L1-chapitre-3

Pendant ce temps, les terrassiers venaient à peine de toucher le sol de la future colonie, escortés par une cinquantaine de soldats. A leur tête, le lieutenant Lukas Recht organisait les opérations. Parmi les terrassiers se trouvait Esteban. Celui-ci souriait, humant l’air avec force, reniflant les odeurs de végétation mêlées à celles que soufflait la brise maritime. Le soleil brillait et projetait derrière chaque homme et femme de grandes ombres, signes annonçant le crépuscule.

Les terrassiers furent répartis en dix groupes, chacun ayant son propre véhicule de terrassement. Les consignes entendues, tous se mirent à l’œuvre avec joie. Tous autant qu’ils étaient, militaires comme ouvriers, étaient réunis dans cette extase de fouler des pieds leur nouveau chez-soi. Ils travaillaient tous pour leur propre avenir, leur propre survie, et si un maillon cassait, toute la chaîne se retrouverait brisée.

Les travaux avançaient, et Esteban, tout en besognant, dévorait des yeux les alentours : les montagnes lointaines, les plaines d’émeraude, le scintillement de la mer… Il crut même entendre des grillons, mais en plus grave.

Esteban sortit de son état contemplatif quand un cri déboula dans ses oreilles. Cela venait de la plage. Il tourna la tête et vit ce qui provoquait la stupeur : des eaux miroitantes sortait un gigantesque cou aux écailles sombres, cou aboutissant à un crâne triangulaire d’où pointaient trois longues cornes. D’ici, Esteban ne discernait en tant que bouche qu’un léger trait, et en tant qu’yeux… Rien. Le cou devait bien mesurer une trentaine de mètres, et il s’agrandit encore lorsque le buste de la créature émergea des vagues. Le cou se tordit sur lui-même, puis, lentement, se tendit vers la plage.

Lukas s’y tenait, devançant l’attroupement qui était apparu en quelques secondes. Tous les soldats étaient sur la défensive, armes braquées sur le monstre marin. D’un geste de la main, le lieutenant intima à ses hommes de rester en retrait. Il ne fallait surtout pas effrayer cette créature énorme, qui ne semblait d’ailleurs pas agressive. Comme pour corroborer sa pensée, le géant visiteur aux allures de Nessie approcha très doucement son crâne vers Lukas. Celui-ci tendit une main sans même s’en rendre compte, hypnotisé qu’il était par cette rencontre. Quand sa paume entra en contact avec la peau écailleuse et humide de l’imposant front, il crut ressentir des vibrations. Cette sensation s’intensifia en quelques secondes à tel point que son bras tout entier en vibra.

Ses muscles s’engourdissaient, aussi Lukas, gardant tout de même une prudente lenteur, rompit le contact physique avec la créature. Celle-ci releva son cou et, bien qu’aucun œil ne fût discernable, toute la petite troupe d’êtres humains se sentit scrutée, observée attentivement. Personne ne bougeait, seul le mastodonte marin se redressait. Il ouvrit soudainement la bouche, dévoilant des dents qui avaient plus l’apparence de pétales que d’autres choses, et un son strident courba les hommes et les femmes, qui portèrent leurs mains à leurs oreilles.

Des vagues émergèrent alors d’autres cous similaires à celui du premier visiteur. Deux, puis quatre, puis au final onze cous firent leur apparition, en retrait par rapport à leur semblable éclaireur. Tous imitèrent le premier et adoptèrent sa position, et, sous le regard impressionné des ouvriers et militaires, cessèrent de bouger. Les humains retinrent leur souffle pendant un long moment, jusqu’à ce qu’une voix trouble le silence de plus en plus inquiétant : « Ils ne nous veulent pas de mal. ». Lukas se retourna vers l’homme qui venait de s’exprimer et le reconnut aussitôt : le colosse du briefing à bord du Phénix.

Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? lança le sceptique lieutenant Recht.
Je ne suis pas expert, loin de là, mais je pense qu’ils sont comme nous, avec les mêmes questions, répondit Esteban sans rompre le contact visuel avec les gigantesques créatures.
Allez au bout de votre pensée.
Nous sommes des étrangers pour eux, ils ne savent pas ce que nous sommes et ce pour quoi nous sommes là. Votre contact Lieutenant, vous avez eu raison de le faire, ça leur a probablement montré que nous ne sommes pas une menace.
Alors pourquoi restent-ils ici comme des vigies ?
Peut-être qu’ils sont curieux, qu’ils veulent voir ce que nous faisons, apprendre à nous connaître à travers nos activités. Personne ici n’a une idée précise de leur intelligence, mais nous ne devrions ni nous montrer hostiles, ni sous-estimer leur compréhension, expliqua-t-il devant une majorité de visages attentifs émaillée de quelques faciès incrédules.
En tous cas s’il y en a un qui s’approche trop, boom, lâcha nonchalamment l’un de ces faciès.

Esteban allait répondre mais le lieutenant Recht fut plus prompt. En deux enjambées, il attrapa le soldat, le désarma en un clin d’œil, et le força à s’agenouiller. Son visage était dur comme le diamant, et ses yeux flamboyaient de colère.

— Je n’ai pas saisi le « boom », soldat. Veuillez nous expliquer vos intentions plus clairement.
— Euh… balbutia l’homme à terre.
— Je vois… Pour moi, « boom » signifie que vous feriez usage de votre arme, alors que je n’ai en aucun cas parlé de ça.
— C’est en cas de danger, lieutenant ! se justifia-t-il en beuglant.
— Le danger c’est vous, abruti ! Comme voulez-vous que nous ne transformions pas cette terre en charnier avec une logique comme la vôtre ? Nous n’allons pas user de violence à peine arrivés ! Apprenez à contrôler vos sentiments et surtout, surtout, à gérer votre peur. En attendant, tenez-vous à l’écart, et je ne veux pas voir d’arme dans vos mains. Exécution ! (il se tourne vers Esteban) Quant à vous… Vous êtes de bon conseil sur ce coup, et je partage votre ressenti.
— Je fais de mon mieux pour rester humain, si tant est que ce soit encore possible, souffla laconiquement Esteban.
— Nous allons laisser ces créatures nous observer, néanmoins, que les soldats restent sur leurs gardes, au cas où… Quant aux autres, reprenez votre travail, ils nous attendent en haut.

Les longs cous observaient toujours tandis que chacun retournait à sa tâche. Lukas était énervé. Ce soldat l’emplissait de dégoût. Comment un homme avec ce genre de psychologie avait pu obtenir une place dans cette odyssée si capitale ? Avait-il la chance d’être extrêmement fortuné ? Peu probable, il n’aurait pas eu un quelconque poste. Était-il accompagné de quelqu’un d’important, tel un chercheur ? Peut-être. Toujours était-il que Lukas déplorait la présence de telles mentalités accros à la gâchette. Un acte de violence en entraînait toujours d’autres, à tel point que la fin de cette chaîne pouvait facilement se faire attendre très longtemps.

Esteban, lui, n’était pas énervé. Il était désabusé. Entendre les mots du soldat inconscient, c’était faire resurgir l’histoire de l’humanité. Il détestait cela, il voulait de tout son cœur que cette animosité constante soit refoulée par des esprits sains et une société propre. Et peut-être que ce lieutenant Recht en faisait partie : sa colère attestait d’une certaine maturité, d’une compréhension de ce que tous ceux qui avaient embarqué dans le Phénix avaient comme mission. Unique bémol à cette colère, sa forme : car bien que le fond fut clairement positif, la forme, dans sa violence dominatrice et humiliante, n’était pour Esteban pas la meilleure solution. Cela manquait de pédagogie, ou plutôt d’humanité. C’était là le paradoxe qui habitait nombre de défenseurs de causes grandioses : à trop vouloir combattre, on doit être combattu.

Esteban resta ainsi plongé dans ses réflexions les deux heures suivantes, lui et ses équipiers achevant leurs tâches de terrassement, sous l’observation très attentive des créatures aux longs cous. Quand le jour déclina, ordre fût donné à tous de quitter les lieux par mesure de sécurité. Seule une escouade de soldats et quelques vaisseaux restaient, surveillant les premiers tracés de la colonie en gestation. Lorsque le dernier transporteur s’envola avec ses passagers dont le géant Caudillo, personne ne remarqua l’entrée dans le ciel nocturne de l’Arc d’Or.

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