Lukas Richter était dépassé par les événements. Deux heures auparavant, il avait assisté, lui comme tous les colons, à la terrifiante tentative d’assassinat de Romus. Et maintenant, il se tenait dans le bureau de son supérieur, chef d’orchestre improvisé du conseil dirigeant de la colonie.

Excepté l’amiral qui se trouvait en soins intensifs, la quasi-totalité des désignés et élus était présente :  Khéphren, Perrine Sober, le professeur Gabherdt (que Romus lui-même avait nommé), ainsi qu’Esteban Caudillo, Samuel Champlain, Maria Skłodowska et enfin Kristina Granville, les quatre conseillers élus par la colonie elle-même. Seule Dana Trivia manquait à l’appel, puisqu’elle était portée disparue depuis plusieurs jours.

Le lieutenant et les sept supposés dirigeants qui lui faisaient face débattaient tous sur la conduite à tenir dans la situation de crise présente. Le leader des colons avait subi une tentative d’assassinat presque létale, et ce dans un contexte plus qu’étrange, puisqu’il y avait ce mystérieux poème lumineux qui avait en quelque sorte signé le geste de violence envers Romus. Cependant, les huit personnes présentes n’étaient pas d’accord sur ce point précis.

Le stress et la tension étaient fortement palpables, et les éclats de voix accompagnés de gesticulations théâtrales revêtaient les débats houleux. Seuls le professeur, Khéphren et Kristina demeuraient en retrait, le premier n’affichant aucun sentiment, le deuxième totalement désemparé, et la troisième gardant tout son sang-froid dans un silence glaçant, contrastant diamétralement avec l’ardeur ardente des discussions.

— Les deux sont forcément liés ! appuyait avec insistance Sober, le visage grave. Ce serait une coïncidence extraordinaire que cet attentat et cette propagande ne soient pas liés alors qu’ils ont eu lieu en même temps !
— Il est évident que c’est plus qu’étrange, prolongea Maria d’une voix tremblante mais qui se voulait mesurée. Cependant, nous ne devons pas succomber à des évidences qui n’en sont peut-être pas. Nous n’avons aucune preuve tangible de ci ou de ça.
— Je suis tout à fait d’accord, poursuivit Esteban. Le plus important serait de savoir pourquoi avant de chercher à savoir qui. Nous n’y arriverons pas autrement.
— Même dans l’autre sens, je ne vois pas comment nous pourrions arriver à quelque chose… se lamenta Samuel. Lieutenant Richter, vous qui êtes le bras droit de l’amiral, n’êtes-vous pas au courant de certaines… problématiques qui auraient pu conduire à ce qui s’est passé ?
— À brûle pourpoint, non, certaines décisions étaient évidemment contestées, mais aucun « ennemi » si je puis dire ne s’était déclaré, réfléchit à haute voix Lukas.
— L’auteur de ce pamphlet sans queue ni tête est la personne qui a tiré sur l’amiral, il ne peut en être autrement, insista Sober.
— Nous n’avons pas été élus pour tirer des conclusions de manière aussi sommaire, s’exclama Esteban.
— Je n’ai pas été élue, j’ai été désignée.
— C’est peut-être ça le problème… siffla Samuel, provoquant l’ire de celle avec qui il était censé faire équipe.
— Qu’est-ce que vous insinuez ?
— Calmez-vous, calmez-vous ! s’écria Lukas en levant les bras. Ce n’est pas de cette manière que l’on résoudra le moindre problème !

La discussion prenait de plus en plus un caractère explosif qui risquait à tout moment de disloquer le conseil alors que la crise qui régnait menaçait de semer le chaos dans la colonie. Le CDC se devait de garder la main sur le destin des 10 000 hommes et femmes qu’il avait sous leur responsabilité. Mais beaucoup de choses contrecarraient le bon déroulement d’une simple réunion…

En premier lieu, la cause : un tel attentat sur l’amiral, quelque chose d’exceptionnel et extrêmement délicat à gérer, et ce sur tous les plans, émotionnel, logistique, juridique, etc.

En second lieu, la manière : ce que soulignait Samuel Champlain n’était pas dénué de sens. Le conseil était composé d’une part de personnes qui avaient été nommément désignées par l’amiral, tandis que les autres avaient été élues par l’ensemble de la colonie. Aux yeux de certains, cela pouvait constituer une différence majeure de légitimité quant au poids de la parole de l’un ou de l’autre.

En troisième lieu, les conseillers eux-mêmes : si la plupart était des experts en leur domaine, leur expérience en matière de gestion et de direction était quasi nulle, excepté pour Perrine Sober, qui avait justement été désignée par l’amiral pour son vécu en la matière, puisqu’elle avait occupé lors de sa vie terrienne de nombreuses fonctions en rapport avec le management humain, notamment dans la société de William Birkin, l’un des piliers du conseil Déméterre.

Ces trois points reliés ensemble formaient un triangle dangereux dans lequel se réunissaient malheureusement les personnes nécessaires, selon l’amiral et la colonie, pour gérer toutes sortes de situations. Mais cette tentative de meurtre sur Romus… comment n’importe qui aurait-il pu être préparé à ça ?

Lukas ne savait pas comment, mais il fallait que lui et les sept personnes qui lui faisaient face s’unissent, sans quoi ils couraient tous tout droit à la catastrophe. Et, salutaire, un rayon de soleil lumineux transperça les nuages noirs de la discorde, en la personne du professeur Gabherdt.

— Nous n’avons clairement pas les capacités pour statuer dans une telle configuration, énonça-t-il. Si chacun de nous est présent pour représenter différentes instances ou différents corps de métier, personne n’a les qualités requises pour réagir convenablement dans le moment que nous vivons. Personne sauf le lieutenant Richter.
— C’est vrai qu’après tout, vous êtes le bras droit de l’amiral, renforça Samuel. Vous êtes le mieux placé pour diriger, après lui, du moins temporairement.
— Tout à fait, se réjouit le professeur qui ne s’attendait pas à avoir un appui aussi spontané. Ce serait tout aussi logique et légitime que vous preniez les rênes de la colonie, en attendant que la situation s’éclaircisse.
— Mais nous ne savons même pas quoi faire, que ce soit moi le leader ou non, rétorqua Lukas avec sincérité.
— C’est justement parce que vous avez ce genre de réaction que vous êtes la personne idéale, appuya à son tour Esteban, lui qui considérait le lieutenant comme une personne honnête et humaine, même si par ailleurs il se demandait quel était le dessein final du professeur dans sa suggestion, car il en avait forcément un selon la méfiance du colosse.
— Si je puis me permettre, chuchota Kristina d’une voix douce, ouvrant la bouche pour la première fois de la réunion, je crois que c’est une bonne idée. Vous seriez l’unique décisionnaire, mais nous serions tous là pour vous assister et vous conseiller si besoin. Comme ça, votre expérience pourra déteindre sur nous dans la pratique, et au moment opportun, nous pourrions reprendre la forme d’un CDC tel qu’il avait été envisagé à l’origine. Qu’est-ce que vous en pensez vous tous ? demanda-t-elle alors aux autres conseillers.

Khéphren, qui n’avait dit mot, acquiesça silencieusement, toujours aussi perdu. Lui, il avait à cœur de représenter le corps ouvrier, pour défendre ses droits et pour être le porte-voix de ceux que l’on n’entendait pas assez, selon lui du moins. Pour le reste, il s’en remettait aux autres. Et en l’occurrence, la situation actuelle le renvoyait si horriblement à une certaine impuissance que l’option de mettre le lieutenant Richter en nouveau commandant ne lui déplaisait pas tant que ça, même si auparavant le CDC l’avait séduit.

Esteban faisait entièrement confiance à Lukas, avec qui il avait eu depuis l’établissement de la colonie de bonnes relations. Il sentait en lui un homme honnête et droit, et c’est ce dont la communauté descendue du Phénix avait besoin en ces heures troubles.

Samuel Champlain avait participé à quelques missions avec le lieutenant, et avait pu ainsi nouer de bons liens, et surtout constater qu’il était quelqu’un d’humain. Donner les pleins pouvoirs à une telle personne lui convenait très bien.

Maria s’en remettait quant à elle à sa rationalité, les différents arguments qu’elle avait entendus étaient tout à fait acceptables. Elle avait envie de participer au devenir de la colonie, mais elle voulait surtout bien faire les choses, et apprendre sur les pas du lieutenant Richter tout en étant consultable lui allait également.

En revanche, Sober n’aimait pas ça. La perspective d’avoir un certain pouvoir la séduisait énormément, alors remettre cela à plus tard, voir à jamais, c’était une chose qu’elle avait du mal à avaler. Mais elle sentait qu’elle était la seule à penser de cette manière, alors elle adoptait une attitude silencieuse en attendant la sentence.

— Nous n’avons qu’à voter, lança le professeur d’une voix enjouée. Ce sera la première décision du conseil dirigeant de la colonie en quelque sorte. Qui est pour que le lieutenant Richter soit désigné « Grand Intendant » ?
— Mais je ne veux… tenta désespérément de contrer Lukas.
— Pour !
— Pour !
— Idem !

Au final, tout le monde conféra au lieutenant les pleins pouvoirs. C’est à cet instant que la première décision prise par le CDC fut de ne plus pouvoir en prendre par lui-même.

— Et bien voilà, monsieur le Grand Intendant, se moqua le professeur de façon très ambiguë, c’est voté !
— Je ne sais pas quoi dire, balbutia l’intéressé. Ce n’était pas le but du conseil…
— Aux grands maux les grands remèdes, continua Gabherdt. Et puisqu’on parle de maux, reprenons sur cette terrible tentative d’assassinat. Je crois qu’il y a quand même une personne qui se dégage parmi les suspects potentiels.

Tout le monde ouvrit de grands yeux. Pourquoi ne l’avait-il pas dit avant ? Et comment pouvait-il savoir une telle chose ?

— Il faut se pencher de toute urgence sur le profil d’Ashley Jafrey.
— Comment ça ? s’exclama le lieutenant. Pour quelle raison ?
— Vous le savez très bien, prolongea le vicieux manipulateur. S’il y a bien une personne qui est en conflit permanent avec l’amiral, c’est elle. Vous l’avez vu de vos propres yeux d’ailleurs.
— Je la connais aussi, jamais elle n’irait jusque-là ! intervint Esteban, lui qui savait exactement pourquoi elle n’était pas responsable pour Romus.
— Et pourtant, qui voyez-vous d’autre ?
— Ce n’est pas parce qu’on ne voit personne d’autre qu’il n’y a personne d’autre ! s’insurgea Richter.

La tension qui avait été mise entre parenthèses grâce à la désignation du lieutenant en Grand Intendant refit son apparition de manière implacable. Alors que c’était Gabherdt lui-même qui avait fait la proposition qui avait placé les pleins pouvoirs dans les mains de Lukas, les deux hommes se lançaient des regards foudroyants.

Lukas connaissait Ashley, et même plus que cela, il l’aimait. Il savait bien évidemment qu’elle détestait l’amiral, mais selon lui, il était impossible qu’elle en vint à commettre l’irréparable. Toutefois, était-il sûr que ses sentiments ne l’aveuglaient pas ?

Mais il connaissait bien le professeur aussi, ou plutôt il ne le connaissait pas assez pour lui faire confiance. Est-ce que celui-ci ne tentait pas de mettre un bouc émissaire pour cacher quelque chose ? Les accusations sur Ashley faisaient naître dans l’esprit de Lukas le soupçon que Gabherdt était peut-être de près ou de loin lié à la tentative de meurtre sur Romus.

Tout se mélangeait. Il n’arrivait pas à réfléchir. Il n’avait aucun élément pour étayer telle ou telle théorie. Si ce n’était… si ce n’était l’animosité bien réelle qu’avait soulignée le professeur entre Ashley et l’amiral.

— Peut-être que… peut-être que nous pourrions la mettre en détention provisoire, suggéra-t-il avec le visage d’un vaincu qui se faisait seppuku.
— C’est une sage décision, le rassura Gabherdt en posant sa main sur son épaule, triomphant intérieurement, fier d’avoir trouvé aussi facilement un nouveau pantin.
— Lieutenant, si je puis me permettre, commença Esteban, je peux me porter garant de la non culpabilité d’Ashley.
— Et sur quoi vous appuyez-vous ? rétorqua le professeur avec un regard noir.
— J’étais avec elle lors de la cérémonie.
— Et que faisiez-vous ? Avez-vous une preuve ?
— Elle m’a accompagné, et puis ensuite elle a rejoint les gradins puisque j’étais le seul à avoir été élu.
— Donc vous vous êtes séparés, asséna Gabherdt. Ce qui veut dire que vous ne savez pas ce qu’elle a fait après. Ce qui veut aussi dire que rien ne prouve qu’elle n’est pas l’auteure de la tentative d’assassinat.
— Mais rien ne prouve qu’elle l’est ! vociféra Esteban.
— Croyez-moi Monsieur Caudillo, intervint Lukas, je ne le fais pas de gaieté de cœur, mais il faut mettre Mademoiselle Jafrey en détention, ne serait-ce que pour sa propre sécurité. À bien y réfléchir, il est clair que l’amiral et elle ne se supportaient pas, et cette inimitié, si elle n’est pas passée inaperçue pour quelques-uns d’entre nous, ne l’est pas passée non plus pour beaucoup d’autres personnes dont nous avons la charge. Qui peut prévoir la réaction des gens après un tel traumatisme ? Nous parlons quand même d’un attentat… Il faut hélas prendre les mesures nécessaires, conclut fermement le lieutenant, s’infligeant du même coup une incommensurable douleur.

Esteban était abattu. Il savait qu’Ashley n’était pas coupable de ce qu’on lui reprochait. Lui et elle, bien bêtement s’avouait-il avec du recul, avaient juste voulu faire capoter ce que la présumée assassine avait nommé « le sacre de ce débile de Romus ». Et pour ce faire, leur plan avait été de faire disjoncter les hologrammes simplement pour court-circuiter la cérémonie. Et encore, s’il avait écouté Ashley, elle serait allée bien plus loin, en organisant quelques petites destructions matérielles, mais à aucun moment n’a été mentionnée l’idée d’attenter à la vie de l’amiral. A absolument aucun moment.

Seulement, expliquer tout ça l’emmènerait tout droit derrière les barreaux, et elle aussi d’ailleurs. Alors, très lâchement, avec toute la honte du monde, il ravala sa salive et se mit en retrait, laissant le lieutenant devenu Grand Intendant donner l’ordre à une petite escouade d’aller chercher Ashley pour l’emmener en détention. Il n’avait plus qu’à espérer qu’elle ne fasse pas acte de trahison envers lui comme il venait de le faire, par son silence, envers elle.

En retrait, Gabherdt jubilait. Son visage impassible était en totale contradiction avec l’ébullition qui animait son esprit. C’était si facile ! Proposer aux représentants du peuple de ne plus l’être, à grand renfort de compliments et de pathos… s’il avait su garder la main avec l’amiral, il y parviendrait aussi avec le lieutenant, qui était pour le coup bien plus assujetti à ses sentiments intérieurs que ne l’était le vieux Romus.

Il était au courant pour les sentiments de Lukas, et d’ailleurs, il avait eu un léger doute sur l’action que ferait ce dernier lorsqu’il suggéra d’enfermer Ashley. Après tout, qu’y a-t-il de plus fort que l’amour pour faire littéralement disjoncter n’importe quel cerveau ? Cependant, comme Gabherdt savait tout grâce notamment à ses trois Nornes, il était au courant que ce désir n’était pas réciproque. C’était selon lui la seule explication pour que le lieutenant, malgré ses sentiments, ait consenti à incarcérer celle dont il était épris. C’était donc logique que ce dernier ait fait ce qu’il avait fait.

Le bureau de l’amiral se vida, et Lukas, sorti après tout le monde, s’adossa au mur et se laissa glisser jusqu’à être en position assise. Les bras ballants, la tête pendante, il tentait de faire la synthèse de tout ce qui venait de se passer. La cérémonie, la tentative d’assassinat, la première réunion du conseil, la manière dont il avait été désigné leader, et pour finir, l’emprisonnement d’Ashley. C’était trop pour un seul homme, c’était trop en si peu de temps.

Loin d’être stupide, il savait très bien qu’il faisait pour le moment le jeu du professeur. Il s’en méfiait trop pour ne pas penser que sa suggestion de faire de Lukas le Grand Intendant n’avait pas un minimum d’intérêt pour Gabherdt. Ce sinistre manipulateur ne faisait rien au hasard et n’autorisait jamais la chance à s’insinuer dans ses plans. Mais quelque part, lui qui émettait des soupçons sur le professeur depuis un long moment déjà, n’avait-il pas là l’occasion d’en savoir plus de l’intérieur ? Être un pantin, certes, mais un pantin conscient, c’était un risque à prendre. Et a priori, il n’avait guère le choix.

Il fut sorti de ses songes par un soldat qui l’interpella vivement : « Lieutenant ! On a surpris une personne en train de taguer des messages dignes de celui de la cérémonie ! Nous sommes à sa poursuite ! ».

S’agissait-il d’Ashley ? Il avait là une opportunité d’en avoir le cœur net. Il se releva d’un coup et s’élança à la suite du soldat, courant à toutes jambes.

Le lieu était à quelques centaines de mètres d’ici, c’était la caserne. Édifice symbolique pour passer des messages de propagande… Ses soldats avaient encerclé le bâtiment, et tous étaient absolument certains que la personne qu’ils poursuivaient était toujours à l’intérieur. Au-dessus de la porte d’entrée, un verset  était rédigé avec une matière lumineuse :

La victime n’est pas celle que vous voyez

Chacun d’entre vous doit se réveiller

Car derrière tout ça il n’y a qu’un être

Et que de vos vies il veut se repaître

Telle une nova fa…

Le message avait été interrompu et le dernier vers était inachevé, cependant, l’ensemble demeurait assez clair… Lukas était perplexe. Après tout, c’était bien le genre d’Ashley de faire dans le spectaculaire. Si elle était toujours à l’intérieur de la caserne, encerclée comme elle l’était, elle n’avait aucun moyen de fuir.

Quelques minutes auparavant il avait envoyé un petit groupe de soldats chercher la suspecte numéro un, alors si ici même il attrapait la personne auteure du poème et que ce n’était pas elle, il aurait un énorme argument pour ne pas mettre en détention celle qu’il ne croyait pas coupable.

Il ordonna à ses hommes d’investir le bâtiment, mais au même moment, une fenêtre à l’arrière explosa et des bombes fumigènes en furent projetées. Lukas parvint à peine à distinguer une silhouette sortir et se déplacer comme un félin, au milieu des militaires aveuglés par la fumée. Autant animé par son désir de justice que par l’envie d’innocenter Ashley, il se lança à la poursuite de la silhouette fuyarde.

Elle était rapide, très rapide. Il l’était également, néanmoins plus la course durait, plus la distance se creusait. C’était une femme, à coup sûr ! Bien qu’elle soit intégralement vêtue d’une combinaison à la blancheur nacrée, il voyait là la morphologie d’une individue et non d’un individu. La poursuivie jeta un regard en arrière et offrit à Lukas la vision d’un masque aussi magnifique que troublant : la partie supérieure de son visage était recouverte d’un croissant de lune d’un blanc plus mat que celui de la combinaison, et percé de deux fentes qui marquaient l’emplacement des yeux. Les deux orifices semblaient être couverts des mêmes verres dont étaient munis les casques de haute technologie des militaires, permettant toutes sortes de visions, nocturne, thermique, etc.

La fugitive s’arrêta net et tendit son bras droit vers le ciel. D’un dispositif fixé sur sa main, un grappin se lança et se planta en haut d’un bâtiment. Elle s’envoya sur le toit, abandonnant son poursuivant dans sa béatitude. Elle lui lança un dernier regard puis, prenant son élan, se jeta du haut de l’édifice et déploya entre ses deux bras et son dos une sorte de deltaplane. Après quelques secondes de survol, elle disparut. Purement et simplement.

Cette Nova ! Elle était très forte, rapide comme l’éclair, et surtout, elle était bien équipée : un grappin, des similis–ailes, et plus encore, un dispositif de camouflage quasi-instantané, tout cela n’était pas l’œuvre d’une amatrice.

Deux choses étaient certaines. La première, ce n’était pas Ashley. Elle n’avait pas la condition physique pour faire ce que cette personne avait fait, et il ne voyait pas comment elle aurait pu se procurer tout cet équipement. La deuxième, cette Nova n’allait pas s’arrêter là.

Penaud, Lukas rassembla les soldats aux alentours et les informa qu’il n’avait pas pu rattraper la cible. Il leur rappela de rester sur leurs gardes, mais surtout il demanda à ce que le message soit effacé et que l’on veille à ce qu’il n’y en ait pas un ou plusieurs autres quelque part ailleurs dans la colonie. Ce genre de propagande, quelque soit son objectif, n’allait en aucun cas apaiser les esprits après le drame de la cérémonie. Il fallait de la sérénité, de la tranquillité. Et il allait veiller à cela.

Il reçut un message textuel sur son bracelet de communication l’informant qu’Ashley avait été arrêtée et qu’on l’emmenait en ce moment même en cellule. Se préparant à affronter le pire, sachant pertinemment qu’il allait être la cible d’un déluge effroyable de colère, il s’en alla la retrouver.

« Tu es la pire des ordures, tout comme tes pauvres moutons de soldats ! »

En son for intérieur, Lukas hurlait de douleur. Il savait pertinemment que ce n’était pas elle la coupable, et pourtant, elle était là, dans la même prison qu’après le bras de fer verbal qu’elle avait mené contre l’amiral lorsque sa sœur Rose avait été interrogée. Il ressentait cette injustice, mais bien sûr pas au degré extrême d’Ashley. Celle-ci lui faisait face, les poings serrés, le regard enflammé, prête à l’incinérer sur place.

— Écoute-moi, commença-t-il de la voix la plus douce possible, je sais que ce n’est pas toi.
— Alors qu’est-ce que je fous ici ? vociféra-t-elle avec puissance. Pourquoi tu t’amuses à enfermer quelqu’un qui n’a rien fait ?
— Parce qu’au moment où j’ai donné l’ordre d’aller te chercher, je n’en étais pas sûr…
— Crois-tu sincèrement que je serais capable de tuer quelqu’un ?
— Il y a beaucoup d’éléments qui ne vont pas en ta faveur, tu sais, tenta-t-il faiblement de se défendre.
— Tu ne m’aimerais pas si tu me croyais capable de ça, asséna-t-elle sans pitié. Tu n’as aucune excuse. Apparemment c’est toi le nouveau grand chef, et voilà ce que tu fais en premier, tu emprisonnes une innocente, et de surcroît quelqu’un que tu aimes ! Ça promet pour la suite !
— Laisse-moi t’expliquer les choses, s’il te plaît.
— Il n’y a rien à expliquer !
— Tais toi et laisse-moi parler bordel ! s’emporta Lukas, à deux doigts de fondre en larmes.

Ashley se tut. Sa colère s’apaisa légèrement, juste assez pour comprendre que l’homme en face d’elle était d’une certaine façon lui aussi victime de tout ça. Et elle avait besoin d’explication, alors s’il pouvait lui en apporter, elle devait le laisser parler.

— Prenons les choses objectivement veux-tu, commença-t-il lentement. Tout le monde sait que toi et l’amiral, vous ne pouvez pas vous voir. Tu lui reproches des choses et vice versa, et vous avez tous les deux vos raisons de ne pas vous apprécier. Je suis moi-même le premier témoin de la… déliquescence de l’amiral. Il n’est plus l’homme que j’ai admiré autrefois. Il est perverti par Gabherdt.
— Jusque-là je te suis, concéda-t-elle sans desserrer les mâchoires pour autant.
— Figure-toi que ce n’est pas moi qui ai voulu être le nouveau grand chef comme tu dis, continua-t-il. Tout le CDC était réuni autour de moi, et c’est sur une suggestion du professeur que l’on m’a désigné « Grand Intendant » alors que moi-même je ne voulais pas. Il faut réfléchir à pourquoi il a fait ça. Je suis quelqu’un de lisse, les gens m’apprécient, notamment plusieurs membres du CDC. Les conseillers sont d’accord avec sa proposition de faire de moi le seul décisionnaire pendant la crise que nous traversons.
— Je ne vois pas quel intérêt il a à faire ça.
— De mon point de vue, c’est très simple : il est persuadé que comme j’ai toujours été le second de l’amiral, j’ai toujours brigué son poste. Que j’ai une ambition, un orgueil qui fait que j’ai envie de gravir les échelons. Et il pense que comme tout homme avec des ambitions de pouvoir, je suis prêt à tout. Y compris à accepter de le mettre dans l’équation. Mais c’est là qu’il se trompe. J’ai des ambitions, mais pas celle d’avoir du pouvoir.
— C’est vrai que ce n’est pas tellement ton style, admit Ashley en se détendant peu à peu. Mais pourquoi tu as accepté alors ?
— J’ai toujours eu des soupçons sur Gabherdt, surtout dernièrement, et quand je repense à ces semaines où je voyais l’amiral sombrer dans une sorte de schizophrénie malsaine, je pense qu’il est derrière tout ça. Mais pour le découvrir, pour découvrir ce qu’il projette, ce qu’il veut, je dois jouer son jeu, souffla le lieutenant comme si le fait de matérialiser oralement le danger dans lequel il se lançait lui faisait prendre conscience du degré de celui-ci. Je vais faire le pantin, et je verrai bien ce que je découvrirai.
— Honnêtement, c’est tout à ton honneur et ça te ressemble bien plus, car l’homme que j’a… (elle se racla la gorge, rattrapant de justesse le lapsus qui allait s’échapper) j’admire n’est pas de ceux qui enferment des innocents. Et du coup, qu’est-ce que tu comptes faire de moi ? Est-ce que jouer le jeu avec Gabherdt signifie que je doive croupir ici ? se lamenta-t-elle, ayant troqué sa fureur pour du désespoir.

Il enclencha le système d’ouverture de la cellule et l’invita à sortir. Elle hésita quelques secondes, les sourcils levés d’interrogation, mais obtempéra finalement.

Lukas vérifia qu’il n’y avait personne dans les couloirs et revint vers elle. Elle était si belle… Il était impossible pour lui de ne pas la désirer. Que ce soit son caractère ou son corps, tout faisait brûler son cœur. À tel point qu’il était prêt à tout et à n’importe quoi.

Il dégaina son pistolet de service et vérifia qu’il était chargé. Ashley ouvrit de grands yeux d’incompréhension mais ne dit mot. Lentement, il pointa son arme vers elle. Sa main ne tremblait pas. Le doigt sur la gâchette, il savait ce qu’il avait à faire. Il était prêt à le faire.

Il n’avait pas le choix. Entre son cœur et son cerveau, nul doute sur celui qui l’emportait.

Il retourna son pistolet et plaça la crosse entre les mains d’Ashley. Il pointa le canon sur sa propre épaule.

« Tu vas me tirer dessus. Je dirais que tu as réussi à me voler mon arme ainsi que mes pass et que tu t’es enfuie. Toi, va chez Esteban Caudillo. Ne te fais repérer par personne sinon tout ça n’aura servi à rien. Explique-lui la situation. C’est un homme de confiance. Quand je vous ai vu tous les deux avant la cérémonie, j’ai tout de suite su que vous prépariez quelque chose. Ça veut dire que tu lui fais confiance aussi. Alors va chez lui et cache toi. On verra par la suite. »

Ashley était statufiée. Elle s’attendait à tout sauf à ça. Il faisait tout ça par… Amour ? Jamais de sa vie elle n’avait vu ça.

Les yeux larmoyants, la bouche sèche, elle formula un « merci » silencieux et appuya sur la détente.

Vous aimerez aussi :

4ef3888aa4296c39fb1efcd1c8bfb85cMMMMMMMMMMMMMMMM