L1-chapitre-4

Diane n’était pas rassurée. Faire une expédition sans préparation, dans un environnement totalement inconnu, et de surcroît avec une personne à protéger, voilà qui n’augurait rien de bon. Mais elle s’était convaincue en son for intérieur, car après tout, elle n’était pas du genre à céder sans raison. En l’occurrence, les raisons étaient les suivantes : d’abord, la nécessité de découvrir la nature de la chose qui était entrée en contact avec le drone, afin d’en déduire si elle représentait une menace pour la colonie. Ensuite, si cette chose était pourvue d’une intelligence, il fallait réussir le premier contact, et elle se doutait qu’une rencontre avec un groupe d’hommes et de femmes pouvait engendrer des comportements viraux de stress et de panique, et donc dévier sur de mauvais dénouements. Enfin, elle était tout simplement curieuse. Et c’était sûrement cela qui avait forcé son choix.

Le cadran de son tableau de bord indiquait 8h12 (heure terrienne), en parfait décalage avec le voile de nuit qui recouvrait le continent. Invisible grâce à son système de furtivité, son chasseur l’emmenait en pilotage automatique jusqu’au point qu’elle avait défini : l’orée de la forêt à l’arbre-montagne. Elle se tourna vers Rose, assise à l’arrière, qui elle ne paraissait pas du tout soucieuse de quoi que ce soit. Au contraire, elle arborait un visage radieux d’enfant qui découvre un nouveau monde, mais dans ses yeux brillait la lumière symptomatique des scientifiques qui observent et analysent avec une attention extrême.

Les deux aventurières arrivèrent quelques minutes plus tard à destination. Diane demanda à Rose de rester dans le vaisseau pendant qu’elle s’équipait de sa combinaison de combat. Une simple sécurité, au cas où… Elle se para du lourd habit de fibres métalliques, couvrant son torse jusqu’à la ceinture, fixa à celle-ci un petit pistolet à plasma, s’équipa de la partie basse de la combinaison, et sortit de sa boîte le fleuron des dernières avancées technologiques en armement : son excalibre.

L’excalibre, qui tenait son nom de la fusion de la légendaire épée Excalibur et du mot « calibre », était une arme de poing extrêmement difficile à maîtriser à cause de son fonctionnement. En effet, l’excalibre consistait en un gant générateur d’énergie relié au système nerveux de son porteur, permettant ainsi à celui-ci de créer sa propre arme énergétique de poing. Une infime portion d’hommes et de femmes seulement parvenait à appréhender et dompter cette arme tant elle requérait de capacités cérébrales, neuronales et psychiques. Dans cette portion se distinguaient plusieurs degrés de maîtrise de l’excalibre.

La base de la maîtrise permettait de former une lame d’énergie évoquant un sabre ou une épée. Une maîtrise plus pointue amenait à créer des formes plus poussées, comme une masse, une faux, une hallebarde, et de donner à ces formes inspirées d’objets réels des caractéristiques nouvelles, comme une plus grande taille, une souplesse accrue, une flexibilité accentuée, ou encore un poids réduit.

Et il y avait les maîtres excalibres. Ceux-là, élites de l’élite de l’élite, laissaient libre court à leur imagination pour se créer des armes aux propriétés changeantes selon leur besoin immédiat. Insuffler une chaleur extrême ou un froid glacial, conférer une solidité de diamant, faire ondoyer sa lame comme une fougère… Tout ce que créait le cerveau, l’excalibre le concrétisait en accord avec les capacités maximales du porteur. De même, alors que pour l’utilisateur lambda, se séparer de l’arme d’énergie façonnée revenait à la détruire, les maîtres pouvaient lancer des projectiles, remplacer une arme en quelques secondes, et plus encore… Mais ces miracles étaient terriblement épuisants, et c’était pourquoi le conseil que l’on rabâchait aux porteurs était « Ne jamais lâcher la bride, toujours garder le contrôle ». Tellement étaient morts consumés dans leur propre explosion d’énergie…

L’excalibre était une arme personnelle domptée par un unique porteur. Une fois synchronisée, on ne pouvait l’échanger. L’unicité était si importante, si capitale à comprendre par les porteurs que les formateurs eurent une idée simple mais efficace pour renforcer le lien entre l’arme et l’humain : un nom personnel.

Orion était l’excalibre de Diane. La jeune femme était parmi les plus doués des maîtres. La forme principale qu’elle donnait à l’énergie qu’elle déployait était celle d’un grand arc évoquant une silhouette lunaire. Ce n’était pas une arme de poing, car Diane était si capable qu’elle pouvait créer autant de flèches d’énergie qu’elle le désirait. Tout en respectant le conseil numéro un.

— On va pouvoir se mettre en route, lança Diane sans se retourner vers Rose, qui regardait la lisière de la forêt depuis un hublot du chasseur.
— Je reste derrière toi.
— Oui, surtout, pas un bruit, si je te dis de courir tu cours, de t’allonger tu t’allonges, etc. Ce que l’on fait est très risqué. Et je te préviens, on reste une heure, pas plus.
— Oui, répondit timidement la botaniste, respectant l’autorité de celle qui l’escortait malgré les règles de sécurité.

Les deux femmes levèrent les yeux sur la muraille brune et sombre. Il n’y avait pas un bruit. Un silence de cathédrale. Tandis qu’une étrange étoile filante se frayait, dans leur dos, un chemin à travers les cieux nocturnes, elles commencèrent leur marche dans cette forêt gigantesque.

Si, au commencement de la lisière, les troncs étaient espacés, quelques minutes suffirent à la végétation pour insuffler un sentiment montant de claustrophobie chez les deux aventurières. Les troncs, bruns, noirs, ocres, semblaient observer les étrangères et leur progression. La voûte végétale s’élevait très haut, comme dans une grande église, imprimant une réalité simple chez Diane et Rose : elles étaient infimes, ridicules face à la majesté des arbres-piliers du temple sylvestre qu’elles souillaient par leur seule présence. Un temple labyrinthique, qui les poussaient à rester côte-à-côte tant parfois ses murs se resserraient. Et toujours ce silence, ce vide sonore qui emplissait leur cœur de peur. Si des animaux vivaient ici, ils étaient d’une épatante discrétion ! Peut-être avaient-ils appris à rester tapis dans les ombres et les racines pour ne pas offusquer les dieux de ce formidable monument de feuilles et d’écorce…

Vingt minutes plus tard, elles aboutirent dans une clairière ronde au parterre d’herbes et de fleurs aux formes et couleurs excentriques. Au milieu reposait un rocher sur lequel plusieurs lianes s’entremêlaient, lianes desquelles suintait un liquide sirupeux aux reflets d’or. Il s’écoulait sur les parois du roc gris en fins et lents filaments jusqu’à former au sol de petites flaques qui reflétaient les cimes feuillues.

Diane perçut soudain un son étrange, une sorte de vrombissement léger qui se rapprochait. D’entre les troncs apparurent alors des insectes volants. Ils avaient la forme générale d’une libellule sans tête pourvue d’ailes fines comme du papier et étaient très petits, à peine plus gros que des abeilles. Plus ils sortaient plus la nuée qu’ils formaient grossissait, s’épaississait, et semblait prendre une forme circulaire. Le bourdonnement gagnait en force et commençait à devenir menaçant, à tel point que Diane susurra “Orion, viens à moi”.

De sa main gauche gantée de l’équipement métallique surgit un arc de lumière crépitante qui illumina la clairière, blanchissant les troncs et projetant derrière eux de longues ombres fuyantes. Les traits de la forme énergétique ondoyaient de manière quasi-imperceptible. Diane tendit son poing en direction de la nuée pour la tenir en joug, en position de défense, prête à se battre mais ne voulant pas enclencher une attaque la première. Elle avait le regard froid, concentré, mais une énorme tension s’y lisait malgré tout.

Les insectes n’avaient cure du déploiement de l’arc d’énergie. Abandonnant leur forme ronde, ils optèrent pour une file indienne et se murent en direction de Rose, restée en retrait jusque-là mais ne ratant aucune partie du spectacle pour autant. Elle ne recula pas, et au contraire, tendit ses deux mains paumes ouvertes vers la nuée bourdonnante.

— Que fais-tu ? vociféra Diane à voix basse. Tu prends des risques inconsidérés !
— Tout comme toi en acceptant de m’emmener ici, répondit-elle sans détourner ses yeux de la file volante.
— Mais là ça dépasse la simple excursion, tu ne sais rien de ces espèces !
— Justement, j’apprends.

Le premier insecte se posa timidement dans ses mains, interrompant la discussion. Son contact était si doux qu’il semblait fait de pétales de roses. Après quelques secondes suspendues dans le temps, les autres insectes rejoignirent l’éclaireur et s’amarrèrent à leur tour sur les doigts de la botaniste émerveillée. Son sourire était si grand qu’elle paraissait presque démente, sujette à une joie folle face à ce premier contact avec la faune sylvestre. Elle nourrissait tellement d’espoirs, et refoulait en même temps tellement de craintes, que ce simple toucher fragile déchirait ce nœud gordien de sentiments à la fois complexes et primaires, sentiments sur lesquels régnaient la peur et l’espérance.

La peur et l’espérance. De ces deux combattants qui s’affrontaient pour la couronne de son cœur, la peur perdait en poids. Pourtant, Rose avait une assez longue expérience en matière de missions dans des écosystèmes inconnus voire dangereux, et son cerveau aurait dû lui imposer une prudence extrême, mais l’ardeur de ses espoirs consumait sans aucun mal les spectres de ses cauchemars enfouis. Ce premier contact, cet effleurement, Rose l’avait attendu depuis tellement longtemps… Et elle constatait avec un bonheur infini qu’elle avait eu raison d’y croire.

Une bonne partie de la nuée était à présent accrochée aux doigts de la botaniste. Rose n’osait pas bouger. Elle aimait sentir les vibrations sur son épiderme : elle se sentait vivante. Après quelques instants hors du temps, Diane abandonna sa posture de défense pour, tout doucement, s’approcher à son tour des petits insectes qui recouvraient les paumes et les doigts de Rose. Elle tendit sa main libre, paume vers les cimes, et attira l’attention de la nuée qui était restée en suspension dans les airs. Ressentant à son tour ce que Rose vivait depuis maintenant plusieurs minutes, elle sourit, de plus en plus largement. Les deux femmes se regardèrent alors, heureuses, puis s’assirent côte à côte, tout en douceur pour ne pas perturber les êtres accrochés à leurs doigts.

Diane éteignit son excalibre. La lumière de l’arme énergétique se dissipa, redonnant à la clairière ses couleurs naturelles, ramenant cette atmosphère silencieuse de temple perdu. À présent un peu plus détendue qu’à son arrivée dans cet endroit qui avait tout de magique, Diane se releva, faisant s’envoler les insectes autour de sa main, et alla s’accroupir près du rocher pour observer le liquide qui semblait en suinter.

À la première observation, la pilote, qui n’avait pas de notion très pointue en matière de botanique et de sciences en général, eut l’impression que c’était du miel qui s’écoulait de la paroi. Bien évidemment, elle se doutait que ce n’était pas le cas. Néanmoins, son aspect, la vitesse de son écoulement, et même son odeur très évocatrice du miel… Seule sa couleur était différente, une couleur d’ambre très brillante et très vive.

— Rose, appela Diane, tu devrais venir voir ça. Il y a un liquide qui peut t’évoquer quelque chose, à toi qui es botaniste.
— J’arrive, répondit-elle dans un murmure pour ne pas affoler la nuée d’insectes qu’elle portait. Oh, c’est intéressant…
— Est-ce que tu as déjà vu ça quelque part ?
— Là, comme ça, on pourrait penser à de la résine. De la résine liquide. Mais… s’interrompit Rose en réfléchissant, ça pourrait être une forme de sève. Après tout, nous sommes dans une forêt.
— Je ne suis pas botaniste, mais il me semble que la sève provient des arbres, et non des rochers comme cela semble être le cas ici, objecta la pilote fière de son observation.
— Tu as raison, petite maligne. Le liquide s’écoule non pas du rocher, mais des lianes qui s’enroulent autour de lui. Un peu comme si les lianes… Saignaient.

Rose n’aimait pas cette idée de saignement. Cela évoquait la blessure, la souffrance, le mal. Cependant, aucune autre image n’était apparue dans son esprit que celle-là. Une résurgence de ses cauchemars ? Probablement. Maintenant, elle devait en avoir le cœur net.

Elle observa attentivement le rocher et les lianes qui l’enserraient. Les lianes devaient forcément être reliées à quelque chose, aussi Rose se mit à la recherche de ce quelque chose. Elle passa de l’autre côté du roc, suivit du regard les cordes végétales qui s’enroulaient et se déroulaient, et aboutit finalement sur une liane bien plus grosse que les autres dont semblait surgir toutes les petites. La liane-mère était camouflée par les hautes herbes et finalement s’enfonçait entre les troncs, dans l’obscurité inviolée de la forêt.

Montrant du doigt sa trouvaille à Diane, Rose lui fit un geste l’invitant à la suivre, et avant même que la jeune femme blonde n’ait pu exprimer son mécontentement et son inquiétude, elle s’enfonçait déjà entre les piliers d’écorce, avide de connaissances, assoiffée de savoirs sur le liquide d’or. Dans un soupir, Diane lui emboîta le pas et la rattrapa, lui offrant la lumière de sa torche pour éclairer son chemin à travers les sinuosités forestières.

Après quelques minutes de lente marche à travers les racines tortueuses et la dense et étouffante végétation, Diane perçut un bruit étrange et intima à Rose d’arrêter sa marche. Elle entendait des sons de goutte-à-goutte, comme ce que l’on peut entendre dans les grottes, mais en plus sourd, plus grave. Coïncidence, suivre la liane les rapprochait de ces sons, et elles aboutirent sur une nouvelle clairière plus large, au parterre d’herbes et de galets humides, au milieu duquel s’élançait un tronc immense à l’écorce ocre. Au sommet élevé de la colonne brune, un plafond de feuilles longues et pointues faisait peser une impression de faiblesse sur les frêles épaules des deux petites humaines qui venaient de pénétrer ce lieu à l’aura sacrée, écho de la cathédrale sylvestre profanée au début de leur expédition.

Diane et Rose, dans leur irrépressible besoin d’en savoir plus sur la nature de leur découverte, s’étaient enfoncées encore un peu plus dans ce royaume forestier sans fin qui les faisait maintenant se sentir proies. Proies d’une force ancestrale. Proies d’esprits endormis depuis des temps immémoriaux et dont elles venaient de troubler le sommeil.

Après quelques secondes longues comme un souffle du monde, les deux intruses se libérèrent peu à peu de l’oppression ambiante. Elles suivirent la liane qui plongeait dans le nœud de racines d’où s’extirpait le tronc central de la clairière. Diane dit à Rose de rester en retrait, expira un grand coup afin de desserrer les griffes de la peur d’elle, et entama une fouille manuelle. À peine eut-elle enfoncé son bras jusqu’au coude qu’elle sentit une myriade d’insectes bourdonnants remonter avec virulence. Elle fit un bond en arrière, perdit l’équilibre et se retrouva sur le dos. Rose vint à elle immédiatement, et toutes deux furent instantanément entourées d’un nuage vrombissant, sombre et mouvant.

“Orion !”

Diane déclencha son excalibre qui prit la forme d’un pavois. Le tourbillon d’insectes noirs se recouvrit d’une lumière puissante et bleue mais ne broncha aucunement. La protection énergétique ne semblait pas altérer le tournoiement menaçant, et encore moins l’impressionner. Le bruit était terriblement assourdissant. Un bruit de fin du monde. Il était inutile d’essayer de parler, de crier, de hurler, aucun son ne pouvait sortir du cocon noir dans lequel elles étaient. Elles allaient mourir là, sans que personne ne sut où elles se trouvaient, dans ce labyrinthe végétal qu’elles n’auraient jamais dû avoir l’audace (ou la folie) de pénétrer. Elles fermèrent les yeux, s’abandonnant à l’inéluctable.

Puis le silence.

Les deux aventurières piégées s’attendaient à un choc, une douleur fulgurante, peut-être un éclair de lumière blanche signifiant la fin de la vie… Mais, après quelques secondes de stupéfaction devant l’inattendu rien qui les avait frappés, elles ouvrirent les yeux. Les insectes avaient disparu. Aucun son ne résonnait dans la clairière. Aucun mouvement d’air ne se faisait ressentir sur leur peau glacée par l’effroi.

Seulement des yeux luisants. Entre les arbres sombres qui bordaient la clairière.

Portée par son instinct, Diane se releva et rangea son arme. Quelque fut la menace, elle devait faire face. C’était sans doute trop tard, mais elle ne devait pas montrer sa peur. Elle devait sembler forte. Plissant ses yeux saphir, elle scruta les ombres, à la recherche d’autres regards inquisiteurs. Mais il n’y avait que deux lumières vives, dansant à la façon des flammes sur les bougies, et qui se mirent à avancer vers elle, très lentement.

Rose la rejoignit et fit face elle aussi au regard fantomatique. Celui-ci se dupliqua alors, et tandis que l’original arborait la même couleur bleue que les yeux de Diane, la nouvelle paire oculaire empruntait les tons des iris de Rose. Une étrange silhouette chimérique se distingua alors de la pénombre forestière, glissant tout doucement vers les deux femmes stupéfiées. La torche de la pilote était restée à terre, mais son halo éclairait tout de même le bas de la créature.

Rose fut la première à remarquer que la silhouette n’avait pas de jambes ou de pieds, ni même quelque chose qui puisse évoquer cela. Elle semblait sortir du sol sans pour autant s’en extraire totalement, mais avançait sans mal, repoussant la terre, la poussière et les herbes comme un navire repousse les flots sur les océans. Son corps avait une texture d’écorce et était parsemé d’épines, de ce qui paraissait être des bourgeons, et même de fleurs pourpres en train d’éclore. En réalité, ce que la botaniste percevait comme un corps n’en avait pas vraiment l’apparence, et ressemblait plutôt à un entremêlement de branches à la silhouette plus ou moins humaine. La créature avançant, Rose découvrit son buste, qui était en adéquation avec ce qu’elle avait déjà constaté : le gabarit, les contours, rappelait sans mal ceux d’une femme, mais le détail était tout autre, et offrait aux yeux ébahis qui l’étudiait une harmonie végétale de petits branchages, de feuilles délicates et de pétales épars aux couleurs d’un obscur cramoisi automnal. Pour finir, le haut de cet organisme végétal incroyable était encore plus fantastique que le reste : tout y évoquait un visage.

Les contours avaient la dimension et la finesse d’une tête de jeune femme. À l’intérieur, tout ce qui fait d’un visage un visage y figurait. Deux légers renflements faisaient office de lèvres et donnaient à la créature une bouche sans sourire. Au-dessus, une pointe d’écorce imitait un nez. Encore au-dessus figurait une zone lisse, sous laquelle, dans deux creux orbitaux, brillaient deux lueurs aux éclats ambrés. Tout cela n’était pas si spectaculaire que cela. Ce qui l’était, c’était que tous ces éléments étaient en perpétuelle mutation. Le menton s’allongeait puis rétrécissait sans sembler trouver la longueur qui lui convenait. Il en était de même pour le nez. Ce qui devaient être les joues se creusaient puis se regonflaient, toujours insatisfaites de leur volume. Les oreilles naissaient en jolies pointes puis se renfonçaient. Encore plus troublant, une chevelure de feuilles se régénérait sans cesse, tout d’abord d’un éclat d’émeraude, puis gagnant en longueur, perdant de sa lumière, et finalement tombant comme l’habit sylvestre choit devant l’hiver, pour ensuite reprendre le cycle à la première étape, aux premières feuilles. Seuls les yeux ne bougeaient pas, ne changeaient pas, restaient. Ils restaient et fixaient les deux humaines, sans émotion, sans intention. Et sans réponse aux flots tumultueux de questions que se posaient les deux personnes dardées par le regard d’or.

La créature forestière à l’allure humaine était maintenant face-à-face avec Rose. Elle faisait la même taille qu’elle, avait la même silhouette, à tel point que Diane pensa subrepticement que toutes ces mutations florales n’avaient eu pour but que de ressembler à la botaniste, comme si ressembler était une forme de communication pour cet être épatant. Une sorte de mimétisme comportemental. Était-ce un signe de paix ou plutôt un signe d’agression ? Était-ce un signe de respect, d’acceptation, ou alors une moquerie, un rejet ?

L’être floral se créa un bras de brindilles, de lianes et de racines, et le tendit lentement, droit devant lui. Rose ne savait que faire. Elle était là, non pas spectatrice de la première rencontre entre un être humain et une espèce extraterrestre intelligente, mais actrice et fondatrice d’un événement qui allait dicter l’avenir de l’humanité sur cette planète dans sa relation avec ces êtres. La pression sanguine s’accentua dans les tempes de Rose qui ne savait décidément que faire, mais qui, dans un éclair de lucidité et de bon sens, opta pour le geste le plus évident.

Rose empoigna la main d’écorce de la créature et soutint son regard, esquissant même un sourire qui se voulait en tout point amical.

Le visage de la créature ne s’adoucit pas, mais ne se durcit pas non plus. Les fluctuations faciales s’interrompirent. La femme végétale mima une ombre de sourire, faisant ressentir à Rose qu’elle comprenait la signification de ce geste.

Et alors que le bonheur inondait le cœur de la femme qui sentait un pouls étrange provenir de la main sylvestre, sa conscience quitta brusquement son corps. Elle s’écroula sur le sol, le sourire toujours bien marqué et les yeux embués. Diane se précipita à ses côtés, dégainant au passage son arme lumineuse. L’être l’attrapa avec une vitesse incroyable, l’immobilisa, et la pilote rejoignit Rose dans l’inconscient, totalement soumise à la volonté de la main d’écorce qui la tenait.

 

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