Reiko continua et arriva devant le premier sas, autour duquel deux tourelles munies de huit canons chacune montaient la garde. Un silence de nécropole régnait ici. Si survivants il y avait, ils étaient si bien calfeutrés que même l’air ne pouvait les entendre.

Elle observa les doubles portes soudées entre elles dans l’espoir d’y voir une brèche. A priori, il n’y en avait pas. Bien évidemment, elle n’avait pas d’explosifs sur elle, mais elle détenait toutefois un outil qui lui permettrait de littéralement trancher la cloison : un découpeur plasma. Comme prévu, il fut efficace malgré sa lenteur, et après une heure d’efforts, elle vainquit l’obstacle.

Elle entra dans un second couloir, et l’air ambiant qui s’y trouvait était frais, loin de la lourdeur qui stagnait dans les autres étages. C’était sûrement dû au recycleur dont elle avait entendu parler grâce au dictaphone. C’était bon signe, c’était signe de vie !

Son chemin rectiligne était parsemé de plusieurs doubles portes soudées à l’image de la première. Elle réitéra son opération autant de fois que nécessaire, et elle arriva finalement devant une entrée plus petite et surtout non modifiée. Elle retint son souffle, espérant entendre quelque chose, mais aucun son ne lui parvint.

Reiko posa la main sur la poignée, la tourna, et ouvrit la porte.

C’était une très grande pièce, un dortoir pour être exact. La lumière du plafond fonctionnait parfaitement. Au fond elle pouvait discerner beaucoup de containers qui renfermaient à n’en pas douter les vivres mentionnées par Johnny Rico. Le long d’un mur étaient alignés plus d’une vingtaine de sacs mortuaires remplis.

Il n’y avait aucun bruit. Comme si ce qui semblait être le dernier bastion de vie de ce bâtiment enterré dans le sol n’était qu’en réalité une nécropole, l’ultime témoignage de la tentative de survie des habitants de l’avant-poste exterminés par les entomorphes.

Soudain, un tintement résonna du fond de la pièce. Comme si un ustensile était tombé d’une étagère. Reiko rangea son arme énergétique et s’approcha tout doucement. Son instinct ne la poussait pas la méfiance, au contraire, car tout portait à croire dans cet endroit que la violence extrême qui s’était déchaînée dans les étages supérieurs n’avait pas trouvé accès à ce coffre-fort. Elle décida donc de pousser celui ou celle qui se cachait à sortir.

« Je suis les secours que vous attendiez. »

Cette phrase déclencha des pleurs de joie. Au fond, derrière l’un des containers, un homme se leva. Il était torse nu, et sa poitrine était parsemée d’estafilades, certaines déjà bien cicatrisées, souvenirs de ses combats extérieurs, d’autres très fraîches, empreintes de ses combats intérieurs. Les cheveux gras et longs qui retombaient sur son visage ne pouvaient masquer un regard terrifiant de lucidité sur sa propre condition, sur tout ce qu’il avait enduré depuis des mois de souffrance et, plus encore, sur la solitude qu’il avait dû combattre. Et surtout, le bleu lacrymal de ses yeux ainsi que le large sourire qui fendait sa barbe hurlaient en silence la joie de voir enfin l’espoir qu’il avait de survivre se transformer en réalité. Espoir qu’il s’apprêtait, quelques minutes avant l’entrée de son héroïne, à annihiler lui-même en se tranchant les veines avec son couteau de combat. Ce même couteau que Reiko avait entendu tomber au sol quelques instants plus tôt.

L’homme s’avança lentement vers elle, pas à pas, singeant une bête qui cherche un contact amical qu’elle n’a pas eu depuis trop longtemps. Une fois en face d’elle, toujours avec lenteur, il l’enlaça. Malgré elle, elle ne put réprimer un geste de malaise et s’écarta vivement mais le survivant n’en eut cure.

— Je me croyais mort depuis si longtemps, susurra-t-il d’une voix rauque et presque inaudible.
— Vous ne l’êtes pas, se contenta de répondre Reiko. Je vais vous sortir de là. Mais dites-moi qui vous êtes, reprit-elle sans pour autant oublier le but de sa mission.
— Il n’y a plus que moi ici… à part la poignée de survivants qui ont réussi à atteindre ce dernier endroit, tout le monde a péri à cause de ces foutues créatures, lâcha-t-il avec une certaine colère mêlée à de la frustration. Nous n’avons rien pu faire ! Les premières semaines, tout était tranquille, mais après… ça a dégénéré. Je… je…
— Calmez-vous, calmez-vous, tenta de le rassurer Reiko sans que cela ne l’importasse. Je vais vous évacuer et vous me raconterez tout ça après vous être reposé un minimum.
— Merci, merci pour tout, répondit-il en plantant ses iris emprunts de gratitude dans les siens qui se paraient de neutralité, comme elle le faisait depuis toujours, et encore plus en ce moment même pour masquer son contentement purement égoïste d’avoir magistralement accompli sa mission.
— Dites-moi, comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-elle plus pour le côté pratique de la discussion que par pure politesse.
— Je m’appelle Teraw. Théo Teraw. Je ne suis qu’un simple soldat qui…
— Quelqu’un qui a survécu à ça n’est pas un simple soldat, le coupa Reiko. Vous êtes un survivant, essaya-t-elle de le valoriser, ce qui la surprit elle-même.

La sauveuse de l’unique rescapé de l’avant-poste activa sa puce de communication et lança l’appel suivant :

« Aux Nornes, venez immédiatement sur ma position. Code 44. Je répète : code 44. »

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