L1-chapitre-1

Diane n’eût pas un regard derrière elle quand, pilotant l’Arc d’Or à la tête d’une partie de l’escadron de chasseurs Ouranos, elle se jeta dans le vide cosmique en direction de la magnifique planète azur qui portait tous ses fous espoirs. Contemplative et émerveillée, elle sortit de sa béatitude lorsqu’une voix émit sur le canal de liaison Ouranos.

— Pilote Kernac, demande permission de…
— Exprimez-vous, Yann, et cessez d’utiliser le protocole… coupa une Diane excitée. Parlez librement !
— J’ai bien écouté vos consignes avant le décollage, néanmoins, nous n’avons pas formé de groupes pour les tâches.
— Oui, effectivement. Nous allons nous diviser en trois groupes, écoutez bien : Licha, Briard, Terrier, Perrota, vous cartographiez la face nocturne de la planète, Nesta, Vagnol, Alans, De La Rocha, la face ensoleillée. Le reste, Landers, Kernac, Benzia, et moi, nous serons près du sol et survolerons l’équateur afin de trouver un site pour la colonie. Rapport d’avancement toutes les vingt minutes. — — Allez, go go go, montrez pourquoi vous êtes Ouranos, rendez-moi heureuse de vous faire confiance !

Les groupes se formèrent dans l’instant et partirent vers leur mission. Diane et ses trois coéquipiers s’élancèrent vers la séduisante bleutée, concentrés mais le sourire s’esquissant un peu plus chaque seconde, prêts à découvrir leur nouveau chez eux. Le cœur battant, ils pénétrèrent l’atmosphère, traversèrent une couche épaisse de nuages laiteux, et débouchèrent enfin sur le nouveau monde.

Ils décélérèrent en découvrant un océan infini aux scintillements d’émeraude. Cet océan les éblouissaient tant il était clair et lumineux. Une véritable merveille naturelle à lui seul. Diane approcha son vaisseau quelques mètres au-dessus de l’eau et lança un scan de l’air ambiant. Le résultat fut sans appel : 77,90 % d’azote, 21,05 % d’oxygène, 0,92 % d’argon, 0,041 % de dioxyde de carbone, bref…

Elle passa en surplace avec son chasseur, et, engendrant des cris paniqués sur le canal, ouvrit son cockpit. À ce moment-là, elle devint la première humaine à respirer l’air d’ici. Un air si près d’être l’identique du terrien qu’elle avait voulu le sentir directement dans ses narines saturées de l’air recyclé du Phénix, et encore plus de la pollution terrible de l’agonisante Terre. La peur de ses trois équipiers fit place à la joie, si bien qu’ils l’imitèrent rapidement. Enfin… Enfin ! Enfin la notion de lendemain était porteuse d’espoir !

Un léger bip sur un écran auxiliaire indiqua à Diane une nouvelle source de joie : à 1 200 kilomètres au nord-ouest émergeait un continent. Elle annonça la nouvelle et aussitôt ils s’envolèrent vers cette contrée inconnue. Dix minutes plus tard, ils découvrirent un littoral verdoyant, et des forêts qui s’étendaient tout le long. Derrière ces forêts, une immense chaîne de montagnes scindait le continent en deux, protégeant de leurs majestueux pics cristallins de vastes plaines parsemées de collines partiellement boisées qui reposaient de l’autre côté. Afin d’avoir une meilleure vue globale, ils prirent de l’altitude, chacun vers un point cardinal, et en synchronisant leurs outils d’analyse, définirent une carte du continent.

Le continent se situait légèrement en-dessous de l’équateur de la planète. Sa forme évoquait un croissant de lune épais dont les pointes se courbaient tellement qu’elles se touchaient presque. En son sud émergeait la chaîne de montagnes, fine cicatrice rejoignant la pointe nord du continent-croissant en longeant irrégulièrement sa côte ouest. Elle séparait arbitrairement la forêt occidentale des plaines orientales, comme si le vent avait été incapable de porter les graines des arbres par-dessus les titans rocheux. Cependant, la forêt renaissait, luxuriante, après quelques centaines de kilomètres plats, pour habiller le sol jusqu’aux côtes qui voyaient le soleil se lever.

D’ailleurs, ce soleil était différent du soleil qui chauffait la Terre. Il semblait plus doré, se différenciant de l’astre blanc visible par le commun des mortels. Néanmoins, cette planète avait été désignée par le conseil scientifique de Déméterre car l’astre qui était au centre du système planétaire auquel elle appartenait était un soleil-bis, à savoir une étoile naine jaune, ce qui était la condition principale à l’éligibilité d’une exoplanète pour le renouveau de l’humanité. Peut-être était-ce un effet d’optique…

Pour finir, le relevé topographique révéla quelque chose d’étrange : entre les deux pointes du continent figurait une grande mer quasi-circulaire, mais cette mer avait des profondeurs immenses alors qu’elle se trouvait entourée de terres. En y regardant les relevés de plus près, trois cratères se discernaient, très profonds.

— Ce n’est qu’une hypothèse, réfléchit Landers à haute voix sur le canal de communication, mais ça ressemble à des impacts de météores. Ce continent devait être rond, ou peut-être semblable à l’Australie, du moins dans son contour, mais il a été creusé par les collisions. Ceci dit, cela doit être très lointain, sinon il est certain que l’air ne serait pas respirable, et les terres pas aussi accueillantes.
— J’espère que vous avez raison Mark, souhaita Diane. Bon, allons explorer ce continent en profondeur. Les plaines intérieures en bordure de la mer centrale feront probablement une superbe terre d’accueil !

Les quatre chasseurs traversèrent les cieux et se regroupèrent sur la position que leur avait envoyée Diane. Ils atterrirent près d’une plage au sable doré léchée par une paisible eau turquoise. La mer dans le dos, ils regardèrent vers les terres qui s’étendaient devant eux. Le spectacle les émerveilla : une vaste étendue aux teintes d’émeraude et de jade, plat socle de leur futur chez eux, s’étalait jusqu’à l’horizon. Seul le relief au sud se montrait malgré la distance grâce à ses pics qui tutoyaient les nuages. Il y avait bien quelques collines légèrement boisées pour rompre cette ligne verte, mais c’était tout.

Diane sortit de son cockpit. Ses cheveux blonds au vent, les yeux scintillants d’excitation, elle prit une grande inspiration et posa les pieds sur la terre ferme. Par ce simple geste, aussi simple qu’historique désormais, elle devint le premier être humain à avoir marché sur cette planète encore sans nom.

Suivirent ses trois camarades. Tous souriaient, passaient les doigts dans les hautes herbes, respiraient à pleins poumons cet air si frais… Il y avait des fleurs aux couleurs d’arc-en-ciel, aux formes excentriques, ici une plante dont la tige se scindait en trois pour aboutir sur un trident floral aux pointes semblables à des roses d’ambre, là une fleur aussi haute qu’un enfant et à la silhouette nacrée d’un lotus, et tant, et tant… Un Eden s’offrait à eux, aussi réel que merveilleux.

Un long sifflement les fit lever les yeux. Scrutant les alentours, Diane repéra une ombre qui planait dans le ciel et qui descendait peu à peu. Au fur et à mesure, le petit groupe découvrit en détails le premier être vivant croisé : il s’agissait d’un animal très rond, qui semblait se mouvoir dans les airs grâce à des poches d’air sur son dos. Se gonflait-il à la manière d’une montgolfière réglant son altitude ? Ils ne le savaient pas mais contemplaient, hypnotisés, l’atterrissage de l’animal. Arrivé à un mètre du sol, celui-ci déploya de sous son épaisse fourrure blanche quatre pattes ainsi qu’une petite tête aux yeux brillants. Il ressemblait maintenant à un gros chat blanc, à ceci près que ses pattes étaient pourvues de sortes de sacs. La petite bête regarda nonchalamment les quatre pilotes immobiles mais ô combien attentifs, et d’un coup bondit à plusieurs mètres devant, propulsée par ses sacs qui, en un instant, s’étaient gonflés puis dégonflés. Le bond suivant, elle disparût au loin.

Soudain, la puce de communication de Diane émit : les deux autres équipes.

— Parlez, Briard.
— Bien capitaine. Nous avons établi une cartographie de la face nocturne, que nous avons pris la liberté de compiler avec la carte de Nesta et consorts, afin d’obtenir une carte complète de la planète. J’entre dans les détails ?
— Evidemment ! lança Diane, agacée par le suspense.
— Alors, après analyses, un peu plus de 90% de la surface planétaire est couverte d’océans. Il y a trois grandes îles, ou petits continents, comme celui sur lequel vous êtes actuellement. Il y a également des bouts de terre isolés. Nos calculs suggèrent que l’axe de rotation de la planète est quasi-parfaitement vertical. La période de rotation planétaire est à quelques secondes près de 28 heures. Le rayon équatorial est de 3 208 kilomètres. Il y a aussi…
— Stop, interrompit-elle, nous avons là l’essentiel pour nous, pilotes, à moins que vous n’ayez un élément important à signaler ?
— Je transmets au Phénix ?
— Oui, directement à l’amiral. Dites-lui aussi que nous définissons un site pour la colonie en ce moment-même.
— À vos ordres.

La communication close, Diane réfléchit aux données qu’elle venait d’entendre. Ses connaissances en astronomie planétaire étaient limitées, néanmoins elle en avait assez pour comprendre plusieurs choses importantes. Par exemple, en comparaison avec la Terre, il y avait ici moins de terres hors de l’eau, beaucoup moins. L’axe de rotation vertical amenait une non-alternance des saisons, c’est-à-dire qu’un même endroit ne connaîtrait qu’une saison : l’été serait roi des terres équatoriales, mais plus on irait vers les pôles, plus les températures chuteraient inexorablement. C’était là un changement énorme, car si sur Terre certaines régions étaient habitables grâce à l’alternance des saisons, ici, tout continent « mal placé » serait a priori voué à rester inviolé par l’humain. De même, les jours duraient ici 28 heures, ce qui était également un énorme changement : l’activité humaine se fondait sur le rythme de la journée, hors, avec quatre heures de plus, beaucoup de choses devront être réétudiées, adaptées, voire complètement chamboulées. Et enfin, le rayon était équivalent à la moitié du rayon terrestre.

La nouvelle Terre était une petite planète habitable sur sa ceinture, prête à offrir de longues journées à sillonner les vagues.

— Briard ?
— Oui, capitaine ?
— Une fois le rapport transmis, rejoignez ma position avec les autres pilotes, et faites-moi une carte très précise sur les environs. Limitez-la à un rayon de trois cents kilomètres autour de ma position.
— Bien reçu.

Diane ordonna à ses trois équipiers de reprendre les commandes des chasseurs. Ils se déployèrent en vitesse très lente, au ras du sol, et passèrent en revue la plage, les plaines, et les quelques collines et bois épars. Incontestablement, cet endroit était le site parfait : en bord de mer pour les scientifiques et leurs installations, légèrement en hauteur grâce à un petit plateau à 1 500 mètres de là, plateau longé par une rivière au cours lent. Comme l’exigeait l’amiral Romus.

Maintenant, en dernière étape, il fallait disposer les drones de sécurité. Ils se séparèrent, Diane filant non loin de la lisière d’une des immenses forêts qu’elle avait vues en découvrant le continent. Elle larguait un drone régulièrement, admirant au passage les alentours, dont elle ne se lassait pas, et n’escomptait pas se lasser. Le dernier lâché, elle enclencha leur allumage, et vérifia sur son tableau de bord qu’ils répondaient tous. L’un d’eux émit un signal trouble, intermittent, aussi elle repartit dans sa direction afin de l’examiner de plus près, et éventuellement de le réparer.

Rapidement sur les lieux, elle examina l’engin. À peine plus grand qu’elle, le drone ressemblait à un pylône large comme le tronc d’un grand arbre centenaire. Fixé au sol et maintenu en position par une huitaine de tiges plantées dans la terre, il se tenait comme un gardien de métal blanc au milieu des hautes herbes qu’il n’avait pas écrasé durant son atterrissage. Diane testa l’ouverture des panneaux ioniques, vérifia les batteries, mais ne trouva rien d’anormal. Elle ne comprenait pas…

Son regard fut soudain attiré par un mouvement étrange dans la cavité où étaient placées les batteries. Celles-ci se soulevèrent et tombèrent, poussées par ce qui ressemblait à une liane aux couleurs de l’écorce. La liane grossissait à vue d’œil et se mouvait à présent tout autour du drone. Diane observait, à courte distance, méfiante mais néanmoins curieuse. Peut-être était-ce là une espèce végétale agressive, ou encore un organisme végétal intelligent sur lequel s’était déployé le drone, et qui du coup se défendait, ou explorait. Elle s’attendait à tout. Puis la liane, enroulée autour du métal, se figea. Plus un mouvement…

Diane s’approcha et posa sa main sur la liane. Elle était terriblement dure ! Cependant, elle était d’une douceur chatoyante, aussi agréable que de la soie. Et soudain, la pilote ressentit quelque chose des plus étranges, quelque chose qu’elle ne s’attendait absolument pas à percevoir : un pouls. Pas un pouls humain, bien sûr, c’était impossible, ni un pouls animal, mais un pouls apaisant, d’une extrême régularité, limpide. L’entendre la rassurait, bizarrement, et elle rechigna d’ailleurs à retirer sa main. C’est seulement après une longue minute, une minute reposante comme un sommeil profond, qu’une vibration de la liane la fit retirer sa main. La liane recommença à se mouvoir, de plus en plus vite, s’extirpa du drone, et se rétracta, fuyant à travers les herbes frémissantes.

Diane suivit le chemin des pointes herbeuses dansantes laissé derrière la liane fuyante. Aussitôt, elle avait choisi de suivre cette chose, si bien qu’elle sauta dans son chasseur comme une panthère et s’élança aux trousses du mystérieux végétal. Elle continua sur une vingtaine de kilomètres, et se retrouva à la lisière d’une immense forêt aux troncs gigantesques et à l’épaisse robe d’un vert bleu splendide. Mais plus immense encore, au milieu de cette forêt, ou peut-être plus loin encore (elle ne sut évaluer la distance tant le panorama la laissait bouche bée), un colossal arbre dépassait du toit de feuilles et dardait vers le ciel jusqu’à en caresser les nuages. Le tronc était large comme un mont, d’une écorce brune et sombre, et de son sommet s’ouvrait une démentielle parabole de doigts branchus et de tignasses feuillues, aux teintes émeraude et aux reflets saphir. Une montagne-arbre… Incroyable vision, ce paysage au point central tout droit issu d’un délire de mythe nordique aux fantasmes yggdrasiliens la figeait de stupeur.

Oui, Diane savait que cette planète étonnerait forcément via une faune et une flore jamais vues, incroyables, voire même démesurées… Mais là, la surprise était colossale !

Elle prit son envol et approcha prudemment de la cime, cherchant quelque chose sans voir ce qu’était ce quelque chose. Sa curiosité était stimulée au plus haut point, elle devait étancher sa soif de révélations, d’informations, de découvertes, bref, elle voulait tout apprendre de cette déjà incroyable et séduisante terre. Les yeux écarquillés, la bouche fendue du sourire d’un enfant qui apprend le monde dans sa mystérieuse beauté, elle aurait pu rester là des heures durant, à observer les ondoiements du vert et majestueux voile empreint de la magie de l’inconnu, mais un appel entrant l’extirpa bien malgré elle de son hypnose consentante.

— Ici Briard, capitaine Mastyre, nous sommes parés pour le retour.
— Heu… Bien, balbutia-t-elle, encore étourdie par la montagne-arbre.
— Vous allez bien capitaine ? s’inquiéta le pilote. Vous semblez ailleurs.
— Oui, pas d’inquiétude, éluda-t-elle en se ressaisissant. J’arrive.

Elle coupa l’appel et se frotta le visage entre ses mains comme on se frotte les yeux après un dur réveil. Combien de temps était-elle restée ainsi ? Un regard vers les écrans… Oh ! Cela faisait une demi-heure ! Heureusement que son équipe l’avait interrompue, sinon qui sait quand elle aurait émergé d’elle-même… Elle se hâta donc, et, dans un dernier regard pour l’objet de sa contemplation, se promit de revenir ici pour explorer ce lieu fantastique.

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