Tous les colons dormaient paisiblement quand les premiers rayons du soleil firent leur apparition, dispersant les dernières ombres nocturnes pour faire place à un ciel dégagé et lumineux. Tous les hommes et toutes les femmes étaient chez eux, car aujourd’hui était un jour très spécial : c’était la célébration de l’achèvement de la petite ville et, surtout, le premier jour d’une nouvelle ère, en tout cas officiellement. Si le calendrier terrien indiquait que ce jour était le 1er juin 2250, ce n’était pas comme cela qu’il était voué à entrer dans les mémoires. Cette date était le jour 1 de ce que tous espéraient être l’âge du renouveau.

Esteban venait à peine de se réveiller lorsque la lumière pénétra la fenêtre de son appartement. Il vivait comme tous les colons dans un MEIC d’habitation. Il était heureux d’avoir accès à tout le confort moderne et technologique, mais lui qui avait participé à la construction des nouvelles habitations édifiées pour la pérennité du genre humain sur cette planète était pressé de quitter son logement métallique. Après tout, ce n’était rien de plus et rien de moins que des cubes grisâtres qui écorchaient la terre fertile et tous ces paysages verdoyants qu’il arpentait depuis son débarquement du Phénix.

Lui et ses camarades de travail avaient parsemé toute la zone dédiée à la nouvelle ville de petites maisons qu’ils n’avaient jamais vu nulle part ailleurs sur Terre. Celles-ci étaient particulièrement atypiques de par leur forme sphérique, mais là n’était pas leur intérêt premier. L’essentiel était qu’elles étaient aussi écologiques qu’autonomes : non seulement elles étaient construites grâce à un alliage de bois renforcé de verrargent, mais en plus elles étaient dotées d’un système énergétique qui bannissait le gaspillage, notamment grâce à de nombreux panneaux photovoltaïques disposés sur le toit et un système sophistiqué de micro ventilation naturelle et de climatisation.

En plus de leurs vertus écologiques, les habitations, qui avaient reçu comme doux surnom « nid » en référence à leurs formes très arrondies, bénéficiaient d’un intérieur très agréable pour la vie en famille. Salle de séjour, salle à manger, une à deux chambres, salle de bains et cuisine, tout cela était très banal mais architecturé de façon à ce que la luminosité soit au maximum (en majeure partie grâce à une grande baie vitrée qui octroyait chaleur et lumière). Pour finir, tous les avantages de la modernité et de la technologie qui se trouvaient dans les appartements où vivaient actuellement les colons étaient également présents.

Tout cela enchantait au plus haut point Esteban. Alors que durant sa jeunesse il n’avait connu que des taudis ou des dortoirs de chantier, il allait enfin pouvoir savourer un chez-soi digne d’un homme.

L’avenir s’annonçait prometteur. En tout cas, c’est ce qu’il aurait affirmé s’il n’avait pas connu cet épisode douloureux quelques jours auparavant, lors des élections au CDC, quand l’amiral Romus lui avait rappelé l’effroyable épée de Damoclès qui demeurait au-dessus de lui. S’en était suivi une étrange rencontre avec Ashley Jafrey, qu’il avait déjà croisé par le passé mais avec qui il n’avait jamais parlé. Cette femme qui dégageait une aura brûlante avait compris le maléfique tour que lui avait joué l’amiral et, elle-même victime d’une technique similaire, lui avait proposé une sorte d’alliance dans le but de se sortir de l’emprise du quasi autoproclamé chef de la colonie.

De par sa nature première, Esteban n’était pas habité par des notions de revanche orgueilleuse ou de fierté vengeresse. Cependant, il n’en éprouvait pas moins d’énormes sentiments d’injustice et de trahison, c’était pourquoi il l’avait suivie puis écoutée. Elle lui avait raconté sa propre histoire et il en avait fait de même, sentant en elle une oreille attentive, ce qui lui avait fait un grand bien. C’était une chose d’être soutenu par les siens, par ses camarades de travail, mais c’en était une autre de l’être par une personne extérieure à sa vie quotidienne.

Il était 8h30 du matin, heure de la colonie, et il avait rendez-vous à 10h avec Ashley, à l’endroit même où elle l’avait invité la première fois.

De son côté, la femme en quête de vengeance était déjà sur le pied de guerre. Habillée aussi sombrement que sobrement, Ashley faisait les cent pas dans son appartement tout en tentant de faire de l’ordre dans le tumulte de ses pensées. C’était le jour J, celui qu’elle avait planifié depuis son alliance avec le colosse, et si la majeure partie de son âme était excitée à l’idée de mettre son plan à exécution, l’autre subissait les assauts du doute dans un crescendo de moins en moins supportable. Même si elle considérait être dans son bon droit, était-ce raisonnable de succomber au désir de se faire justice alors que les conséquences promettaient d’être… Multiples ?

Peu importait ! Si le destin avait mis sur sa route un homme comme Esteban, quelqu’un qui comme elle voyait son avenir assombri par un sinistre personnage, il était très probable que d’autres comme lui et elle se trouvaient dans leur situation. C’était la loi des chiffres, ni plus ni moins : sur près de 10 000 colons, tous ne pouvaient pas être acquis à la cause de l’amiral.

Aujourd’hui était un grand jour. Une cérémonie était prévue, avec en point d’orgue un discours prononcé par Romus. Absolument toute la population était conviée, et pour s’assurer que l’entièreté y assisterait, la journée avait été déclarée comme fériée. Un détail très marquant dans la mesure où depuis le premier jour des travaux de terrassement, tout le monde avait travaillé d’arrache-pied, en particulier les nombreuses équipes ouvrières.

Ashley finit par sortir de son appartement, étouffée par les quatre murs et encore plus par le stress qui gagnait peu à peu des parcelles de son cerveau. L’air libre lui fit un grand bien et elle se détendit. Les rues étaient presque vides, la plupart des gens préféraient sûrement profiter de leur matinée pour rattraper les heures de sommeil qui leur manquaient. Tout en marchant, elle observait les murs : tout ce gris, toutes ces nuances métalliques, uniquement des couleurs tristes et ternes… Heureusement, tout cela appartiendrait au passé dans très peu de temps. S’il y avait bien quelque chose de positif en ce jour, hormis ce qu’elle préparait avec son acolyte, c’était son déménagement dans un nid. Même si la conception des MEIC était une de ses plus grandes fiertés, elle devait bien avouer que les paysages qu’ils créaient étaient tous des sacrilèges pour la nature luxuriante et exotique qui entourait la colonie.

Ses réflexions sur les différents impacts de la technologie humaine sur la biosphère, assez rares pour une personne comme elle peu portée sur l’écologie, disparurent instantanément lorsqu’elle arriva au forum. Le gigantesque édifice avait une architecture très particulière : ses murs décrivaient une demie sphère qui, à son sommet, était ouverte sur le ciel à la façon des plus grands stades sportifs qui figuraient dans les capitales des pays de la Terre. L’intérieur était pourvu de vastes tribunes pour une contenance totale d’environ 15 000 personnes. Au centre, une estrade pyramidale était destinée aux orateurs. Il n’y avait pas encore une esthétique très élaborée, mais étant donné la rapidité avec laquelle les ouvriers avaient achevé ce grandiose bâtiment, aucune critique n’était envisageable.

— Bonjour Ashley, la surprit une voix grave dans son dos.
— Oh, Esteban, vous m’avez fait sursauter, répondit-elle en se retournant, les sourcils encore levés de surprise.
— Navré, ce n’était pas mon intention…
— Ce n’est pas important, le coupa-t-elle, aucunement soucieuse de ses excuses. Est-ce que vous êtes prêt ?
— Oui, assura-t-il d’un ton ferme. Nos inquiétudes sont très certainement présentes chez beaucoup d’autres personnes, nous avons une responsabilité morale vis-à-vis d’elles. Et votre plan me convient très bien. Qui sème le vent récolte la tempête…
— Je n’aurais pas dit mieux, conclut-elle avec un sourire en coin. Suivez-moi.

Les deux partenaires passèrent la grande porte du forum et, après avoir traversé le large hall encore encombré d’échafaudages et d’outils, ils débouchèrent sur le cœur de l’édifice : encerclée par de hautes tribunes, l’estrade triangulaire n’attendait plus qu’eux. Esteban jeta un regard en arrière pour s’assurer que personne ne les avait suivis. Ashley lui demanda de faire le guet pendant qu’elle installait l’instrument de leur vengeance dénonciatrice, celui qui allait emporter la cause de tous leurs maux au fond d’un gouffre duquel il ne s’échapperait pas.

Esteban se planta au milieu de l’accès qu’ils avaient pris et, telle une antique statue de pierre gardant le tombeau d’un roi, il croisa les bras et fixa le couloir. Tandis qu’il surveillait, il ne put réprimer d’ultimes interrogations. Est-ce que leur stratagème était la bonne façon de faire ? Devait-il craindre des répercussions auxquelles il n’avait pas songé ?

Un claquement de bottes interrompit ses réflexions. Quelqu’un approchait. À vive allure.

— Ashley, dépêchez-vous, j’entends une personne venir !
— J’en ai pour une seconde.
— Ashley…
— C’est bon ! Tout est parfait.
— Qu’est-ce qui est parfait ? demanda une voix qu’elle reconnut aussitôt.

Lukas Recht apparut au pied de l’estrade. Ashley lança un regard fulminant vers la piètre vigie qu’était Esteban puis, dans la même seconde, elle illumina son propre visage de son plus beau sourire. Penaud, le colosse qui avait failli à sa tâche laissa sa partenaire se charger de la suite des événements.

— Qu’est-ce que tu fais ici Lukas ? s’enquit-elle d’un ton innocent.
— C’est plutôt à moi de te poser cette question, rétorqua le lieutenant, visiblement tiraillé entre la fermeté que lui imposait son statut et les sentiments qui enserraient son cœur. Ça faisait un moment que je ne t’avais pas vue, je suppose que tu m’évitais, mais je ne m’attendais pas du tout à te croiser ici. D’ailleurs, il en est de même pour vous Monsieur Caudillo. Que se passe-t-il ici au juste ?
— Figure toi que j’ai sympathisé avec Esteban. Et quand il m’a dit qu’il avait participé à l’achèvement de ce magnifique forum, j’ai insisté pour le découvrir de l’intérieur en avant-première. Je sais que je n’aurais pas dû, mais ces derniers temps, il n’y a pas eu grand-chose de positif dans mon quotidien et ce petit caprice, enfantin je le concède, m’a apporté un peu de réconfort. Ne lui en tiens pas rigueur s’il te plaît… supplia-t-elle avec une expression à la fois implorante et séductrice.
— C’est clair qu’il est difficile de te dire non, abdiqua-t-il en souriant. Mais toujours est-il que vous n’avez pas à être ici tous les deux. Partez maintenant et je ne dirai rien. Je dois m’occuper de certaines choses.
— Je te revaudrai ça mon cher, le remercia-t-elle en lui prenant la main.

Ce simple contact électrisa Lukas de la tête aux pieds. Tout son épiderme se redressa, et quand elle conclut sa parade de naïade par un baiser sur sa joue, il ressentit un plaisir intense. Cependant, il s’interdit de le manifester. Il n’était pas si dupe…

Ashley lui adressa un dernier sourire puis elle sortit, suivie par Esteban. Quel étrange tandem ! Il connaissait un peu l’ouvrier, et l’appréciait, mais de son point de vue, il ne parvenait pas à comprendre comment tous deux avaient pu venir à s’entendre. Ils paraissaient si différents…

Il se retrouva enfin seul. La cérémonie avait lieu dans quelques heures, et il devait s’assurer que tout était en place selon les ordres de l’amiral. Il avait commandé à une dizaine de soldats de le rejoindre, mais apparemment, ceux-ci avaient du retard. Il s’assit sur les marches de l’estrade et repensa à ce qui venait de se passer. Ou plus précisément, à ce qu’il avait encore ressenti devant Ashley, la femme flamboyante dont son cœur n’arrivait pas à se départir.

Il savait pertinemment qu’il n’avait aucun avenir avec elle, du moins amoureux. Trop de divergences d’opinions, trop d’oppositions idéologiques… Dans un monde en pleine édification, quand lui espérait voir les choses prendre une certaine direction, elle préférait une voie radicalement différente. Et cet état de fait n’était pas l’idéal pour les réunir, loin de là…

Lukas fut extirpé de ses pensées profondes par l’arrivée du contingent qu’il attendait. Il se releva et fit face aux hommes et femmes qui se tenaient devant lui d’une façon extrêmement formelle et disciplinée, raides comme des piquets, le poing gauche ramené sur la poitrine en signe de salut militaire. Le lieutenant bavarois le leur rendit, puis leur permit le repos. Les soldats se détendirent légèrement, et il les appela tour à tour pour leur attribuer des tâches. Cependant, il remarqua rapidement que quelque chose n’allait pas. Que quelqu’un manquait.

— Où est Reiko Musashi ? tonna-t-il fort, contrarié par l’absence de la soldate.
— Vous n’êtes pas au courant mon lieutenant ? s’étonna l’un des troupiers.
— Apparemment non. De quoi devrais-je être au courant ?
— Musashi nous a dit qu’elle avait reçu un ordre direct de l’amiral Romus. Elle a également ajouté que vous étiez déjà informé.
— Eh bien ce n’est pas le cas ! s’agaça Lukas. Est-ce que vous avez plus de détails ?
— Selon elle, vous en saviez autant qu’elle. Et je ne pense pas qu’elle nous aurait dit quoi que ce soit. D’ailleurs, nous n’avions pas à lui demander…

Dépité, il passa sa main dans ses cheveux tout en réfléchissant. Ce n’était pas la première fois qu’il devait faire face à des changements de programmes impromptus. Il avait beau être le lieutenant référent de la colonie, le numéro deux, pour ainsi dire, dans la hiérarchie militaire, il se sentait bien trop souvent mis à l’écart de discussions ou de décisions qui lui échappaient. L’amiral le trouvait-il incompétent ? Non… Lukas était sûr de ses propres compétences. Voulait-il lui cacher certaines affaires ? Si c’était le cas, pourquoi ?

Une partie de la réponse résidait peut-être dans la relation qui liait l’amiral avec le professeur Gabherdt. Depuis le début de l’installation de la colonie, le bras droit du commandant avait pu observer l’évolution de celui-ci. Si les premiers jours il était patient et serein, arborant à chaque instant son visage bienfaiteur, sa gentillesse avait insidieusement fait place à une autorité grandissante et à un comportement oscillant de la paranoïa à une volonté démesurée d’avoir un contrôle permanent sur les nouveaux habitants de la planète. Lukas connaissait bien l’amiral pour avoir combattu et servi de nombreuses années à ses côtés, et jamais en aucune situation il ne l’avait vu agir de la sorte. Cependant, le lieutenant avait, jusqu’à aujourd’hui, accordé le bénéfice du doute à Romus étant donné la situation exceptionnelle et unique qu’il devait gérer.

Il était le haut responsable de l’avenir de l’humanité par l’intermédiaire de la colonie ! Quand même !

Seulement, n’importe quel être humain se verrait plier sous le poids de cette terrible charge… Sauf s’il était aidé dans sa tâche. Et par « aidé », Lukas entendait aussi « suppléé ».

Ce qui était peu à peu le cas. Les premières semaines, le lieutenant n’avait rien noté de particulier chez son supérieur. Et puis, au fil du temps, certaines situations avaient révélé des traits de caractère de l’amiral qui ne lui appartenait pas auparavant. Il y avait eu tout d’abord l’interrogatoire de la sœur d’Ashley, Rose, qui s’il avait été nécessaire n’avait pas été mené de la plus agréable des manières. Il y avait cette gestion des forces ouvrières qui frôlaient parfois l’esclavagisme. Et il y avait enfin tout ce qu’il ignorait mais dont il suspectait de l’existence…

Tout cela était apparu depuis le fort rapprochement entre l’amiral Romus et le professeur Gabherdt. Coïncidence ? Si seulement il avait, plutôt que des doutes, un minimum de preuves… Écarté comme il était de certaines décisions et discussions, il s’avérait difficile pour lui de s’appuyer sur des éléments concrets.

Peut-être était-il trop suspicieux, et qu’il succombait comme son commandant à une forme de paranoïa oppressante qui dérangeait indubitablement sa logique et sa raison. Mais son esprit voyait poindre à l’horizon le noir halo du sinistre scientifique, et si sa tête lui ordonnait de rester les pieds sur terre et de se concentrer sur les tâches qui lui étaient allouées, son cœur tressaillait de doute quant aux motivations réelles de ce lugubre personnage et de l’impact qu’il pourrait avoir sur l’avenir de la colonie…

Tandis que le lieutenant Recht voyait son cerveau déchiré par de sombres pensées, loin de la colonie, Diane Mastyre avait trouvé refuge au cœur de l’empire sylvestre.

La belle pilote aux yeux d’émeraude n’était pas sortie indemne de son rude combat contre Reiko. Elle-même n’avait subi que peu de blessures, mais ce n’était pas le cas de Dana. Sa compagne aux cheveux frisés et au visage toujours souriant avait vu un émissaire mortifère encapuchonné dans un linceul noir s’approcher bien trop près de son être, et il s’en était fallu de peu pour qu’il ne lui tende ses mains osseuses. Mais il rôdait toujours autour de son corps déchiré, et le seul espoir de Diane pour la sauver avait été de retrouver Lys et les manifestations de Sil’Dra, seules entités capables d’offrir le salut à Dana.

Elle qui avait séjourné dans le Glasir connaissait le pouvoir incroyable qui y était caché et protégé, et elle espérait de tout son cœur et de toute son âme que comme elle, celle qu’elle aimait pourrait y avoir accès.

Seulement, Diane avait été confrontée à une terrible désillusion : après presque 24 heures de recherche intense dans la forêt, elle avait finalement retrouvé Lys (ou plutôt, Lys l’avait trouvée), mais le représentant de Sil’Dra avait refusé de la reconduire au sanctuaire.

« Nous avons décelé chez vous quelque chose de spécial, d’indéfinissable. Ce n’est pas le cas chez votre amie, et c’est pourquoi nous ne pouvons nous permettre de lui accorder ce que nous vous avons accordé. Nous ressentons et comprenons ce que vous appelez « tristesse » et « désespoir », et nous voyons poindre en vous les germes de la colère suite à notre refus, ce qui est typique de l’humanité. Car vous avez beau être spéciale, vous n’en restez pas moins humaine. »

Tels furent les mots qui sonnèrent horriblement aux oreilles de Diane. Elle ressentit effectivement les sentiments cités par Lys, et se retrouva incapable de refouler un embryon de rage, mais, contre toute attente après ces paroles lapidaires, l’impuissance qui menaçait de la gagner la quitta.

« Vous prenez nos mots de façon bien trop vindicative. Ne pas donner l’accès à notre sanctuaire ne signifie pas vous refuser notre aide. Votre amie peut être secourue sans avoir recours au Seng. »

Et ce fut le cas. Diane et Lys s’installèrent dans une clairière pendant plusieurs jours pour guérir Dana grâce à des plantes qui poussaient dans la forêt. L’être végétal fut un guide formidable et transmit à Diane des connaissances de survie basée sur l’écosystème ambiant. Par l’intermédiaire de décoctions et de baumes préparés par des mains animées par l’énergie de l’amour, la victime de la furie guerrière se rétablit à une vitesse étonnante. Un matin, Dana s’estima assez forte pour rentrer, alors elles prirent la route vers la colonie, fermement décidées à lever le voile sur toutes les manigances qui se tramaient dans leur dos et dans celui de tous les hommes et femmes débarqués du Phénix.

Mais avant de partir, après avoir chaleureusement remercié Lys, celui-ci les avertit :

« Sachez que nous vous observons. Nous ne ressentions pas ce besoin, mais il s’est imposé avec les événements. Nous avons capté des ondes néfastes. Nous connaissons votre histoire, et nous connaissons votre potentiel destructeur. Même si vous nous avez assuré du bien-fondé de votre arrivée, nous sentons ce que nous sentons, et cela s’oppose à ce que vous nous avez promis. Nous ne remettons pas en cause vos paroles, mais plutôt le réel but de certains de vos semblables. Nous espérons simplement que nous n’aurons pas à agir, car si tel était le cas, plus aucun échange ne serait possible. La vie a besoin d’un équilibre, et s’il est troublé, nous devons le restaurer. Veillez à ce qu’il ne soit pas perturbé. »

Les deux femmes étaient désormais investies d’une mission capitale. Dans la forme, tout laissait à penser que ce n’était qu’une demande de surveillance, de vigilance quant aux mœurs de la population humaine. Mais dans le fond, il s’agissait là de tout autre chose : les gardiens de la vie dans sa forme la plus pure et la plus essentielle désiraient qu’elle ne soit pas déséquilibrée, car si une telle dissonance devait naître, elle apporterait le chaos et la mort, à l’image de la cauchemardesque chimère qui avait attaqué le Glasir sous les yeux médusés de Diane. Elle n’en était pas sûre, mais elle supposait que ce serait sous la forme de nombreuses créatures de ce type qu’une perturbation dans l’équilibre de la vie se manifesterait.

Adoubées par l’avertissement de Lys, Diane et Dana repartirent vers la colonie avec au cœur la profonde volonté de découvrir ce qui était à l’origine des « ondes néfastes ». Durant leur longue marche de retour, toutes deux restèrent silencieuses, comme si le poids de leurs nouvelles responsabilités était si lourd qu’elles devaient redoubler d’efforts et de concentration pour le supporter. Mais, quand les bâtiments de la colonie se dessinèrent à l’horizon, Dana s’arrêta et se tourna vers sa sauveuse.

— Quand j’y repense, tout ce que tu m’as dit sur ces fantastiques créatures était vraiment loin de la réalité. Je veux dire par là que c’est seulement au contact de Lys que j’ai pu comprendre à quel point Sil’Dra est incroyable tant ça relève de l’inimaginable…
— Oui, je te comprends. Et quelque chose me dit que l’on est à des années-lumière de tout connaître sur lui… Ou eux… songea Diane en guise de réponse.
— Ça remet en question tellement de nos fondements ! On ne peut plus vivre comme on l’a toujours fait maintenant.
— Je ne crois pas que les gens soient prêts à découvrir l’existence de…
— Je sais, coupa Dana en soupirant. Je sais… Mais d’un côté, si nous deux avons pu, pourquoi pas d’autres ?
— Une minorité, oui, probablement. Pas la grande majorité hélas. Et quand on sait ce dont sont capables les gens quand ils sont enivrés par la raison du nombre…
— Plus on est de croyants, plus l’on a raison, se lamenta-t-elle. Un raisonnement aussi stupide que véridique malheureusement.
— Mais tout n’est pas perdu pour autant, garda espoir Diane. Viendra le jour où l’existence de Sil’Dra sera dévoilée d’une façon ou d’une autre, et nous devons nous assurer qu’à ce moment-là, les esprits seront prêts. Pour cela, nous devons préserver une communauté sereine et positive. Par extension, il est impératif de découvrir ce qui se trame dans les arcanes du pouvoir…

Le regard de Diane se perdit dans l’horizon. Il était temps pour elle de révéler son retour. Elle s’attendait d’ores et déjà à devoir s’astreindre à une foultitude de questions, questions auxquelles elle ne pourrait pas toujours répondre, au risque de révéler l’existence des êtres qui lui avaient fait don du Seng.

D’un pas décidé, l’intrépide femme aux cheveux blonds entama sa marche vers la colonie, vers ceux qu’elle aurait dû appeler « les siens » mais qui n’étaient plus que ses semblables. Elle n’avait pas le sentiment de les renier, car elles ne les condamnaient pas même si elle leur reprochait leurs travers. Elle connaissait des personnes qui faisaient partie de la minorité qu’elle avait évoquée avec Dana quelques minutes auparavant.

Parmi elles, il y avait Rose Jafrey.

La botaniste se rendait en ce moment même au forum où allait avoir lieu le discours tant attendu de l’amiral Romus. En sa compagnie les deux filles d’Olivier, Flora et Ambre, qui vivaient avec elle depuis la disparition de leur père. Cet événement troublait au plus haut point Rose tant par son caractère inexplicable que par l’apparente désinvolture qu’avaient les autorités vis-à-vis de ce qui était probablement un enlèvement.

Le matin où Flora avait constaté la disparition de son père, elle avait immédiatement alerté la caserne. Son écœurement fut immense quand on lui rit au nez, prétextant nonchalamment que son paternel était probablement soit en train de « cuver après une grosse mine », soit en compagnie d’une partenaire d’un soir. Les deux hypothèses étaient totalement ridicules quand on connaissait un minimum Olivier. Il aurait suffi d’interroger ses collègues ou n’importe qui le côtoyant régulièrement ! Mais non ! Que valait l’avis d’une adolescente apeurée ? Rien, apparemment…

Flora s’était tout naturellement tournée vers la seule véritable amie que son père avait : Rose. Celle-ci lui proposa ainsi qu’à sa jeune sœur de venir vivre chez elle en attendant que l’affaire soit résolue. Dans le même temps, la botaniste tenta à son tour d’alerter les autorités responsables de la sécurité des colons. Hélas, tout comme Flora, elle se heurta à un incompréhensible mur de dédain envers la situation d’Olivier, situation qui était potentiellement dangereuse, voire pire…

Plusieurs jours s’étaient écoulés sans aucune évolution, au grand dam de Rose et des deux enfants. Il y avait bien eu un soldat qui était venu à l’appartement relever des empreintes, mais tout cela manquait très sérieusement de professionnalisme, comme si personne n’était concerné ou même touché par le drame.

Rose était désemparée. Plus les jours passaient, et plus elle redoutait le pire… Malgré tout, elle essayait tant bien que mal de faire bonne figure devant ses deux protégées. Ambre était une jeune fille plutôt lucide pour son âge, mais son âme d’enfant permettait à Rose de trouver les bons mots pour la rassurer. C’était une tout autre histoire avec Flora.

Comment pouvait-elle la réconforter alors qu’elle savait pertinemment pourquoi son père avait été enlevé ? C’était Flora qui avait permis la lecture de la clé qu’il avait dérobée. Et c’était elle qui s’était crue plus forte que les systèmes de sécurité et de géolocalisation et qui, du même coup, avait ouvert la brèche qui avait conduit à la disparition de celui qui représentait tout pour elle. Jamais de toute sa courte vie elle ne s’était sentie aussi mal…

Rose était au courant de tout, Flora lui avait tout révélé. Elle savait déjà qu’Olivier avait de lourdes suspicions quant aux activités du professeur Gabherdt, mais elle ignorait jusque là ses investigations dans le laboratoire secret menées au prix de risques inconsidérés. Au prix de…

Elle ne préférait même pas y penser. Elle n’avait aucune réponse, alors il était inutile de s’imaginer le pire, ainsi que de s’imaginer le meilleur. Même si, a priori, le meilleur était probablement à écarter…

Devant l’incompétence des autorités mais également confrontées à leur propre impuissance, Flora et Rose ne pouvaient que continuer à vivre, ou du moins maintenir les apparences. C’était pourquoi elles se rendaient au discours de l’amiral. Elles étaient tout sauf concernées, mais la pression des regards leur intimait de jouer le jeu des apparences.

Il y avait énormément de monde qui faisait la queue pour rentrer dans l’ensemble du forum. Il fallut une heure au trio pour enfin obtenir une place et s’asseoir dans les tribunes noires de monde.

Rose observa autour d’elle s’il y avait des visages qu’elle connaissait. Au fond d’elle-même, elle n’avait pas vraiment l’envie de discuter avec qui que ce soit, car cela la forcerait à arborer le masque de sa jovialité habituelle qui avait disparu en même temps que son ami, mais c’était plus fort qu’elle. La curiosité humaine, peut-être… Ou alors, la sensation de ne pas être à sa place, et le besoin de retrouver des pairs pour ne pas se sentir complètement perdu…

Elle repéra alors à une dizaine de sièges sa sœur Ashley, qui semblait accompagnée par un homme aux dimensions colossales. Malgré toutes les pensées noires qui pesaient sur son cœur, Rose était quand même heureuse de la voir, d’autant plus que contrairement à ses habitudes, sa frangine à la magnifique chevelure rougeoyante avait un large sourire aux lèvres.

Contente et intriguée à la fois, Rose l’appela tout en lui faisant signe de la main pour qu’elle la rejoigne. Celle-ci la vit, et après un bref échange avec l’homme qui était à ses côtés, elle se rapprocha pour venir s’asseoir près d’elle. Mais avant cela, Ashley fit quelque chose qui étonna sa sœur au plus haut point : elle la serra dans ses bras.

— Dis donc, s’exclama Rose, que me vaut cette étreinte sororale ?
— Eh bien, je suis contente de te voir, expliqua-t-elle très naturellement. Par contre, tu excuseras mon inculture, mais que signifie « sororale » ?
— C’est l’équivalent de « fraternel », mais pour les sœurs. Je sais, personne n’utilise ce mot-là, mais moi j’y tiens : je ne vois pas pourquoi on devrait utiliser un terme fait pour les hommes pour les femmes.
— D’accord, je comprends, se contenta de répondre Ashley avant de se lancer dans un énième débat sur la misogynie avec sa sœur, ardente défenseuse des causes de son sexe.
— Ne t’inquiète pas va, je n’ai pas l’esprit à ça, enchaîna-t-elle en lisant dans ses pensées.
— Toi, tu dois avoir de sacrés soucis en tête pour en oublier une de tes plus grandes croisades…
— Si tu savais…
— Raconte-moi, se soucia Ashley avec une voix étrange mais témoignant cependant d’un réel intérêt. Je suis ta sœur, et je peux t’aider, quoiqu’il arrive. Souviens-toi de l’interrogatoire que tu as subi à cause de l’autre fou…

Rose la regarda droit dans les yeux, rassurée par cet engouement qu’elle sentait sincère, mais dans le même temps intriguée par autre chose, quelque chose qu’elle ne parvenait pas à lire entre les lignes. Elle n’avait jamais été particulièrement proche de sa sœur, notamment à cause de leurs professions respectives qu’elles menaient toutes les deux de manière passionnée et chronophage, mais cela ne l’empêchait pas pour autant de la connaître. Et en l’occurrence, Ashley ne s’était jamais montrée comme une personne avenante et altruiste mais plutôt comme un cœur d’acier prêt à tout pour mener à bien ses plus quelconques ambitions. Alors, qu’aujourd’hui elle prenne les atours de la sœur bienveillante et inquiète…

Mais pourquoi Rose se posait-t-elle toutes ces questions ? Ashley et elle avaient le même sang qui coulait dans leurs veines, et c’était l’élément le plus important de l’équation. Par ailleurs, elle avait clairement montré son attachement, comme elle venait de le rappeler, lors de la confrontation plus que houleuse avec l’amiral. Et bien que depuis toujours elle se soit comportée relativement égoïstement, son amour de sœur n’en était pas moins réel.

Alors, succombant à la chaleur bienfaisante des mots d’Ashley, Rose se confia et lui raconta tout.

Plus elle avançait dans son récit, plus elle voyait sa cadette froncer les sourcils. Et plus elle dévoilait les événements liés à son ami Olivier et probablement à sa disparition, plus le visage d’Ashley peinait à contenir la colère et la violence qui l’empourprait peu à peu.

— C’est l’amiral qui est derrière tout ça, conclut Ashley d’un ton ferme. Je ne l’ai jamais aimé, et ce que tu me racontes ne m’étonne pas tant que ça, même si ça me dégoûte.
— Attends, tu fais de lui le responsable mais honnêtement, je ne crois pas que ce soit lui le… Détonateur de tous les événements néfastes qui ont eu lieu depuis notre arrivée ici, tempéra Rose.
— Qui est le haut responsable de la colonie ?
— D’accord, d’accord…
— Donc il est coupable, trancha net Ashley en serrant les dents. Et même s’il a des complices, il reste la tête. La tête à couper.

Rose regarda sa sœur avec des yeux ronds. Les mots qu’elle venait d’entendre n’étaient pas particulièrement violents, mais le ton, la voix… L’aura incandescente et haineuse qui émanait d’Ashley était étouffante, suffocante. Rose était littéralement stupéfiée : jamais de toute sa vie elle n’avait vu celle qui partageait le même sang qu’elle dans une telle rage.

Ce n’est qu’au troisième appel de Flora qu’elle sortit de sa pétrification. Elle se retourna alors vers l’adolescente aux atypiques cheveux bleutés et remarqua qu’elle tenait par la main sa petite sœur. Celle-ci avait le visage anormalement pâle et se touchait le ventre de sa paume libre.

— Ambre ne se sent pas bien, je pense qu’elle est malade.
— Qu’est-ce qui t’arrive ma chérie ? s’enquit Rose d’une douce voix maternelle.
— J’ai mal au ventre, comme si j’avais des crampes, expliqua la gamine lentement et péniblement, comme si chaque mot prononcé l’était au prix d’un gros effort. Et en plus j’ai très froid…
— Ce serait mieux de la ramener chez toi non ? demanda Flora. Je peux m’en occuper et rester avec elle.
— D’accord, aucun problème. Je te raconterai ce qui va se dire ici.
— Honnêtement, j’en ai strictement rien à faire, asséna-t-elle avec aplomb. Quand je vois le détachement avec lequel ils s’occupent de mon père…

Les grands yeux de Flora étaient étincelants de force spirituelle. Cette fille qui n’était pas encore une femme possédait déjà énormément de maturité, peut-être même trop pour son propre bien. Elle respirait l’intelligence et l’employait pour faire ce qu’elle estimait juste : être présente pour son père et sa sœur, respecter un certain code moral…

Rose ne put s’empêcher, dans un flash aussi bref que spontané, de la comparer avec Ashley. Toutes les deux dégageaient quelque chose qui forçait le respect, une sorte d’énergie puissante qui se ressentait sans qu’on puisse la définir. Mais si l’une était flamboyante d’humanité et d’empathie, l’autre brûlait de colère et de rancœur. Et c’était là une différence ô combien capitale…

Flora fit grimper Ambre sur son dos. Elle regarda les deux sœurs Jafrey, se faisant sans le savoir à peu près la même réflexion que venait d’avoir Rose, mais en la transposant sur les deux femmes qu’elle quittait. Cependant, elle ne poussa pas plus loin que cela car son encéphale était déjà trop occupé par bien plus important.

Après un bref au revoir, elles quittèrent le forum plein à craquer d’une foule prête à entendre le discours de son leader. Au bas des marches du bâtiment, Flora reposa sa frangine à terre.

— Bien joué sœurette, tu es une incroyable comédienne !
— Merci Floflo, pouffa-t-elle en riant.
— Je te revaudrai ça, promis, assura l’aînée en clignant de l’œil. Comme on dit, je t’en dois une.
— Oui ! Mais pourquoi tu ne veux pas me dire où tu veux aller ?
— Parce que le discours de l’amiral ne m’intéresse pas du tout. J’ai bien mieux à faire de mon temps que de l’écouter.
— Ça tu me l’as déjà dit, je suis peut-être petite, mais je ne suis pas idiote, geint Ambre de manière candide. Tu veux pas me dire la vérité ?
— Ça dépend… Tu sais garder un secret ? rétorqua Flora avec un air de défi.
— Bah oui, bien sûr, puisque là j’ai fait semblant d’être malade pour qu’on sorte. Tu m’as dit que ça aussi c’était notre secret. T’es bête ou quoi ?
— Tu as raison, tu as raison, s’avoua vaincue la grande sœur. Je vais te le dire alors, mais tu promets…
— Oui, je te le promets, tu peux compter sur moi ! coupa Ambre, excitée d’être mise dans la confidence comme une adulte.
— J’ai un petit ami, chuchota-t-elle en rougissant légèrement.
— Ooooooh…
— Et tu comprends, comme ma vie privée ne regarde que moi, je veux que personne ne soit au courant. Personne à part toi bien sûr.

Flora arborait un visage radieux et enchanté, mais en son for intérieur, elle se maudissait. C’était si laid et si triste d’en arriver à devoir mentir à sa propre petite sœur… Mais elle n’avait pas le choix. Jamais elle ne prendrait le risque d’exposer Ambre au moindre danger. Et elle savait pertinemment que le sentier qu’elle s’apprêtait à arpenter en était jonché.

Tandis que sa cadette laissait sortir sa joie, elle, broyée par le remords de n’avoir pu protéger son père, ne pouvait que s’affubler d’un masque qui malgré tout suffisait à tromper l’esprit d’une gamine.

Après qu’elle eut déposé sa sœur à l’appartement de Rose, Flora se retourna vers le forum mais ne s’y arrêta pas, préférant se poster sur une colline non loin, à l’extérieur du périmètre de la colonie mais assez proche de l’édifice où la tant attendue cérémonie allait commencer. Elle s’assit dans l’herbe et arracha une longue tige qu’elle porta à sa bouche pour la mordiller nerveusement.

Il était incontestablement périlleux pour elle de croire en la capacité d’une enfant à tenir sa langue. Malheureusement, elle n’avait rien trouvé de mieux pour à la fois prévenir sa petite sœur de toute menace et être libre de ses mouvements. L’essentiel était que si les choses tournaient mal, les conséquences ne se porteraient que sur elle. Du moins, elle l’espérait.

Elle se haïssait de s’être montrée aussi confiante lorsque son père lui avait dévoilé l’enquête qu’il menait et les énormes risques qu’il avait pris jusque-là. Pourquoi avait-il fallu qu’elle se sente au-dessus, pourquoi avait-il fallu qu’elle commette le péché d’orgueil ? Pour cela, elle avait été punie, mais les retombées avaient aussi eu un impact sur les deux personnes qui comptaient le plus pour elle.

Pour l’heure, elle n’avait absolument aucun plan pour venir en aide à celui qu’elle chérissait tant. Elle n’était sûre de rien, sauf de ceci : elle préférait s’exposer à la faune sauvage et parfois dangereuse qui peuplait la plaine et les collines, tout autour de la colonie, plutôt que de se mêler au troupeau béat de stupidité et de méconnaissance que formaient les milliers de personnes réunies dans le forum. Toute cette masse informe agglutinée autour d’un homme qui avait une grande part de responsabilité dans la disparition de son père la débectait au plus haut point.

Cependant, elle était quand même très curieuse de savoir ce que l’amiral Romus allait déclarer, allait clamer haut et fort, comme il l’avait toujours fait. Depuis les hauteurs naturelles sur lesquelles elle s’était perchée, elle pouvait voir l’intérieur du temple qui attendait son prédicateur. Elle avait emporté avec elle un casque avec jumelles intégrées et surtout muni d’un capteur phonique ultrasophistiqué qui lui permettrait, une fois qu’elle aurait désigné une zone cible, d’entendre absolument tout dans ladite zone.

Durant les quelques minutes qui précédèrent le début des festivités, Flora s’allongea et scruta le ciel intensément, à la recherche d’un signe, d’un espoir, d’un miracle. Dans son esprit, une seule obsession tambourinait à la porte de sa conscience : « Papa, je vais te retrouver. »

L’amiral Romus était plutôt détendu devant le cérémonial qui se mettait en marche. Dans tout l’édifice, une annonce appelant au silence résonna fermement. Immédiatement, les milliers de bouches se clouèrent et chaque paire d’yeux se tourna vers la scène centrale, attendant l’arrivée de celui que chaque colon était venu entendre.

L’estrade érigée au milieu du forum s’ouvrit en deux et en sortit, telle une langue bifide entre des crochets, une petite plate-forme qui s’éleva. La clameur de la foule explosa, et l’amiral tendit ses deux bras vers les cieux. Sa barbe blanche était fendue d’un sourire inexpugnable. Qu’est-ce qu’il adorait cette sensation… L’amour, la reconnaissance, le déchaînement de fidélité et la passion de l’exploration du cosmos… Tout ce pourquoi il avait, jeune enfant, décidé de faire carrière dans la marine spatiale.

Après quelques minutes d’applaudissements incandescents, il appela au calme. C’était un jour exceptionnel, l’officialisation d’un pas plus qu’incroyable que franchissait l’humanité. Et il en était le responsable. Le symbole.

Aux yeux des colons.

Car il savait pertinemment qu’il ne serait pas arrivé là où il en était sans lui. Sans cet homme qui manœuvrait dans l’ombre. Quelqu’un qui, par l’intermédiaire de ses ordres et de ses actions, avait un impact colossal sur la colonie.

Romain Romus n’était que la deuxième face d’un bifrons dont le premier visage était le professeur Gabherdt.

Et indubitablement, il était le plus faible.

L’amiral avait toujours su qu’il n’était pas seul aux commandes de la colonie. Le conseil d’administration du projet Déméterre lui avait certes confié officiellement la responsabilité des opérations, mais il était tout de même soumis aux ordres et aux désirs du sombre professeur, qui appartenait lui-même au CA. Il était un pantin, en quelque sorte, mais un pantin avec du pouvoir.

Cependant, au fil des mois du voyage interstellaire du Phénix, et encore plus après l’installation, semaine après semaine, il voyait l’image de son rôle perdre en clarté, sombrer dans le flou. Il en était même venu à devoir faire fi de ses propres sentiments et valeurs pour répondre aux volontés de Gabherdt. Et si cela lui faisait mal, il n’avait jamais pour autant ne serait-ce que commencé à s’imaginer que les choses puissent être faites différemment. Il était menotté par son propre code, par sa propre éducation.

Soumis dans son cerveau et soumis dans son cœur.

Néanmoins, s’il ne se voyait plus comme le numéro un, si officieusement il n’était plus qu’un outil d’exécution, il devait impérativement être un leader aux yeux de tous, non seulement parce que cela lui était demandé, mais aussi parce que sa fierté et son orgueil le réclamaient.

Ces derniers temps avaient été troublés par des événements imprévisibles : la disparition de la capitaine Diane Mastyre, le retour dans des étranges circonstances de la botaniste Rose Jafrey, la découverte du laboratoire secret du professeur par Olivier Sadion, tout cela ponctué par des rixes aussi désagréables que navrantes notamment avec Ashley Jafrey… Ce jour était l’occasion parfaite pour se réaffirmer et appuyer un peu plus son pouvoir sur le destin des hommes et femmes qui l’adulait.

La couronne du roi était fendillée mais n’était pas tombée. Et elle ne le devait pas, sous peine d’être frappée par une main divine.

L’amiral Romus savoura quelques secondes le silence de la foule impatiente. Puis, projeté en hologrammes aux quatre coins du forum, il fit retentir sa parole dans les oreilles du peuple, guide de lumière pour les âmes en errance.

« Mes amis, nous sommes aujourd’hui réunis pour célébrer l’avènement d’une nouvelle ère. Ce jour est le premier qui marque le salut de l’humanité. Nous avons quitté notre Terre dévorée par la guerre, par la pollution, et condamnée à agoniser dans un hiver nucléaire qui emportera tous les êtres vivants. Mais des nations se sont unies pour faire face à ce destin funeste et pour le contrecarrer, et pour ce faire, le Phénix a été construit et le projet de colonisation développé. C’est pourquoi nous avons tous été sélectionnés, pour nos capacités et pour nos savoirs, car mis ensemble, ils permettent de concrétiser ce que nous pouvons appeler sans modestie ni orgueil la sauvegarde du genre humain. Nous pouvons être fiers de ce que nous avons accompli. VOUS pouvez être fiers de ce que vous avez accompli ! »

Cette dernière phrase, martelée avec force, électrisa l’intégralité des gradins. Les paumes claquaient entre elles, et il fallut attendre un long moment pour que l’amiral puisse reprendre son discours.

« Encore une fois, nous pouvons être fiers, mais la tâche est loin d’être finie. Nous, nous sommes ici, nous sommes sauvés, mais notre rôle à présent est de porter secours à tous ceux qui sont restés derrière nous. Nous sommes l’avant-poste qui doit permettre un exode comme il n’en a jamais existé. Car si nous ne parvenons pas à ramener les nôtres dans notre nouveau chez nous, nous aurons échoué et nous ne serons plus des hommes. »

L’amiral s’arrêta et regarda vers le ciel qui était scindé en deux par le gigantesque cordon qui reliait le Phénix à la colonie. À chaque fois qu’il regardait cet époustouflant lien entre le vaisseau et le sol, il se remémorait le pourquoi de sa présence sur cette terre.

« Nous sommes tous descendus du Phénix après un très long voyage. Tout notre périple est comparable à quelque chose qui nous touche tous au plus profond de nos chairs : le cycle de la vie. Les nombreux mois passés dans l’espace sont comparables à une longue gestation de laquelle est née la colonie. Et ce que vous voyez au-dessus de vos têtes qui traverse l’horizon jusqu’à se perdre dans la stratosphère est comme le cordon ombilical qui unit la mère et son embryon. Car c’est ce que nous sommes : l’embryon d’une nouvelle humanité. »

Romus marqua une nouvelle pause dans son discours. Cette fois-ci, l’assemblée accueillit la métaphore non pas par des applaudissements frénétiques mais par des murmures d’approbation, discrets et soufflés comme si nul ne voulait réveiller le fœtus encore en sommeil.

« Afin de préparer cette nouvelle terre pour nos futurs compatriotes, il est essentiel, que dis-je, il est impératif de former une société efficace et productive. Naturellement, rien ne sera possible sans morale ni justice, sans égalité ni liberté, sans compréhension ni fraternité. Récemment, je vous ai tous invités à prendre part à des élections pour désigner un conseil dirigeant pour la colonie. Après mûre réflexion, les cinq premiers membres ont décidé d’élargir le nombre de sièges à neuf, et je tiens à vous présenter les quatre nouveaux conseillers qui ont été désignés par vos scrutins. »

De l’estrade centrale du forum s’extirpa une nouvelle plate-forme, plus large, sur laquelle se tenaient le fameux quatuor que venait d’introduire l’amiral. Esteban en faisait partie.

Il avait d’ailleurs été le premier surpris, lui qui s’était fait rappeler par celui-là même qui l’officialisait aux yeux de tous qu’il n’avait pas été sélectionné pour monter à bord du Phénix. C’était une terrifiante pression qu’avait exercé à ce moment-là Romus, et le représentant des ouvriers, bien qu’il soit allé au bout de sa démarche pour se porter candidat, avait enterré tous ses espoirs d’être élu et de se faire la voix de ceux qui, de son point de vue, en avaient le plus besoin.

C’était seulement ce matin que les heureux gagnants avaient été avertis de leur victoire. Néanmoins, cela n’avait en rien altéré ses plans avec Ashley, au contraire : si ce que sa partenaire avait mis au point s’avérait efficace, Esteban était certain de pouvoir concrètement jouer un rôle dans l’organisation politique et sociale de la colonie.

À ses côtés, les trois autres nouveaux conseillers faisaient de grands signes vers la foule qui applaudissait de nouveaux. De gauche à droite, les trois personnes étaient vraiment très différentes, du moins physiquement. Il y avait un grand homme noir au sourire rayonnant, qui semblait appartenir, d’après le blason cousu sur sa veste, au corps expéditionnaire qui était envoyé dans les missions extrêmement dangereuses de reconnaissance du terrain. Ensuite, une petite femme d’un âge avancé et au visage fermé maintenait une posture très solennelle, presque militaire. Esteban l’avait déjà croisé à la clinique lorsqu’il était allé rendre visite à des camarades qui s’étaient blessés sur des chantiers. Elle devait certainement appartenir au corps médical. La dernière personne était également une femme, mais contrairement à la précédente, elle paraissait extrêmement jeune, presque une adolescente. Elle était d’une rare beauté, avec son corps angélique aux formes de sirène, et la robe bleu azur qu’elle portait la rendait d’autant plus splendide.

La plate-forme s’arrêta et les quatre nouveaux conseillers furent rejoints par l’amiral. Celui-ci leur serra la main tour à tour puis vint se placer au milieu d’eux. Tout autour, les hologrammes exposaient aux spectateurs et spectatrices les visages des nouveaux dirigeants, zappant de l’un à l’autre à échéance régulière dans un cycle qui se répétait encore et encore.

Soudain, les projecteurs holographiques grésillèrent et les images qu’ils produisaient perdirent en netteté. L’amiral s’interrogea : un dysfonctionnement ? Qu’un appareil puisse tomber en panne, c’était une chose, mais tous en même temps… Quelle déveine !

Romus maudissait encore sa chance fuyante lorsque son sang éclaboussa de mille éclats pourpres la robe de la jeune conseillère.

Le temps sembla se suspendre. Le cerveau de l’amiral n’avait pas encore assimilé que son corps, précisément sa poitrine, venait d’être traversé par un projectile qu’il essaya de lui faire bouger les lèvres. Un gargouillis écœurant sortit de la bouche de l’homme dont le plasma se déversait sans même qu’il ne s’en rende compte. Toujours dans l’incompréhension la plus totale, Romus tourna sur lui-même, emporté par le choc, et projeta encore un peu plus de gouttelettes sanguines sur les personnes en contrebas et sur les conseillers tétanisés.

N’importe qui aurait prédit le chaos. Et pourtant, l’entièreté de la population entassée dans le forum resta pétrifiée. Aucun cortex cérébral n’acceptait l’information. L’amiral, du sang ? Cela n’avait aucun sens !

Romus tituba, les deux mains sur sa cage thoracique, tentant vainement d’interrompre le flot discontinu d’hémoglobine. Esteban tendit la main vers lui, mais rien ne put empêcher la chute de son corps par-dessus la rambarde. Il s’écrasa sur le rebord inférieur de l’estrade, sans un cri, toujours stupéfié par l’incompréhension. Il tenta de se relever, mais en vain. Pourquoi ne parvenait-il plus à contrôler ses jambes ? Il avait un discours à finir, il y avait une foule à exhorter !

Une main toujours sur son thorax, il était prostré, genoux à terre, perdant peu à peu le contrôle de son corps. Sa tête basculait sur les côtés, à gauche, à droite, telle une coque de noix se fracassant dans la houle. Le tournoiement cessa et, les cervicales disloquées, les yeux exorbités dardant vers des cieux obscurs, il accepta l’information.

Il allait mourir.

Et le chaos se déchaîna dans toute l’enceinte du forum. Les gens fuyaient le danger, même s’ils ne savaient pas ce que c’était, même s’ils ne savaient pas d’où il venait. L’essentiel était de courir, de vite aller se cacher chez soi, fusse au détriment des autres. L’instinct de survie dans ce qu’il avait de plus primaire. L’animal prenait le pas sur l’homme. Comme un éternel retour.

Et dans la folie du moment, dans cet océan humain dont les vagues s’entrechoquaient dans tous les sens, un rayon de lumière apparut. Au-dessus de l’estrade qui voyait le corps du leader laisser s’échapper les dernières gouttes de son essence vitale, des lettres d’or se tracèrent dans le ciel et délivrèrent un poème :

Vous croyez voir le jour alors qu’il est nuit

Il dit être lumière et pourtant il est ombre

Ouvrez les yeux avant que nos cœurs ne sombrent

Dans ce monde noir que sa folie construit

Telle une nova éradiquons l’obscur

Le vrai monstre veut le roi fantoche diriger

Se repaître de nos vies, les digérer

Tel un démon voilé sans cesse affamé

Qui de notre ancienne terre est le meurtrier

Telle une nova illuminons l’impur

Les pages de demain s’écrivent dès maintenant

Gare à ce que l’encre ne soit pas notre sang

Faire tomber le masque du mal nous incombe

Sans quoi l’avenir se gravera sur nos tombes

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