Le bâtiment qu’on lui avait indiqué pour trouver l’endroit de la réunion à laquelle il avait été invité était étrangement animé, surtout pour retrouver des personnes qui prônaient la plus grande discrétion. On ne lui avait pas dit grand-chose, si ce n’était d’aller au Meltdown et de demander au tenant du bar un certain Max.

Lorsqu’il entra dans les lieux, il découvrit avec étonnement que tous les murs étaient recouverts d’affiches propagandistes en faveur de grands bouleversements citoyens et ouvriers qui avaient émaillé l’histoire de ces trois derniers siècles. Pas de doute, l’endroit s’accommodait clairement avec les idées dont il était venu parler. Légèrement rassuré, il s’approcha du comptoir et demanda le fameux Max.

L’homme en tablier ne lui répondit pas mais esquissa un sourire. Quelques secondes plus tard, le tenancier l’invita à le suivre dans l’arrière-boutique. Il referma la porte derrière lui, et, dans la pénombre, ouvrit enfin la bouche.

— Vous êtes le dernier, Monsieur Caudillo, annonça-t-il. Vous trouverez au fond de cette pièce une trappe, et…
— C’est un piège ? demanda Esteban subitement méfiant.
— Si c’est ce que vous pensez, libre à vous de retourner sur vos pas. Sinon, vos amis vous attendent en bas.
— Très bien, susurra-t-il moyennement convaincu.
— Sachez que si vous ne pensez pas encore me compter parmi vos amis, soyez certain que je fais parti de vos sympathisants. Nous avons besoin de vous.

Avant qu’Esteban ne rétorquât, le tenancier du Meltdown s’en alla rapidement en refermant la porte derrière lui. Le colosse n’avait plus guère le choix, il souleva la trappe et descendit l’échelle de fer.

En bas, il se retrouva dans un tunnel qui semblait avoir été creusé récemment. Il remarqua sur les parois les traces que laissaient les ouvriers lorsqu’ils utilisaient des exosquelettes d’excavation, formidables machineries qui alliaient à la fois la prouesse technologique et le toucher humain. Mais qu’est-ce que cela signifiait ? Lui qui avait écumé une grande majorité des travaux depuis le début de la fondation de la colonie, jamais il n’avait entendu parler d’un complexe souterrain en-dessous même des quartiers d’habitations.

Très intrigué mais pas apeuré pour autant, Esteban commença à marcher dans ce tunnel, et au bout d’une légère pente de quelques dizaines de mètres de long, il fut confronté à un énorme sas de sécurité, du même type que ceux qui permettaient l’accès à des abris antiatomiques, comme ceux qui avaient fleuri dans les sous-sols de la Terre. De bien piètres protections contre la monstruosité des explosions et les inarrêtables radiations… Cependant, pour un groupe de personnes, même avec des outils perfectionnés, franchir une telle porte relevait de l’exploit.

Sur le côté du sas figurait un écran. Esteban se pencha dessus et celui-ci s’illumina, laissant apparaître en hologramme un visage qu’il connaissait : celui de Khéphren.

— Te voilà enfin ! s’exclama son ami. Nous n’attendions plus que toi.
— J’avais une affaire à régler, j’ai fait de mon mieux, s’excusa-t-il en pensant à la fugitive qu’il cachait chez lui.

Ashley avait trouvé refuge depuis quelques jours dans sa demeure, selon ses dires sur les ordres du lieutenant Recht. Elle lui avait tout expliqué : les soupçons, l’emprisonnement, et le sacrifice de Lukas pour la libérer. Tout ça n’avait fait que renforcer son estime pour l’homme d’armes désormais Grand Intendant, mais, dans le même temps, ce choix que le nouveau responsable de la colonie avait fait montrait ce qui était à la fois une force une faiblesse : il écoutait son cœur.

Mais pour l’heure, il n’y avait plus de place pour Ashley dans son esprit. Toute son attention était tournée vers la réunion qu’il s’apprêtait à rejoindre, lui qui attendait de trouver des réponses non seulement sur la nature de ce rassemblement dissimulé, mais surtout sur le devenir de sa caste ouvrière.

Le sas s’ouvrit et une éblouissante lumière, en contraste avec la pénombre du tunnel, inonda celui-ci. Esteban entra et découvrit avec étonnement qu’il y avait bien plus de monde qu’il ne l’avait escompté. Lui qui s’attendait à une vingtaine d’individus se fondait maintenant dans une foule de plus d’une centaine d’âmes. Il discernait des collègues avec qui il avait travaillé, mais surtout beaucoup d’inconnus. « C’est normal, après tout on est presque 10 000 dans la colonie, je ne peux pas connaître tout le monde » tenta-t-il de se rassurer.

Khéphren l’attrapa par le bras et le conduisit à une estrade. Il l’invita à s’asseoir tout comme lui, et se retrouva ainsi aligné en face de toute cette populace bruyante et bavarde, aux côtés de deux autres personnes, un trentenaire à la peau métissée et au visage dur, ainsi qu’une jeune femme aux cheveux d’or noués en une natte qui retombait au bas de ses reins. Autant l’homme avait un physique tout à fait lambda, autant elle…

Il la trouvait tout simplement magnifique, et son visage, en permanence souriant et orné de deux grands yeux bleus comme l’océan d’où émergeait un petit pic nasal en trompette, avait un côté adolescent tout en couronnant un corps sportif aux splendides courbures. Et pourtant, ses vêtements sales et par endroits déchirés ne la mettaient pas en valeur. Était-elle une ouvrière ? Travaillait-t-elle dans les serres ?

Sa contemplation fut interrompue par un claquement de doigt. C’était elle, qui en une fraction de seconde avait annihilé le capharnaüm pour laisser place à un silence pesant.

Esteban retourna son regard vers la foule, et il crut finalement reconnaître quelqu’un. Était-ce Kristina Granville, une conseillère tout comme lui, qui se dissimulait parmi tout le monde sous une large capuche grise ? La furtive disparut d’un coup derrière de grands hommes, et le colosse assis sur sa chaise se sentit un peu benêt de l’avoir perdu aussi facilement. Et encore plus de rester avec sa question en suspens. Mais celle-ci allait faire place à de bien nombreuses autres…

Khéphren encouragea Max à se lever. À sa grande surprise, Esteban ne vit pas l’homme assis à côté de lui se mettre debout. Non, c’était la jeune femme qu’il admirait quelques secondes auparavant. Max ?

— Merci à tous d’être ici, commença-t-elle d’une voix douce mais invoquant une attention totale. Chacun d’entre vous a été convié ici même car nous partageons tous un certain sentiment d’injustice.
— C’est bien vrai ! s’exclama un homme du fond de la salle, approuvée par de nombreux hochements de têtes.
— En réalité, ce que nous ressentons comme une injustice n’est pas qu’un sentiment mais provient d’une somme bien trop considérable de faits, continua-t-elle tout en parcourant l’estrade sans relâcher du regard l’assemblée.
— Et c’est pourquoi nous, enchaîna Khéphren en se levant à son tour, que nous soyons ouvriers ou pas, nous devons nous réunir pour combattre cet esclavagisme qui nous frappe de plus en plus.

Max dégageait une ardeur impressionnante, et les âmes à qui elle s’adressait semblaient déjà acquises à sa cause. Esteban lui-même était presque hébété tant cette femme, en quelques mots, avait réussi à fixer sur elle l’attention de chacun. Maintenant, il attendait avec impatience ce qu’elle allait proposer, d’autant plus que lui et son ami Khéphren, tous deux faisant parti du CDC, avaient les capacités officielles et légales pour faire remonter les doléances de tous et y trouver une solution.

— Depuis le début de l’établissement de la colonie, reprit Max avec fougue, nous travaillons d’arrache-pied, et nous le faisons avec force et courage, mais pas seulement pour notre propre bien. Évidemment que nous voulons faire de cette cité un havre de paix, mais sûrement pas au prix du sang ! Sûrement pas au prix du sang d’ouvriers qui s’écroulent à cause de la cadence qu’on leur impose, comme les esclaves mouraient sous les coups de fouet de leurs maîtres !
— Elle a raison, on nous traite comme des moins que rien ! On n’est pas des robots ! envoya quelqu’un du milieu de la foule.
— Du premier jour jusqu’à aujourd’hui, nos supérieurs nous offrent encore moins de repos que pendant nos journées terriennes. Ici, les jours durent 28 heures, soit quatre heures de plus que sur Terre, et ces quatre heures sont exclusivement consacrées aux tâches que l’on doit effectuer. C’est inqualifiable ! asséna Max avec un charisme de plus en plus imposant.
— Mais vous deux là, lança un homme au premier rang en invectivant Esteban et Khéphren, vous n’êtes pas censés nous défendre ? Vous n’êtes pas censés nous représenter ?
— Si, répondit le pharaon dans un soupir qui réunissait la lassitude et l’impuissance. Nous avons fait remonter nos constats alarmants. Pour le moment…
— Pour le moment que dalle ! éructa une grosse voix emplie de colère.
— En effet, reprit Max. Et c’est pour ça que nous devons agir.

L’assemblée s’apaisa d’un coup. En quelques mots, la jeune femme, véritable leader de la foule, avait calmé le débat, tout en lui donnant une direction que tout le monde attendait. Il émanait d’elle une assurance étonnante, celle d’une meneuse-née qui savait exactement ce qu’elle voulait.

Esteban était un peu contrarié par l’invective qu’il venait de subir. Cependant, il ne pouvait la contester. Dernièrement, il n’avait pas du tout rempli les fonctions qui étaient les siennes, et qui appartenaient maintenant au lieutenant Recht, le Grand Intendant. Même si celui-ci avait été propulsé à ce grade par l’ensemble des conseillers, et même si Esteban avait confiance en l’homme qu’il était, le doute s’insinuait dans son esprit. Après tout, objectivement, le sort de tout un peuple n’était plus entre les mains d’une petite assemblée mais seulement entre celles d’une seule et unique personne. Et l’Histoire avait prouvé maintes et maintes fois que cette situation pouvait extrêmement facilement pervertir n’importe quel esprit… alors pourquoi pas celui du lieutenant ?

Max se tenait droite, les bras croisés sur sa légère poitrine. Esteban remarqua alors un détail étrange sur son accoutrement. Elle portait une veste ouverte, mais sur le col était épinglée une broche en forme de croissant de lune. Un bijou pourvu d’un magnifique diamant et qui était très probablement d’une grande valeur. Voilà qui était bien étrange sur une personne dont l’accoutrement global était usé et sali par les colossaux efforts quotidiens. Et ça l’était encore plus lorsque l’on devinait aisément ses origines prolétaires, soutenues par sa présence dans cette réunion et par son discours véhément.

Peut-être l’avait-elle volé. Peut-être en avait-elle hérité. L’heure n’était pas à la réflexion sur ce bijou, aussi sublime fusse-t-il, mais au sort de ceux et celles qui étaient réunis ici ce soir.

Max se retourna et ouvrit un coffre en métal qui était caché derrière l’estrade. Elle en ressortit un projecteur holographique, abaissa la luminosité de la salle, et enclencha le dispositif. Apparut soudain un plan en trois dimensions de la colonie. Tous les bâtiments clés y étaient désignés : de la clinique à la caserne en passant par le forum, rien ne manquait.

— Nous avons plusieurs solutions, reprit Max en faisant apparaître un deuxième hologramme. La première, c’est de simplement entamer une grève et d’abandonner chaque lieu de travail. Tous les chantiers de construction, les installations à compléter, tout cela doit être laissé en plan. Le but est de faire comprendre à quel point notre tâche est importante pour la survie de la communauté. À quel point nous ne pouvons accepter d’être traités comme des éléments de seconde zone alors que la colonie a besoin de nous autant que des autres.
— Effectivement, la rejoignit Khéphren, il semblerait que des personnes ignorent que pour être soigné par exemple, il n’y a pas seulement besoin de médecins, mais aussi de locaux pour que ces mêmes médecins puissent exercer. Il y a des gens qui nous laissent penser que les routes poussent comme l’herbe dans les prairies. Qu’il n’y a que des MEIC et non des infrastructures construites ici même, par nous-mêmes.
— De toute façon, même les MEIC ont besoin de maintenance, alors bon… souligna quelqu’un sur un côté de la salle.
— Bien sûr ! rebondit Max, ravie de voir que son discours était compris. Ça c’était la première solution, énonça-t-elle pendant que le deuxième hologramme matérialisait lumineusement cette proposition. La deuxième serait un peu plus active, et encore. Il s’agirait que nous réunissions un maximum de personnes pour faire un sitting dans un endroit visible de tous. Une protestation silencieuse et pacifique. On ne se cache pas chez soi, on ne va pas travailler, mais on montre que l’on a des revendications et que l’on veut non seulement les faire savoir mais aussi les concrétiser dans le calme et la sérénité.

L’assemblée émit des murmures contradictoires, certains d’approbation, certains d’intense réflexion, et encore d’autres de doute. Autant la première solution avait été entendue sans susciter de réelles réactions, autant celle-ci éveillait les cœurs de la plupart.

Esteban était plutôt réceptif à cette idée-là. Lui qui n’aimait pas la violence, lui qui l’avait vécue dans sa vie jusqu’à son paroxysme lors du jour de l’embarquement catastrophique à bord du Phénix, il ne voulait pas y recourir. Il était intimement convaincu que de bons arguments pouvaient à eux seuls faire basculer l’issue de débats. Aussi important fussent-ils, aussi capitales en fussent les retombées.

— Il reste la dernière solution, continua Max d’une voix qui cette fois-ci n’augurait rien de bon. Je vous le dis clairement, c’est une chose que personne n’a envie d’envisager et pourtant, nous ne devons pas l’écarter.
— Arrête le suspense, interrompit la quatrième personne qui était présente sur l’estrade, balance tout !
— Très bien. La troisième solution est celle de la force. D’ignorer la discussion et d’engager des actions fortes mais qui seront indubitablement porteuses de conséquences…
— Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? demanda une timide jeune femme au premier rang.

La foule vrombissait d’interrogation. La force ? Est-ce que Max envisageait d’utiliser la violence pour faire entendre leurs revendications ? Si oui, sous quelle forme ?

Suggérait-t-elle de prendre les armes ? Ce serait de la folie…

Le deuxième hologramme que la meneuse avait allumé listait désormais les trois solutions :

Abandon des postes de travail jusqu’à l’entame d’une discussion

Sitting pacifique pour alerter la population des conditions de travail pratiquées et ainsi ouvrir une discussion

Engager des actions avec des conséquences matérielles (tags, destructions diverses) et s’attendre à un conflit ouvert avec les forces de l’ordre

Chacune des propositions était devancée d’un compteur. Pour l’instant, tous les trois étaient à zéro. Mais leur présence appelait un vote, point que Max devait éclairer. Elle s’empara d’une chaise sur l’estrade, se tint debout dessus, et reprit son discours, toujours aussi charismatique, figure de proue d’un mouvement de travailleurs qui réclamaient, plus qu’un allégement de leur charge de travail, un respect qui ne leur était pas manifesté et qui pourtant leur était dû, comme il était dû à chaque colon, comme il était dû à chaque être humain.

Les trois solutions proposées, et notamment la troisième, provoquaient une pléthore de chuchotements. Tous étaient réunis pour trouver une solution car ils n’en pouvaient plus de leur quotidien de bêtes de somme. Mais qu’en était-il de leur capacité, ou même de leur volonté, à s’insurger ? Et comment ?

La disparition, pour provoquer une prise de conscience quant à l’extrême importance de leur rôle dans le processus de fondation de la colonie ?

Une manifestation pacifique, pour mettre en avant leur humanité et leur ouverture au débat ?

Des actions violentes, pour symboliser la colère et l’exaspération qu’ils ressentaient tous depuis bien trop longtemps ?

À bien y réfléchir, si chacun, quel que soit son bord, observait la situation avec partialité, une conclusion heureuse finirait par arriver. Hélas, cela relevait bien trop souvent de l’utopie. De plus, les conséquences de chaque solution avaient toutes un impact sur l’ensemble de la communauté. L’abandon des postes mettrait en péril tout le fonctionnement de la colonie, le sitting exposerait bien trop facilement les manifestants à une réponse des forces de l’ordre, et quant aux actions violentes… même Max savait que c’était comme jeter une allumette sur une flaque de pétrole, mais au fond, même dans cette configuration, elle supposait que quelque chose pouvait émerger de ce gargantuesque brasier du combat, des larmes et du sang. C’était pourquoi elle l’avait proposé malgré tout.

Et le pire dans tout cela était que les conséquences des différentes options pouvaient se cumuler.

Nous allons procéder à un vote, expliqua Max d’une voix forte qui appela de nouveau le silence. Chacun votre tour vous vous rendrez à la console derrière moi et vous entrerez le choix que vous estimez être le meilleur. N’ayez crainte, votre anonymat sera respecté, ce sera seulement une fois que chacun d’entre vous sera passé que les résultats s’afficheront sur l’hologramme. Il n’y aura pas de goutte-à-goutte si l’on peut dire, illustra-t-elle pour bien se faire comprendre.

— Est-ce que vous pouvez préciser la durée des actions ? Combien de temps devrait-on abandonner nos postes ou faire le sitting par exemple ?
— Autant de temps qu’il le faudra, trancha Esteban, sortant de sa passivité.

Max le toisa du regard avec un sourire en coin. Elle savait que ce géant était respecté parmi ses camarades, ce n’était pas pour rien qu’il avait été élu au CDC. Qu’il allie sa volonté à la sienne était d’excellent augure !

Tandis que Khéphren organisait le défilé des votants jusqu’à la commande, Max et Esteban s’écartèrent de l’estrade. Ce dernier était vraiment curieux d’en savoir plus sur la meneuse du mouvement qui était en train de fleurir, arrosé par le verbe ardent de la jeune femme.

— C’est étrange, commença-t-il, mais je crois que je ne vous ai jamais croisé. Où est-ce que vous travaillez ?
— Monsieur a des soupçons ? s’amusa-t-elle de la curiosité du colosse, arborant encore et toujours son sourire en coin.
— Du tout, je fraternise, tout simplement, répondit-il avec sincérité.
— Et bien, je suis essentiellement cantonnée aux cultures, expliqua-t-elle. Paraîtrait-il que j’ai la main verte !
— Sauf votre respect, vous n’avez pas eu votre place à bord du Phénix juste parce que…
— En effet, le coupa-t-elle en fronçant les sourcils. J’ai de la famille ici qui elle a été sélectionnée. Et vous ?
— Moi, bredouilla-t-il bêtement, idiot d’avoir lancé le sujet sur lequel il ne pouvait s’exprimer, moi… ma femme est ingénieure, elle s’occupe principalement des MEIC, ce qui la rend essentielle à la colonie.
— Nous sommes tous essentiels à la colonie, releva-t-elle en durcissant encore un peu plus son visage.
— Oui, bien sûr ! bafouilla-t-il laborieusement. C’est un malheureux lapsus, je vous assure. C’est juste que… c’est ma femme ! Elle est tellement spéciale à mes yeux !
— Je vois, Monsieur Caudillo, je vois, s’apaisa-t-elle légèrement.
— Et on pourrait se tutoyer, non ?
— Très bien Esteban. Enchantée de fraterniser avec toi. Je m’appelle Maxine Lacroix, se présenta-t-elle en lui tendant l’une de ses petites mains.

Esteban empoigna ses doigts avec douceur. Du haut de sa taille surdimensionnée, il voyait ce petit bout de femme comme un être fragile, un roseau prêt à ployer à la moindre brise, alors qu’elle était tout l’opposé. Se dégageait d’elle une aura de force et de résolution implacable qui forçait le respect. Ses grands yeux bleus brillaient puissamment, et son regard à lui seul invoquait une sorte de dévotion inconsciente. Maxine était une ensorceleuse, infaillible et mystérieuse, et si aujourd’hui elle s’était montrée en véritable leader, ce n’était absolument pas dû au hasard.

Cependant, Esteban entendait son instinct lui susurrer à l’esprit qu’il y avait quelque chose qu’elle cachait. La grande sympathie de ses traits s’était subitement effacée lorsqu’il avait évoqué la raison de sa présence sur cette planète. Mais qui était-il, lui, le clandestin, pour suspecter quelqu’un de garder sa vie privée ? De préserver un jardin secret ? Dire qu’il s’était servi d’Ashley pour en faire sa prétendue épouse et donc son alibi…

Une demi-heure plus tard, tout le monde avait voté. Maxine, Esteban, Khéphren et le troisième homme qui avait fait face à la foule se retrouvèrent sur l’estrade. Ils projetèrent les résultats en hologramme.

Très clairement, une solution s’était détachée des autres. 82 %, puis 14 %, et enfin 4 %. Maintenant que la suite des événements était programmée, chacun savait ce qu’il avait à faire.

Maxine se détacha du quatuor et se mit en avant, comme elle l’avait fait pendant la majorité de la réunion. De sa poche, elle sortit un gant en cuir noir qu’elle enfila sur sa main gauche.

« Ceci sera notre signe distinctif. Car cela symbolise les mains qui bâtissent et qui se salissent dans la terre et les gravats. Nous ne sommes pas plus importants que des médecins ou des ingénieurs ou des cultivateurs ou quoi que ce soit d’autre, mais nous ne le sommes pas moins ! Ce que l’on demande, et ce que nous obtiendrons, ce n’est pas l’égalité. C’est l’équité. L’équité pour tous, pour que chacun soit traité de la même façon. Dans cette colonie, il n’y a pas de système monétaire. Nous avons rejeté cela depuis que nous sommes partis de la planète Terre. C’était un énorme facteur d’inégalité dans le passé. Mais ce n’est pas parce qu’il n’existe pas ici que l’inégalité n’existe pas. Nous travaillons beaucoup plus que nos corps peuvent le supporter. Nous sommes prêts à faire des efforts pour créer un havre de paix, mais pas pendant que d’autres nous regardent faire ! Je suis prête à mourir pour la colonie, mais pas pour des colons qui ne le sont pas ! »

La foule l’acclama à l’unisson. Cette harangue avait littéralement galvanisé tous les cœurs réunis. Quand Maxine leva son poing ganté de noir, tous imitèrent son geste.

« Nous sommes les gants noirs, et nous aurons l’équité ! »

Alors que l’assemblée répétait d’une même voix le cri de ralliement, le patron du Meltdown fit irruption dans la salle. Il avait les yeux écarquillés et semblait paniqué. Il rejoignit l’estrade rapidement et chuchota quelques mots à l’oreille de Maxine. Instantanément, ses pupilles se dilatèrent.

En quelques secondes des murmures d’interrogation, puis des paroles plus sonores émergèrent du public. Que se passait-il ? Qu’est-ce qui pouvait provoquer la pétrification de leur héroïne ?

Maxine se ressaisit, sentant le regard appuyé d’Esteban et de toutes les autres âmes présentes. Elle reprit la parole pour annoncer l’événement :

« L’amiral est mort il y a une heure. »

La stupeur s’empara de tous. Tout le monde savait qu’il était plongé dans le coma depuis plusieurs jours, depuis ce terrible attentat à son encontre, mais chacun espérait que la nano médecine et tout le personnel hospitalier serait en mesure de le sortir d’affaire. Et pourtant, il venait de succomber à sa blessure. Mais ce n’était pas tout…

« Le Grand Intendant Lukas Recht étant lui-même en convalescence suite à l’évasion d’Ashley Jafrey, qui est suspectée d’avoir intenté à la vie de Romus, ce sont désormais le professeur Gabherdt et Perrine Sober qui dirigent la colonie. »

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