La nuit était claire, et le ciel étoilé couvrait d’une lueur d’argent la colonie grandissante. L’embryon de ville que formaient les modules largués le premier jour était maintenant entouré de nouvelles bâtisses, pour la plupart en verrargent, ce qui donnait à l’ensemble l’aspect d’une cicatrice brillante qui se détachait de la peau herbeuse des prairies environnantes. Cette marque était vouée à s’étendre, à recouvrir la végétation, et de la lisière de la forêt où se trouvaient Diane et Dana, la sensation d’envahissement contre nature était étouffante.

Derrière les deux femmes, Lys observait également le paysage, mais sans laisser transparaître aucune émotion, comme toujours. Comme toutes les manifestations de Sil’Dra, même si elle avait un physique s’apparentant à celui de Dana.

Diane se retourna vers elle, pleine de honte, croyant percevoir chez l’entité végétale une forme de colère sourde. En tout cas, c’est ce qu’elle ressentait elle-même. Elle ne désirait plus faire partie de l’humanité mais elle n’avait pas le choix. Cependant, il lui restait quand même la liberté de soutenir ou non les décisions et les actions de ses pairs. Et en l’occurrence…

Elle et sa compagne avaient déjà voulu rejoindre la colonie mais à son approche, elles avaient entendu des explosions en provenance du forum, là où l’amiral tenait son discours. Puis des cris, des hurlements de panique. Ignorant ce qu’il se passait mais en en sachant assez pour comprendre que ce n’était pas le moment adéquat pour revenir, elles avaient rebroussé chemin pour quelques jours.

En un instant, le contraste entre la violence de l’Homo sapiens et la sérénité du sanctuaire forestier avait pris une dimension colossale.

Toutefois, Diane et Dana devaient retourner chez les leurs. Les colons n’étaient pas perdus, ils pouvaient encore être redirigés dans la bonne direction. Et elles avaient toutes deux un rôle capital à tenir dans cette opération.

Lys les sortit de leur réflexion pour leur adresser ce qui ressemblait à un avertissement quasi final.

— Nous ressentons un fort trouble, prévint la manifestation de Sil’Dra. Un déséquilibre.
— Qu’est-ce donc ? demanda Diane.
— Nous ne savons pas. C’est quelque chose de nouveau. Tout comme vous-même.

Les deux femmes se regardèrent, interloquées. De quoi parlait-elle ? Était-ce en lien avec les explosions perçues quelques jours auparavant ? Probablement, quoi d’autre ?

Malgré l’avertissement, Diane et Dana avaient la ferme intention de se mettre en route vers la colonie. Elles se tournèrent vers Lys une dernière fois, mais l’entité végétale demeura impassible, comme toujours. Alors qu’elles ressentaient un pincement au cœur, la manifestation ne dégageait rien.

Dana partit devant, ouvrant la marche d’un pas volontaire, puis quelques secondes plus tard, Diane la suivit, mais pas du tout avec le même entrain. Les paroles de Lys la perturbaient. Depuis son séjour au Glasir, durant lequel elle avait tant appris, elle prenait chaque mot prononcé par les manifestations comme un savoir à intégrer, comme une information capitale à prendre en compte. Alors, le témoignage d’un trouble… d’un déséquilibre… même s’il était encore inexpliqué, il n’augurait rien de bon. Mais pour l’heure, elle savait qu’elle ne pouvait savoir, alors elle rassembla toute sa conscience pour écarter ses pensées, et tenta de se distraire grâce à sa compagne.

— Alors, ça te fait quoi de rentrer chez nous ? engagea-t-elle.
— Et bien, je suis contente, et en même temps j’ai peur… Il s’est passé quelque chose durant notre absence, quelque chose de grave. Déjà que notre simple retour ne sera pas sans conséquences, mais je n’ose imaginer dans quel contexte il se fera.
— Le plus important est la tâche qui nous a été confiée.
— Oui, tu as raison. Nous devons savoir ce qui se trame dans la colonie. Mais comment y parvenir en se basant simplement sur le ressenti des manifestations ?
— Crois-moi, ou plutôt crois-les, elles ne se trompent pas. À nous de chercher, à nous de trouver.
— Peut-être faudrait-il commencer par demander au lieutenant… commença Dana, un peu hasardeuse.
— Non, trancha Diane, bien plus sûre d’elle. Il faut retrouver celle qui me cherchait. Et remonter jusqu’à la personne qui l’utilise. Elle n’est que le bras armé d’un cerveau dont nous ignorons encore tout.

Ses yeux de jade étaient emplis d’une détermination sans faille. Elle avait eu le temps de réfléchir à ce plan, et elle n’en voyait pas d’autres. Maintenant, entre la théorie et la pratique, il y avait tout un monde… si elle savait qui il fallait trouver, elle ne savait pas du tout comment. Et puis surtout, avant de mettre en place quoi que ce soit, elle et Dana ignoraient encore « l’état » de la colonie. Néanmoins, malgré le risque, Diane avait décidé de ne pas se cacher dès son retour, et de se présenter auprès de l’amiral. Elle avait déjà toute une histoire à lui raconter à propos de sa longue absence…

Après quelques heures de marche, les deux femmes arrivèrent enfin à leur destination. Le chemin qu’elles avaient suivi au sortir de la forêt les avaient menées du côté des serres, qui étaient à la périphérie sud de la colonie. Entre-temps, le jour s’était levé, et les chauds rayons du soleil illuminaient les prairies avoisinantes avant de se refléter dans les baies vitrées des installations agricoles.

Elles s’arrêtèrent à quelques centaines de mètres du premier bâtiment, une grande pépinière autour de laquelle s’affairaient de nombreux ouvriers épaulés par quelques botanistes. Diane plissa les yeux pour essayer de repérer Rose. En vain. S’il y avait bien une personne qu’elle avait envie de voir, c’était elle : elle lui faisait assez confiance pour lui demander un état des lieux de la colonie. Malheureusement, elle semblait absente.

Diane et Dana s’apprêtaient à reprendre la marche lorsqu’elles furent interrompues par le vrombissement d’une navette de transport au-dessus d’elles. Instinctivement, elles se jetèrent dans les hautes herbes pour se cacher. Le vaisseau était en phase d’atterrissage, ralentissant peu à peu jusqu’à une piste improvisée aux abords du secteur agricole. Sur le bord de celle-ci patientait un groupe de soldats devant un véhicule terrestre blindé.

Étrange accueil… la navette contenait probablement quelque chose de précieux, assez pour nécessiter une escorte armée. Diane scruta les militaires mais ne put les identifier car ils portaient tous des masques, comme ceux que l’on utilisait dans des zones toxiques ou radioactives. Cela ne présageait rien de bon… qu’est-ce qui se trouvait à l’intérieur de la navette ?

La porte arrière du vaisseau s’ouvrit, et trois autres soldats en sortirent, escortant un homme qui avait tout l’air d’un ermite : longs cheveux, barbe foisonnante, haillons… Il avait une démarche très hésitante et une posture méfiante, le dos voûté et le regard se portant avec une prudence paranoïaque sur absolument tout.

Diane se concentra alors sur les soldats qui encadraient cet étrange personnage, et elle ne tarda pas à l’identifier. C’était elle. Celle qui avait essayé de la capturer, celle qui avait blessé Dana.

Du groupe de militaires émergea un homme d’un certain âge vêtu d’une blouse de laborantin. Celui-ci vint à la rencontre de l’homme qui était escorté et lui tendit la main.

— Je me présente, je suis le professeur Gabherdt, et je…
— Je vous connais, interrompit Théo à voix basse, au grand étonnement de son interlocuteur. Vous êtes à l’origine de…
— Peu importe peu importe ! éluda le scientifique pris au dépourvu. Le plus important est de vous faire passer un bilan médical et de prendre soin de vous. Laissez-moi vous accompagner au véhicule qui vous guidera jusqu’à mes quartiers, qui sont, je vous l’assure, pourvus de tout ce dont vous avez besoin.
— D’accord, souffla-t-il, visiblement épuisé.
— Je suppose que vous avez faim également, demanda le professeur avec un large sourire faussement chaleureux.
— Effectivement, sans savoir quand je serai secouru, j’ai rationné ce qu’il restait dans mon abri…
— Ne vous en faites plus, vous êtes en sécurité ici, le rassura-t-il. Et ensuite, vous me raconterez tout, absolument tout, rajouta Gabherdt avec une voix au premier abord rassurante mais dans laquelle Théo discerna très distinctement une nuance sombre et implacable.

Le survivant acquiesça en silence, tête basse. Étrangement, il ne semblait pas heureux. Peut-être était-ce la fatigue, ou alors le choc de son retour à la civilisation, mais il paraissait vide. Cependant, si les personnes qui l’entouraient le trouvaient absent, lui-même perçu un détail qui l’interpella :  Gabherdt ne lui avait même pas demandé son nom. Il ne savait pas pourquoi, et peut-être était-ce un oubli dans l’emballement de l’événement, mais son instinct penchait plutôt vers un désintérêt total envers sa propre personne au profit d’informations qu’il détenait. Cela ne serait pas étonnant venant d’une personne qui était directement impliquée dans la création de l’avant-poste d’où il venait…

Le professeur le sortit de ses questions intérieures et le conduisit jusqu’à un véhicule léger. Il indiqua au chauffeur de conduire directement Théo Teraw dans ses propres quartiers. Une fois le miraculé embarqué et parti, Gabherdt se retourna vers ses trois agents, qui entre-temps avaient posé les pieds au sol.

Subitement, Rose fit son apparition. Elle bouscula le comité d’accueil, furieuse, apparemment à la recherche de quelqu’un en particulier. Quand elle trouva le professeur Gabherdt, elle l’alpaga plus qu’énergiquement. Ce dernier la reconnut immédiatement : c’était elle qui avait disparu mystérieusement et dont l’amnésie, réelle ou simulée, avait empêché l’accès à des informations précieuses.

— C’est vous le responsable de tout ce foutoir ? lança-t-elle sans même essayer de se contenir.
— Oui, que puis-je pour vous ? répondit dédaigneusement le scientifique en haussant les sourcils.
— Vous ne pensez pas que faire atterrir un vaisseau au milieu de la zone agricole est pour le moins déplacé ?
— J’ai une autorisation.
— Montrez-moi. Ça m’étonnerait que l’on vous en ait donné une sans mon accord.
— Et pourtant… souffla-t-il, souffrant de moins en moins le discours de la botaniste.

Le professeur remonta une manche de sa blouse et tapota sur sa montre digitale. Le visage du lieutenant Recht apparut en hologramme avec le message suivant en dessous : « J’autorise le professeur Gabherdt à utiliser le terrain de son choix dans le cadre d’un rapatriement suite à une mission d’exploration. » Le tout était signé « Grand Intendant ».

— Grand Intendant… pesta Rose, si ça commence comme ça à délivrer des passe-droits…
— Soyez sans crainte, savoura le scientifique en éteignant son dispositif, tout est fait pour le bien de la colonie.
— Je ne suis pas certaine que mettre en danger des cultures fragiles aille dans le sens du bien de la colonie.
— Peut-être que si vous arriviez à les rendre moins fragiles vous vous feriez moins de soucis, asséna-t-il avec des yeux glaçants.

Rose en eut le souffle coupé. Quel culot ! Elle voulut rétorquer, mais après les quelques secondes de stupéfaction dans lesquelles elle fut prisonnière, il était déjà hors de portée. Pour clôturer l’humiliation, un soldat, l’un des trois qui étaient sortis du vaisseau, lui empoigna le bras et l’invita, non sans un geste assez brusque pour être intimidant, à s’en aller.

Elle était littéralement choquée. C’était inadmissible. Elle était responsable de tout le développement agricole, comment avait-on pu se passer de son accord pour une telle manœuvre ?

Sa colère intérieure fut interrompue par un cri effrayant en provenance du vaisseau. Rose se trouvait à quelques mètres derrière le contingent militaire et ne parvenait pas à discerner ce qui se tramait. Très intriguée mais néanmoins pas apeurée, elle se hissa sur un container proche pour étancher sa soif de curiosité. Si elle avait su ce qu’elle allait découvrir, elle aurait fui…

Un liquide huileux et noir comme le pétrole suintait de l’embrasure de la porte ouverte à l’arrière de la navette. La coulée avançait lentement, dégoulinant de la rampe d’accès au vaisseau pour tomber en grosses flaques sur la terre herbeuse. Un bruit de succion immonde emplissait peu à peu les oreilles des spectateurs stupéfiés tandis que des brindilles articulées semblables à du bois mort émergeaient du magma ténébreux. Celles-ci, les secondes passant, ressemblaient à des phasmes aux proportions grotesques tentant d’échapper à une noyade affreuse, et se réunissaient pour ne former qu’un seul être.

Le dégoulinant amalgame de tiges insectoïdes et d’huile noire se redressa lentement. À son sommet, un brouillon de crâne déformé, ou du moins quelque chose s’en rapprochant, toisa l’assemblée pétrifiée, ignorant la dizaine de fusils braqués. De la fissure qui faisait office de bouche, une gerbe bouillonnante surgit droit devant. Un soldat, agenouillé un peu trop près de la rampe du vaisseau, reçut une vomissure brûlante sur le pied, qui le rongea tel de l’acide. Le cri du pauvre homme était empli d’épouvante et de douleur.

Les armes du contingent militaire s’apprêtaient à faire feu lorsque le professeur Gabherdt donna l’ordre de reculer d’une dizaine de mètres sans appuyer sur aucune gâchette. Une fois la troupe éloignée de l’immonde monstre ruisselant, il ordonna aux trois soldats qui étaient sortis du vaisseau de capturer la créature tandis que l’homme qu’ils escortaient auparavant fut affecté de deux nouveaux gardes qui l’emmenèrent en retrait.

Rose était totalement incrédule : jamais elle n’avait vu une telle chose. Une constitution de liquide et de branches ? Seuls ses yeux pouvaient lui transmettre des informations pour le moment, mais celles-ci, en l’occurrence, ne laissaient aucune place au doute quant à la dangerosité extrême de l’être qui bavait de la gueule du vaisseau.

Le trio commandé par le scientifique encercla la créature en quelques pas. Ces deux hommes et cette femme ne trahissaient aucune émotion, démontrant un sang-froid implacable. De vrais cyborgs ! En même temps, chacun s’empara de son arme et appuya sur un bouton le long de la crosse qui déclencha un rayon de lumière droit sur leur cible. Ils pressèrent un deuxième bouton, et les trois traits lumineux s’intensifièrent. Seulement, la monstruosité n’en avait cure.

— Nos systèmes de paralysie n’ont aucun effet, lança la femme à l’intention du professeur.
— Qu’à cela ne tienne, répondit-il, faites reculer cette chose à l’intérieur de la navette et scellez la porte !
— Avons-nous l’autorisation de faire feu ?
— En dernier recours uniquement.

Les autres militaires demeuraient en retrait, interloqués. Certains étaient clairement terrifiés, d’autres hébétés, et aucun ne ratait une seule seconde de la confrontation. Reiko et ses deux compères optèrent pour une nouvelle formation : tandis que les deux hommes restaient à l’extérieur, elle remonta la rampe et tenta d’attirer l’attention de la créature en tapant sur une porte métallique au fond. La cible de ses agissements s’arrêta quelques secondes, mais elle reprit son avancée, laissant derrière elle une traînée fumante qui semblait ronger absolument tout ce qu’elle touchait.

L’un de ses acolytes qui étaient restés à l’extérieur pointa son arme sur le monstre immonde et appuya deux fois sur la gâchette. Sur le crâne de la créature se dessinèrent deux impacts, comme deux cratères bouillonnants. Un hurlement strident poussa chaque spectateur à porter ses mains sur ses oreilles tellement ce son était insupportable. Rose en eut carrément le souffle coupé et le cerveau traversé par un carreau d’arbalète immatériel.

Attaquer se révéla être une grave erreur. La monstruosité se cabra et, presqu’en un instant, doubla de volume. Sa tête heurta la queue de la navette, ce qui accentua encore sa fureur. Son corps huileux forma un long bras qu’elle projeta sur son assaillant ainsi que sur son camarade. Les deux soldats furent propulsés une dizaine de mètres en arrière, au milieu des autres militaires. Ces derniers mirent en joue la créature mais encore une fois, le professeur les somma de ne rien faire. Cependant, il ne les poussa pas à reculer pour autant. Il fallait contenir la créature, la contraindre à remonter à l’intérieur du vaisseau.

Reiko tira une salve dans le dos de la cible qu’elle devait appâter. Celle-ci se retourna, projetant des flaques noires autour d’elle, calcinant encore un peu plus le sol et les parois du vaisseau. Hélas, elle se ravisa, préférant continuer sa lente progression vers l’extérieur, vers le parterre d’hommes et de femmes terrifiés. Une sombre envie de se repaître la guidait inexorablement.

Une soldate, la main tremblante, enclencha son arme sans même s’en rendre compte, balançant une rafale de balles à côté de la créature. Les détonations multiples encouragèrent davantage le monstre à ramper rapidement, si bien qu’en l’espace d’une respiration, il se retrouva complètement hors de la navette. Gabherdt ordonna alors à tout le monde de reculer, mais c’était trop tard.

Du torse de l’amalgame de magma noir et de pattes d’écorce jaillirent des lianes qui se fixèrent sur plusieurs poitrines de victimes qui crièrent de peur et de souffrance. Les cages thoraciques auxquelles s’était amarrée la créature dégagèrent de la fumée, et les liens propulsés aussi puissamment que des langues de caméléon s’ancrèrent solidement.

Et ce fut le chaos.

Tous les militaires déchargèrent leur fusil sur la créature, la perçant de toutes parts, mais pour quelques secondes seulement, puisqu’elle se régénérait avec la même vélocité qu’elle employait pour répliquer. Le professeur hurlait des ordres que personne n’entendait. Les balles fusaient, et les corps tombaient, répandant du même coup sur les touffes d’herbe et sur la terre le même liquide mortifère qui les avait terrassés. Le sol était à la fois maculé de sang et d’huile noire, corrompu par la folle terreur des humains qui étaient écharpés et par l’essence épouvantable qu’aspergeait, à grand renfort de convulsions, l’abomination vomie des pires cauchemars.

Du haut de son poste d’observation, Rose était catastrophée.

À l’intérieur de la navette, Reiko était désemparée. Les souvenirs de ces confrontations passées avec ces choses lors de son exploration de l’avant-poste n’auguraient que le pire.

À quelques centaines de mètres, Dana était sidérée. Diane était écœurée mais elle, contrairement à sa compagne, avait déjà vu une telle créature attaquer le sanctuaire forestier. Et elle savait qu’elle pouvait être arrêtée. D’un coup elle se redressa de sa cachette et s’élança à pleins poumons vers la bataille.

Rose se ressaisit et parvint à quitter son immobilité. Malheureusement, elle trébucha et chuta de son poste d’observation. Légèrement étourdie, elle se remit debout et tenta de courir loin du chaos, cherchant un refuge dans un bâtiment alentours. Mais autant l’endroit avait été transformé en une piste d’atterrissage improvisée, autant le refuge le plus proche, la pépinière, se trouvait à près de 300 mètres de là. Elle avait conscience de sa condition physique, et celle-ci n’était pas assez bonne pour tenter un sprint. Cependant, guidée par son instinct de survie qui entravait sa rationalité, elle prit sa chance.

La créature n’avait de cesse de répliquer à ses assaillants, déployant toujours plus de langues immondes pour fouetter ses adversaires, tentant de trancher autant de bras et de jambes qu’elle pouvait. Un tir à bout portant fit exploser un de ses liens, projetant une myriade de gouttelettes noires comme la mort. Un morceau de la créature atterrit devant Rose, la stoppant dans sa course à peine entamée. Celle-ci se retourna, et, statufiée, n’eut qu’une seule et unique pensée en tête, une pensée qui annula ses autres mouvements : « je vais être éclaboussée par cette horreur ».

Alors qu’elle attendait la pluie dévastatrice, une onde lumineuse la recouvrit instantanément. Elle ressentit une chaleur étrange, vrombissante et rassurante. Elle avait déjà vu ça. Rose tourna les yeux et son regard se posa sur son héroïne.

Diane avait bondi à sa rescousse et, grâce à son excalibre (bien qu’elle ne portait plus le dispositif), protégeait son amie en déployant autour d’elle un bouclier d’énergie. Les gouttelettes d’acide se désintégrèrent lorsqu’elles entrèrent en contact avec la protection. Aussitôt, Diane fit disparaître son pavois. Elle espérait de tout cœur ne pas avoir été repérée, mais elle savait qu’il y avait de grandes chances que ce soit le cas. Tel était le prix pour sauver une personne que l’on aime : prendre des risques pour soi-même.

Étonnamment, dans le tumulte de la bataille, personne n’avait repéré l’intervention héroïque de la capitaine toujours portée disparue. Personne, sauf Reiko.

Du fond de la navette, l’agente avait vu l’éclair surgir et avait pu identifier Diane. Son cœur s’emballa, et inconsciemment, elle porta sa main à la cicatrice bleutée qui entravait son visage. C’était peut-être le moment pour elle d’avoir sa vengeance, d’autant plus que ses deux compères Nornes lui avait rapporté son excalibre réparé lorsqu’ils étaient allés la chercher avec la navette, pour les rapatrier elle et le survivant de l’avant-poste.

Elle jaillit du vaisseau et traversa la zone de combat sans avoir un regard sur quoi que ce soit. Elle n’avait qu’une obsession : rejoindre Diane et la combattre à nouveau.

En quelques enjambées elle arriva devant sa cible et Rose. La capitaine aux cheveux d’or la reconnut immédiatement. Les deux femmes se firent face, chacune le regard planté dans les yeux de l’autre. La scène était surréaliste, tout ce vacarme, ces cris, ces détonations, cette mort ambiante et ce danger prégnant, et pourtant, tout cela n’existait pas pour les deux opposantes. Chacune était l’unique réalité de l’autre, et le reste n’avait aucune emprise sur leur cerveau.

« Bokken »

« Orion »

Les deux guerrières avaient dégainé leur arme pour un duel qui promettait d’être titanesque. Diane fit le geste de bander son arc tandis que Reiko empoigna des deux mains sa lame à la lumière de foudre.

L’archère s’apprêtait à propulser une salve lorsque la créature que les deux combattantes ignoraient jusque-là les interrompit sans sommation. Immédiatement, Diane pointa son arme vers elle et relâcha dans la même seconde ses projectiles. Tous atteignirent leur cible, mais celle-ci ne ralentit pas son assaut pour autant. Au contraire, cette attaque l’enragea, et elle se mit à trancher l’air avec une douzaine de lianes.

Sans un regard pour la créature, Reiko leva son sabre et l’abattit d’un coup sur Diane qui esquiva de toute justesse, perdant au passage quelques mèches de ses cheveux blonds. Un genou à terre, l’attaquante à la volonté aveugle roula sur le côté pour éviter une offensive de ce qui ressemblait aux entomorphes qu’elle avait affronté. Soudain, elle ressentit une douleur entre ses omoplates : son adversaire venait de lui porter un violent coup de genou, et elle fut projetée au sol, déployant avec toute la violence de l’impact d’énormes volutes de poussières.

Furieuse, enivrée par ce désir de vengeance, elle avait une rage digne des légendaires berserkers. Elle se releva la vitesse de l’éclair et chercha son opposante à travers la fumée. Aucune trace, ni même de celle à qui elle avait porté secours… néanmoins, il y avait toujours la créature qui s’acharnait sur elle. Serrant de toutes ses forces la poignée de son arme, elle transforma celle-ci en un bouclier aux allures de bélier et fonça tête baissée sur la monstruosité. La puissance de la défense qu’elle venait de créer repoussa la chose qui hurla de rage. Maintenant son effort, Reiko continua de faire reculer l’abomination, pas à pas, encouragée par les militaires eux-mêmes impuissants mais ô combien reconnaissants de voir qu’une des leurs était capable d’un tel miracle. Même Gabherdt était stupéfié.

Le combat qu’elle menait contre la créature avait totalement occulté celui qui l’obsédait pourtant il y a quelques secondes. Était-ce son instinct de survie ? Étaient-ce les clameurs grandissantes de ses pairs ? Elle ne savait pas, elle l’ignorait complètement, et pour l’heure, elle n’avait pas une once d’énergie à attribuer à ces questions. Même amplifiée par sa rage folle, sa force était à peine suffisante pour contrecarrer l’entomorphe. L’issue du combat ne tenait qu’à un fil.

Brusquement, une idée traversa son esprit bouillonnant. Quelque chose qu’elle n’avait jamais tenté auparavant, et dont elle ne savait même pas si elle en était capable. Redoublant d’efforts, elle envoya une onde de choc dans son arme prodigieuse, si fort que son adversaire fut rejeté quelques mètres en arrière. À ce moment, Reiko fit disparaître son bouclier et s’élança sur le côté du vaisseau, prenant appui sur un aileron, et se propulsa à deux mètres au-dessus de la créature dégoulinante d’huile. Toujours grâce à son excalibre, elle matérialisa un lasso qu’elle lança sur le monstre.

Celui-ci était désormais entravé, mais il éructait de haine et était traversé de spasmes. Telle une bête piégée, il voulait se libérer ! Reiko courut à l’intérieur de la navette et d’un coup sec, tira sur son arme brillante d’énergie pour ramener sa proie vers elle. Les quelques soldats indemnes comprirent son stratagème et commencèrent à fermer la porte au fur et à mesure qu’elle parvenait à traîner la monstruosité dans l’habitacle du vaisseau.

De derrière, la voix du professeur Gabherdt traversa l’infernal vacarme : « Enfermez ça et brûlez tout ! ».

Reiko, toujours enivrée par une force et une rage d’un temps ancestral, continuait de ramener à elle l’entomorphe prisonnier de son lasso. Tandis qu’elle y parvenait, les soldats à l’extérieur refermaient la porte non sans laisser une ouverture pour que leur héroïne puisse s’enfuir. Par cette même ouverture, ils jetaient à l’intérieur les chargeurs de leurs armes ainsi que tous les éléments inflammables explosifs qu’ils avaient sous la main.

L’une des militaires entra pour appeler Reiko.

— Sortez, vous avez réussi à ramener cette chose, sortez, on ferme la porte et on fait tout sauter ! cria-t-elle pour se faire entendre par-dessus les hurlements stridents de la monstruosité qui sentait le piège se refermer sur elle.
— Laissez-moi 30 secondes et…
— Fermez tout ! hurla Gabherdt de l’extérieur.
— Mais il y a encore des personnes à l’intérieur, signala quelqu’un.
— Faites ce que je vous dis ! rétorqua-t-il sans aucune compassion.
— On pourr…
— Faites ce que je vous dis !

À la fois pressés par l’injonction furieuse et par la panique dominante, les militaires obtempérèrent. Dans la navette, Reiko et la soldate qui était venue l’avertir se retrouvèrent enfermées avec l’entomorphe. Les deux femmes se rapprochèrent l’une de l’autre, prêtes à affronter leur destin. Une première explosion se déclencha à l’arrière du vaisseau, projetant sur les captives une étouffante vague de chaleur. Puis une deuxième, une troisième, jusqu’à ce que toute la carcasse métallique ne soit qu’un amalgame de fumées noires, de flammes rougeoyantes et de débris métalliques grisonnants.

Dehors, les hommes et les femmes qui avaient survécu étaient sous le choc. A contrario, le professeur ne manifestait absolument aucune humanité. Il venait de sacrifier deux vies pour sauver la sienne, dont une appartenant à son agente, héroïne du combat. Quelques regards se portèrent sur lui, accusateurs, mais d’autres n’en avaient cure, bien trop heureux d’être vivants.

Les volutes s’estompèrent peu à peu, tout comme le brasier, éteint par quelques grenades cryogéniques que des soldats avaient lancées. Au milieu des cendres et de la carcasse calcinée, une flaque solidifiée gisait, semblable à une coulée de magma qui aurait pénétré l’océan. C’était probablement là les restes de la créature des enfers. Mais il n’y avait pas que ça.

Une sphère d’énergie d’environ un mètre cinquante de diamètre vibrait et rayonnait à travers la fumée. À l’intérieur, les spectateurs discernaient deux formes humanoïdes. Le professeur, interpellé par l’attroupement, s’approcha et découvrit à son tour l’incroyable boule de lumière. Lorsqu’il s’approcha, elle se fendit, et libéra deux corps.

Reiko Musashi et l’autre soldate.

Son visage était de marbre, mais sur sa pommette pulsait d’une lumière fantastique la cicatrice bleutée qui représentait son échec passé. Cependant, la lueur de ses yeux témoignait d’un sentiment de victoire inédit. Elle s’était surpassée. Pour sa vengeance, pour elle, et pour le reste. Galvanisée par son obsession, mais aussi par les clameurs, chose complètement nouvelle pour elle. La femme de l’ombre qu’elle avait toujours été n’avait jamais goûté cette sensation. Était-ce de la reconnaissance ? De l’admiration ? De… l’amour ?

Ces sentiments étaient aussi étranges que nouveaux. Mais il n’y en avait un qui dominait : celui d’avoir était trahie.

Gabherdt s’approcha et écarta les bras chaleureusement, essayant tant bien que mal de cacher sa stupeur.

— Reiko, je savais que vous vous en sortiriez, et vous ne m’avez pas déçu ! s’exclama-t-il.
— Je… commença-t-elle, oscillant entre une grandissante envie de le tuer et une de reprendre son costume de femme machine neutre.
— Vous êtes un salaud ! intervint un homme derrière lui. Vous n’avez pas hésité une seule seconde à l’enfermer !
— Parce que je savais pertinemment que je ne la condamnais pas, rétorqua-t-il au firmament du mensonge.
— Vous n’en aviez aucune idée, professeur, lâcha-t-elle d’une voix neutre qui n’engageait à aucune réponse. Mais, je vous le concède, on dirait que j’ai des ressources… insoupçonnées.
— Et c’est bien pour ça que je vous emploie, se félicita-t-il. Tout comme vous tous d’ailleurs, lança-t-il à la petite foule de militaires. N’oubliez pas que c’est le conseil qui vous emploie, donc moi. Vous me devez obéissance. Et vous devez surtout pour le bien de nos objectifs une totale discrétion quant à ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Si la moindre information filtre, le coupable sera exécuté. Et, continua-t-il en étant incapable de masquer son sourire vicieux, ce sera par sa main, conclut-il en désignant Reiko.

La foule se tut instantanément. La potentielle exécutrice n’ouvrait pas la bouche non plus. Elle sentait un changement en elle, c’était évident. Néanmoins, elle restait Skuld.

Loin de là, au milieu de la prairie, Diane avait rejoint Dana accompagnée de Rose. Elles avaient beaucoup à se dire. Car pour l’heure, une seule chose était certaine : la colonie était en grand danger, non seulement à cause de ce qui se tramait en son cœur mais aussi autour d’elle.

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