L1-chapitre-2

Deux heures plus tard, Diane sortait de la salle de commandes du Phénix, abandonnant l’amiral Romus à ses responsabilités, et désormais elle-même libérée des siennes pour le moment. Elle rejoignit ses appartements pour prendre une douche. Sur le chemin, elle n’avait de cesse de repenser à cet arbre gigantesque. Il devait bien faire un kilomètre d’altitude, voire plus… Elle en aurait le cœur net tôt ou tard, car elle était fermement résolue à faire de l’exploration de cette merveille une priorité.

Mais pour l’heure, elle devait se reposer, récupérer. L’eau bouillante régénéra son corps peu à peu, libératrice de l’emprise d’une fatigue qu’elle n’avait jusque-là pas ressentie tant ses émotions avaient pris le pas sur son organisme. La force du mental, implacable quand elle est maîtrisée, salvatrice de nombreuses fois dans sa vie. Mais tôt ou tard, cette force s’estompait, et le poids de la vie s’amarrait de nouveau sur ses épaules. Elle avait besoin de dormir.

Peu importait l’heure, même une micro-sieste lui suffirait. Elle s’allongea dans son lit, épuisée mais néanmoins pensive. Après quelques minutes à se retourner dans ses draps, elle rouvrit les yeux et la lumière. Étendue sur le dos, elle contempla son appartement de voyage.

C’était une pièce froide, aux murs blancs, aux meubles blancs fixés au sol blanc. Le néon blanc donnait des allures de caisson de quarantaine médicale à cet habitat qui, bien qu’elle savait pertinemment qu’il avait été conçu avant tout pour répondre à une praticité prioritaire, lui donnait le sentiment d’être un lapin de laboratoire, enfermé dans sa petite cage sans vie et soumis à des volontés supérieures.

En l’occurrence, ces volontés supérieures étaient d’ordre spatio-temporel : un voyage de très longue durée, dans l’infini du cosmos et dans un espace habitable réduit à la fois, un objectif aux données imprévisibles pour certaines qui provoquait un stress chronique chez la majorité des voyageurs, une cohabitation loin d’être toujours facile, bref… Autant de conditions, de limites, qui faisaient du Phénix aux yeux de Diane un vaisseau certes au service de l’humanité, mais castrateur pour les enfants de la liberté.

Bien sûr, elle était subjective, bien sûr, elle appréciait toutes les zones de détente qui avaient été incorporées dans l’ossature du vaisseau. Mais pour elle, c’était factice. La vraie liberté, c’était de pouvoir partir où elle voulait quand elle voulait.

Heureusement, ce voyage était à quelques jours, voire quelques heures, de sa fin. Mince, il fallait qu’elle arrête de négativer !

Décidément pas en état de trouver le royaume de Morphée, elle se releva, et puisqu’elle venait de penser aux zones de détente du Phénix, elle se dirigea vers un bar qu’elle appréciait, le Meltdown. Elle aimait bien cet endroit, il n’y avait que peu de monde en général, et cela lui convenait : siroter un cocktail bien frais, croiser quelques visages familiers, éventuellement bavarder avec le barman, et ce dans une ambiance sonore présente mais pas épuisante.

Elle arriva devant l’enseigne, un grand cercle d’or incrusté des lettres M et D. Elle passa la porte et se retrouva dans ce lieu chaleureux et calme qu’elle affectionnait depuis le début du grand voyage. Tout avait un style très rétro, des sièges en cuir rouge aux tables boisées, sans oublier les affiches « à l’ancienne » : on pouvait admirer un visuel de propagande espagnole datant de 2178, époque des tristement célèbres émeutes des ouvriers des usines sévillanes qui avaient paralysé la ville durant de longs mois, ou encore une large banderole dénonçant la privatisation de grandes universités françaises. À n’en pas douter, tout cela reflétait le cœur engagé du propriétaire du Meltdown, et c’était aussi pour cela que Diane appréciait ce bar et son propriétaire : ils étaient vrais.

Elle s’assit sur un tabouret au comptoir et siffla le tenancier.

— Ola, tavernier ! héla-t-elle en souriant.
— Ah, salut Diane, répondit un grand homme blond qui arborait une gauloise. Que puis-je pour toi ?
— Viens donc me servir une choppe, j’ai grand soif, lança-t-elle en prenant un air bourru. Et où sont les poulardes ? Je suis en appétit !
— T’as fini de parler comme une moyenâgeuse, hein, la pitre ? rit-il. T’aimes bien faire la mariole toi, t’es une marrante.
— Oui, c’est vrai, et je relâche la pression vois-tu, je suis toute excitée… (elle capta son regard interloqué) Enfin, merde, c’est pas ce que je voulais dire !
— T’inquiètes pas, je te connais, l’as de la flotte mais la reine de la boulette, se moqua le barman. Tu as l’air illuminé, en effet, qu’est-ce qu’il t’est arrivée ?

Diane raconta alors son exploration, sans détail, mais simplement en décrivant les paysages qu’elle avait vus. Ces forêts, ces plaines, ces monts, cet océan… Et cet arbre. Non, elle ne voulait pas en parler. Elle ne voulait pas que d’autres sachent, c’était sa découverte. Son arbre. Quel sentiment stupide ! Tôt ou tard, et même plus tôt que tard, ce géant d’écorce serait découvert, inévitablement, une chose de cette ampleur… Pourtant, dans ses souvenirs, elle ne l’avait vu qu’au dernier moment, à la lisière de la forêt, comme s’il s’était levé à son arrivée…

— Et sinon, changea-t-elle de sujet, tu la sens comment l’installation ? Bordélique ou disciplinée ?
— Tu sais, pour ma part, je ne pense pas que tout va être si différent…
— Oh, tu déconnes là, réagit-elle en ouvrant de grands yeux ronds. Tout va changer, l’air, la terre, la vie, le futur, tout…
— Oui je suis d’accord, mais, d’un point de vue technique si je puis dire ainsi, pas tant que ça. Tu sais comment va être établie notre ville ?
— Grâce aux MEIC oui, mais ce ne sont que des quartiers d’habitations.
— Détrompe-toi ! Tout va être utilisé pour façonner la colonie. Par exemple, ce bar, le Meltdown, est un MEIC à part entière. La grande clinique à bord est notre futur hôpital, et il en va de même pour chaque zone.
— Je l’ignorais…
— Comme tout le monde, souffla-t-il malicieusement.
— Hum ? Mais encore ?
— Ce que je viens de te dire, je le tiens d’une ingénieure spécialisée là-dedans, une rousse, Jafrey je crois.
— Je vois oui, elle a une sœur qui est très écolo, Rose.
— Qui ne l’est pas ici !?
— Je veux dire, hum… (elle réfléchit aux mots qu’elle allait prononcer pour éviter toute maladresse) Elle est plus qu’une écolo, c’est une… Une bio-fanatique si on veut. Mais pas dans le mauvais sens du terme j’entends.
— Quelque part, je préfère des bio-fanatiques comme tu dis, à tous ces porcs qui ont saccagé la Terre avec leur course aux profits, lâcha-t-il en fronçant ses épais sourcils.
— Tu es trop tranché l’ami, ce n’est pas si simple, tempéra Diane. On a besoin de tout, de la nature comme des progrès, d’une économie comme d’une hiérarchie, etc. Le principal, c’est que l’on soit modéré et réfléchi, et ici plus qu’ailleurs, il n’y ait aucun intérêt personnel qui puisse primer sur l’intérêt collectif. L’individu c’est la mort de la communauté.
— Tu devrais te lancer dans la politique, tu as de quoi faire de beaux discours !
— Surtout pas ! s’exclama-t-elle, grand fou va, tu me vois moi avec ma gueule de délurée guider les foules ?
— Pourquoi pas… En tous cas, pour en revenir à Jafrey, l’ingénieure, et bien, c’est une régulière ici, et j’ai capté quelques discussions qu’elle avait avec ses collègues. Pour le coup, elle semble très différente de sa sœur : elle a l’air très portée sur les avancées technologiques.
— Ashley de feu, Rose de feuilles, dit-elle d’une voix lancinante. (Diane regarda sa montre et constata qu’elle était au Meltdown depuis déjà trois quarts d’heure) Bon, c’était vraiment sympa de discuter avec toi, mais je vais aller voir l’avancement des opérations. À bientôt !
— Au plaisir !

Diane fit une tape sur l’épaule de son ami et sortit du Meltdown. Il en avait de la chance lui : son billet sur le Phénix, il l’avait eu grâce à sa femme, qui travaillait au laboratoire. Sans qualification recherchée sur le vaisseau, il avait trouvé comment se rendre utile en construisant son bar, ce qui s’inscrivait directement dans le volet « zones de vie » dans la création du vaisseau-colon. Mais sans sa femme qui occupait un poste primordial… Comme quoi la chance, comme le hasard, jouait un rôle prépondérant dans les vies de chacun.

Avide d’informations fraîches quant aux manœuvres en cours, elle prit le tramway et se rendit directement au gigantesque hangar dans lequel étaient conservées les différentes machineries qui serviraient aux phases premières de la colonisation. Lorsqu’elle posa le pied sur le quai, elle fut automatiquement submergée par l’effervescence assourdissante qui animait la foule d’ingénieurs et de techniciens. Il y avait facilement une centaine ou deux de personnes !

Dans le brouhaha général, Diane reconnut la voix du lieutenant Recht, qui se tenait droit sur une estrade aménagée. Il surplombait la foule excitée et tentait de contenir l’énergie tumultueuse en donnant des ordres clairs et en organisant des équipes. À ses côtés s’affairait une grande et belle rousse. « Probablement Ashley Jafrey » pensa Diane. Celle-ci valsait entre les écrans de contrôle, accaparée par un flot continu de données, mais ne semblait pas désemparée pour autant. Au contraire, elle donnait l’air d’une femme qui avait la mainmise sur ce qu’elle faisait, le sang totalement froid mais le regard enflammé.

Recht croisa Diane du regard et l’interpella :

— Capitaine Mastyre, vous tombez à pic ! lança-t-il par-dessus la cohue. Venez, venez !
— Lieutenant Recht, que puis-je faire pour vous aider ? répondit Diane une fois rapprochée.
— Oh, juste m’accorder un break salvateur ! rit-il. Je vais me noyer dans ce capharnaüm !

Il la prit par le bras et l’emmena à quelques mètres, derrière l’estrade. Il souffla un grand coup et s’assit sous le regard d’une Diane quelque peu décontenancée. S’accorder une pause dans ces moments si cruciaux, voilà quelque chose qui lui était impossible. Cependant, elle ne poussa pas son jugement plus loin, constatant les traits creusés et les cernes affirmées du militaire bavarois : a priori, il n’avait pas chômé non plus.

Elle profita de cet aparté pour poser quelques questions sur l’édification de la colonie. Elle apprit qu’en premier lieu, une opération de terrassement était actuellement en cours afin de préparer le terrain (dans tous les sens du terme) pour la suite. Ainsi, un vaisseau escorté par des soldats avait déposé des ouvriers spécialisés sur le site afin qu’ils aménagent le socle de la future ville.

En second lieu, les MEIC seraient largués et devraient se poser selon une organisation définie qui donnerait naissance à une architecture se voulant très précise : les bâtiments principaux, tels que l’hôpital et la caserne, seraient au cœur de la ville, ce cœur se trouvant ensuite entouré d’un anneau d’habitations. Très symétrique, la répartition se voulait avant tout concentrée pour assurer une meilleure gestion et une défense optimale.

Enfin, en dernier lieu, une fois le Phénix dépossédés de ses modules, un lien matériel serait lancé depuis le Phénix jusqu’à la colonie, tel une énorme ancre, qui assurerait la communication et l’acheminement de données de la colonie au vaisseau, vaisseau qui, transformé en colossal squelette de métal, garderait une utilité primordiale, puisqu’il deviendrait une station orbitale à lui-seul. Cette station orbitale aurait pour fonction d’assurer la liaison avec la Terre et d’étudier les alentours de la planète. De plus, un laboratoire identique à celui-ci qui serait implanté sur la colonie y resterait, permettant, selon les scientifiques, des expériences et analyses dans des conditions spécifiques.

— Spécifiques ? releva Diane, trouvant le terme flou.
— Je ne peux vous en dire plus, ce n’est pas un domaine que je maîtrise, s’excusa-t-il.

Elle réfléchit un moment au lien entre la colonie et le Phénix. Etrangement, elle voyait plus ça comme un symbole qu’autre chose. Car l’excuse de la communication, elle la trouvait légère, surtout avec les moyens technologiques à disposition. En fait, elle percevait ce lien, cette ancre, comme une attache de la nouvelle humanité en gestation avec ses origines terriennes. La mère-Phénix accouchait d’un enfant-ville, et entre les deux se tendait un cordon ombilical intact, symbole d’un respect des origines et d’un souvenir écrit au plus profond des cœurs. Ou symbole de l’impossibilité pour les hommes de se défaire de leur passé pour façonner un futur inédit… L’avenir seul le dirait.

Diane regarda autour d’elle : les citoyens de demain, la nouvelle génération humaine. Cela l’électrisait d’en faire partie. Hélas et très étrangement, cela ne semblait pas être le cas de tous : ses iris venaient de capter la silhouette d’Olivier, l’homme au visage balafré qu’elle avait heurté malencontreusement la veille. Il dégageait une aura de profond mal-être, et donnait l’impression de chercher une place qu’il n’avait pas.

La pilote aux cheveux d’or éprouva soudain l’envie de lui parler. Lors de leur fortuite rencontre, elle l’avait trouvé touchant, et elle se souvint qu’elle lui avait promis de le revoir. Elle se retourna vers Recht et constata que celui-ci était de nouveau enseveli par des questions et demandes l’assaillant de toutes parts. Elle lui fit un signe de main, auquel il répondit d’un clin d’œil.

Diane se dirigea alors vers Olivier, qui observait en retrait les affairements de tous. Il portait toujours son bandeau cache-œil avec des habits sombres qui le faisait se fondre dans le décor. Il avait les mains dans les poches et la tête basse, l’air préoccupé. Lorsqu’elle posa sa main sur son épaule pour le saluer, Olivier se retourna vivement, comme une proie surprise par un prédateur. Son unique œil était aussi pénétrant que le froid intense des hivers polaires.

— Ola, du calme l’ami ! s’écria Diane en levant les mains. Vous ne vous souvenez pas de moi ?
— Désolé, s’excusa-t-il en rabaissant le regard, j’ai cru que…
— Que quoi ? Cacheriez-vous quelque chose Monsieur Sadion ? fit-elle faussement en colère, tentant d’amadouer un homme de toute évidence sur la défensive.
— Oh rien… C’est juste que je n’attire pas les bons sentiments, et il y a toujours des… Hum… gens pour me faire de mauvaises blagues qui ne font rire qu’eux, lâcha-t-il comme un fardeau.
— Des tocards ! Quel genre de blagues ? s’inquiéta Diane, pressentant le pire.
— Ai-je vraiment besoin de vous faire un dessin ? soupira le pauvre homme.

Diane ne savait pas comment s’y prendre avec lui, mais elle ne voulait surtout pas en rester là. Inexplicablement, elle voyait en Olivier un homme intelligent, intéressant et sensible, alors que finalement, elle ne le connaissait pas. L’instinct ? Un sixième sens ? Peu importait, elle comptait bien arracher un sourire à cet homme torturé.

— Allez, venez, on va changer d’air, allons au calme, l’emmena-t-elle sans lui laisser le choix.
— Mais, où ?
— Vous connaissez le Meltdown ?

Ainsi ils rejoignirent le bar, bar comme à son habitude tranquille, et commencèrent à faire connaissance. Diane ouvrit le bal et raconta son passé, sans trop de détail mais toutefois assez pour intéresser Olivier.

Tout au long du monologue autobiographique de la belle pilote, Olivier sentit grandir en lui une certaine paix. Elle ne le dévisageait pas, ne le repoussait pas, elle le traitait d’égal à égal, et hormis son amie Rose et ses filles, personne n’en faisait autant d’habitude. Méfiant de prime abord, il se laissa aller au fil de la discussion, se détendit. Cette femme lui faisait du bien de la plus simple et de la plus humaine des manières.

Ce fut son tour de se dévoiler. Il raconta alors sa vie avant le Phénix. Comment il avait rencontré sa femme à l’université. Comment lors de leur lune de miel ils avaient découvert que Marion son aimée était enceinte. Comment ils s’étaient longuement battus gentiment mais intensément pour choisir un prénom.

Comment il l’avait perdue…

Olivier ne put retenir cette larme qui roula sur sa joue et qui s’écrasa sur la table. Diane fut brutalement désemparée. Elle lui prit les mains et respecta son silence, ce silence qui hurlait une tristesse si lourde qu’aucun jour à bord du Phénix n’avait entamé son assise sur l’esprit d’Olivier.

Diane rompit le silence et changea de sujet : le travail, voilà a priori quelque chose qui ne stimulerait pas les glandes lacrymales. Olivier se lança donc dans l’explication de ce qu’était et faisait un ingénieur en cybernétique organique médicale, mais il préféra contextualiser son métier avant en se permettant de donner un petit cours d’histoire.

À l’aube de la cybernétique, dans les années 2080, les populations étaient régies par une obsession du moi qui était née à la fin du XXe siècle. Cette obsession avait pour effet de propulser le culte de l’apparence au rang de besoin primaire, au même titre que le besoin de dormir ou de se sustenter. La cybernétique, alliée à la chirurgie esthétique, permettait d’obtenir le corps que l’on désirait, si bien sûr le client avait de quoi payer. Bien que le prix fût à la genèse de cette pratique exorbitant, il ne le resta pas longtemps.

Ainsi, ce besoin compulsif de privilégier le paraître à l’être s’imposa très rapidement, au détriment de valeurs morales et intellectuelles en perdition, mais pour le plus grand bonheur sans état d’âme ni conscience de ce qui devint le marché du corps. D’origine à vocation médicale, la cybernétique organique se muait progressivement en extension de boîte de maquillage.

Cependant, la machine à billets y trouvant son compte, aucune alarme ne retentit. Il fallut attendre de constater les effets négatifs que cette mode suscitait, notamment dans la criminalité : des personnes recherchées, en cavale, changeaient d’apparence, et continuaient leurs activités avec des dizaines de visages différents, si bien qu’il était impossible de les traquer et de les appréhender. De même apparurent de véritables vendettas politiques où des intervenants officiels étaient enlevés ou tués pour être illico remplacés par des copies conformes physiques au cerveau opposant. La scène internationale s’embrasa rapidement et, avant que la paranoïa n’ait pu asseoir son pouvoir, il fut décidé de très largement restreindre l’utilisation de la cybernétique organique.

Naquit donc un traité basé sur trois lignes directrices. Primo, la cybernétique organique était strictement interdite pour les voies de l’esthétique. Secundo, elle ne devait être utilisée que pour des besoins médicaux dits très importants. Tertio, toute activité ne respectant pas les deux précédentes lignes entraînerait pour tous les participants à cette activité de lourdes sanctions pénales.

Olivier travaillait donc dans ce cadre médical, plus particulièrement au service des victimes de blessures graves et d’amputation. Il élaborait des organes artificiels, tels que des poumons ou des reins, et concevait également des prothèses pour remplacer des membres disparus. Les prothèses étaient si perfectionnées de nos jours qu’il était impossible de repérer à l’œil nu si un membre était naturel ou non. Ces produits d’une technologie médicale très poussée étaient, dans le cadre de la colonie, logiquement prévus pour pallier à tous les incidents qui pourraient avoir lieu sur leur nouvelle planète.

— Diane osa poser une question qui la taraudait depuis le début du monologue d’Olivier, non sans tâtonner, à la recherche des bons mots :
— Dites-moi Olivier, hum, vous n’êtes pas obligé de répondre mais pourquoi n’avez-vous pas « réparé » votre visage ?

C’est assez simple en réalité, je n’en ai pas le droit, ni le droit moral, répondit-il avec une étrange sérénité. Nous avons des règles à respecter car nous sommes limités en matières premières. Mon accident est arrivé avant le voyage.

Il lui narra ce funeste départ dans l’espace durant lequel il perdit la vie, la vie de la seule femme qu’il avait jamais aimée. Tous les détails étaient toujours aussi précis dans sa mémoire, jusqu’au moment où son visage fut arraché.

Je n’ai pas su la protéger, alors j’en porterai le blâme jusque sur mon propre corps. Telle est ma punition, aussi futile soit-elle comparée au poids de son absence… (Quelques secondes passèrent avant qu’il ne reprenne, appuyé par le regard doux et compréhensif de Diane) Voilà mon histoire, soupira-t-il en conclusion.
Je suis vraiment désolée, dit-elle sachant pertinemment que ces mots étaient creux. Mais Olivier, vous avez le droit à… Une assurance, ou quelque chose…
Techniquement, c’est considéré comme antérieur au voyage, donc hors règles. Et quand bien même, je ne pense pas que je le demanderais.
Je comprends…

Diane trouvait en cet homme broyé par la mort une certaine forme de courage. Peut-être une forme inconsciente de courage, néanmoins, elle se demandait si elle, elle ne se serait pas…

— Je ne peux pas, lut-il dans ses pensées. J’ai deux filles.
— Elles sont ici ? s’enquit Diane en souriant.
— Bien sûr ! D’ailleurs, je dois aller les chercher chez mon amie Rose. (Il hésita un moment) Vous m’accompagnez ?
— Si on se tutoie !

Ils prirent le tram puis marchèrent tranquillement jusque chez Rose. Sur le chemin, les deux nouveaux amis discutèrent principalement des filles d’Olivier, qui était, en tout père aimant, intarissable sur le sujet. Selon ses propres dires, ses deux enfants étaient ses raisons de survivre à la peine. Il devait les chérir et les guider dans les tumultes de la vie, et encore plus dans le nouvel environnement qu’ils allaient tous découvrir. Comme il disait en citant une chanson qu’il aimait beaucoup, « Quand on n’a pas le choix, il nous reste le cœur », et en l’occurrence, il lui « restait » deux cœurs. Sans eux, il ne respirerait plus, et ne le voudrait pas de toute façon.

Ils arrivèrent devant la porte de chez Rose. Diane lut « Jafrey » sous l’interphone. Un lien avec Ashley Jafrey ? Olivier sonna et Rose ouvrit, coupant les pensées de la pilote. Elle les invita à entrer. Les filles embrassèrent leur père, puis celui-ci présenta Diane. Tandis que Flora et Ambre retournaient à leurs loisirs, les adultes s’assirent autour de boissons, et après avoir passé une phase d’introduction entre Rose et Diane, se lancèrent dans une grande discussion axée autour d’un sujet porteur d’innombrables questions : l’exoplanète.

— Alors comme ça vous êtes la premiè… commença Rose.
— Avec moi c’est le tutoiement, si ça ne te gêne pas, coupa Diane avec un sourire amical et sincère.
— Parfait ! J’apprécie, Diane.
— Et oui, j’ai marché sur la planète, respiré son air. Le continent où nous allons nous installer est splendide, avec de vastes plaines et de luxuriantes forêts. Nous serons sur le littoral, pour les installations maritimes.
— J’espère que notre insertion dans cette biosphère sera délicate et respectueuse, souhaita Rose du haut de son militantisme écologiste. Je ne tiens pas à recréer la décharge qu’on a quittée.

La conversation s’orienta plus précisément vers le rôle de Rose dans la colonie, que ne connaissait pas la pilote. La botaniste expliqua donc sa mission, et celle de son département, département qui regroupait des spécialistes en taxinomie, en morphologie, histologie, physiologie et pathologie végétales. Rose, qui avait un rôle plus général, devait plus globalement s’atteler aux questions d’autogestion de la colonie au niveau alimentaire. Le sourcil de Diane levé par une certaine méconnaissance du sujet l’invita à continuer en détails.

Le Phénix avait en ses cales de quoi sustenter la dizaine de milliers de colons durant un an. Entre le jour du débarquement sur la planète et le jour où les stocks de vivres seraient épuisés, Rose et son département devraient développer des cultures avec pour base la flore découverte sur place. Ils avaient bien des échantillons des espèces terriennes, mais nul ne savait si celles-ci pourraient s’adapter dans un nouvel écosystème rapidement. Ainsi, l’installation de fermes et de cultures était capitale.

Dans le même ordre d’idées, la fabrication d’alicaments serait cruciale pour le bien-être des colons. Réussir à créer grâce aux espèces présentes des aliments comportant des vertus curatives s’avérerait très important pour la santé des habitants. La science dans ce domaine permettait aujourd’hui de tirer de produits non-comestibles de base les essences intéressantes pour un usage thérapeutique. Par exemple, un laboratoire maritime étudierait les algues et autres flores marines afin d’y déceler des propriétés à « injecter » dans l’élaboration d’alicaments. La seule contrainte à cela était la nécessité de faire des tests, c’est-à-dire qu’à un moment donné, pour valider l’alicament, il faudrait qu’un cobaye accepte d’être goûteur. Heureusement, Rose et ses collègues avaient les outils pour limiter les risques, mais le risque zéro n’existait pas.

Quant à la question de la nourriture animale, elle était tranchée par l’Histoire : la viande étant devenue une denrée d’une rareté extrême sur Terre depuis des décennies, plus personne n’en connaissait le goût. En plus de cela, il était clairement établi que l’être humain pouvait sans peine s’en passer.

Ces précisions apportées, la discussion se réorienta sur Diane et sa première exploration. La pilote raconta alors en détails tout ce qu’elle avait vu. Tout, à l’exception de sa rencontre avec la montagne-arbre. C’était idiot, un monument naturel de ce gigantisme ne tarderait pas à être découvert, pourtant… Ce contact incroyable qu’elle avait ressenti était tellement fou qu’elle préférait ne pas en parler. Mais… En même temps, Rose serait la première intéressée par sa découverte.

Diane n’eut pas le temps d’hésiter, Olivier mettant fin à la discussion. Ses filles étaient fatiguées, il était l’heure pour elles et lui de rentrer. Rose les raccompagna au sas, mais au moment de saluer Diane, la botaniste sentit chez sa nouvelle amie une réticence.

— Quelque chose te tracasse ? demanda Rose, perspicace sur ce coup.
— Oui, mais… C’est assez compliqué, soupira Diane, s’attendant déjà à être traitée de folle.
— J’aime les longues histoires, et j’aime trouver des solutions. Reste encore, et dis-moi tout.

Rose était douce à souhait, Diane pouvait ressentir sur ces quelques paroles un caractère calme, humain, et altruiste. Le genre de qualité qu’elle appréciait beaucoup, et dont la colonie ne pouvait se passer. Alors, convaincue par cette chaude et apaisante aura que dégageait son interlocutrice, elle accepta l’invitation, et raconta l’épisode étrange de la montagne-arbre.

Tout au long du récit, Rose ne dit mot. Elle buvait les phrases avec une attention extrême, considérant la découverte avec tout le sérieux qu’elle méritait. Ainsi, une espèce végétale d’un tout nouveau genre se trouvait sur la planète qu’ils abordaient… Quand Diane eut fini, elle ne dit toujours rien. Puis, lentement, elle planta ses iris dans ceux de la pilote : « Tu dois m’emmener voir ça. ».

Diane ne s’attendait pas à ça. Elle avait craint le pire, passer pour une folle ou une mythomane, mais n’avait pensé qu’elle serait prise au sérieux à ce degré. Bien qu’elle se sentait rassurée, elle ne savait comment réagir à l’injonction de la botaniste. Le débarquement était tout sauf fini, de nombreuses tâches s’annonçaient (et c’était sans doute le cas aussi pour Rose dans son département), elle ne pouvait en aucun cas se permettre de sortir de ses attributions. Et puis, même si elles allaient « enquêter » sur la découverte de Diane, elles s’offriraient des risques inconsidérés dans un territoire totalement inconnu.

Rose écouta les arguments de Diane mais n’en eut cure :

— Ta découverte est capitale, voire plus ! On a peut-être affaire à un organisme inédit, ou intelligent, que sais-je !
— On n’en sait rien…
— Justement, on doit savoir ! rétorqua avec véhémence une Rose inflexible. Et du point de vue de la colonie, il faut savoir si c’est un risque. Tu m’as dit que la plante avait détruit le drone non ?
— Pas exactement, elle l’a… Je ne sais pas pourquoi mais je pense qu’elle l’a examiné, en tant que corps étranger.
— Ton instinct ? demanda sérieusement la botaniste.
— Plus du ressenti que de l’instinct.
— Nous devons y aller Diane ! Nous devons remonter les traces de cet… être, en apprendre un minimum. C’est une question autant de science que de sécurité.

Elles se regardèrent un instant. Rose avait les yeux pleins d’excitation, d’envie. Diane ne savait que faire. Ce n’était pas le moment de faire une virée, cependant…

— On restera que trois heures, pas plus, céda Diane, achevée par sa propre curiosité. Sois prête demain à 8h, heure de bord.
— Merci.

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