L1-chapitre-9

Ashley faisait les cent pas dans sa cellule, tentant vainement depuis près de deux heures de faire redescendre sa fureur. Comment avait-il osé ? Ce salopard de dictateur, ne pouvant tolérer un obstacle à sa volonté, l’avait purement et simplement écartée en la jetant au trou !

Sous les yeux de Recht, impuissant par couardise, les gardes à l’entrée de la chambre où était cloîtrée sa sœur avaient rappliqué sur l’ordre de l’amiral qu’elle venait de gifler. Bien sûr, elle savait que cette perte de contrôle était dommageable, mais le contexte plaidait totalement en sa faveur : harceler une personne de questions jusqu’à la faire pleurer était tout bonnement inacceptable. Et vu qu’il s’agissait de sa sœur…

Consumée par sa propre rage et à bout de nerfs, elle ressentit un coup de fatigue et s’assit sur le sol, le dos contre le mur et le visage plongé dans les paumes. Qu’allait-il se passer maintenant ? Et Rose, qu’en était-il d’elle ?

Ses réflexions s’interrompirent quand elle perçut le son de l’ouverture d’un sas. Des claquements de bottes résonnèrent dans le couloir glacé et métallique. Dans sa cellule de détention définie par trois murs et une paroi de métal teinté qui servait de porte et qui pouvait également être rendue transparente, Ashley se sentait à la merci de n’importe quoi. Mais surtout de n’importe qui.

Quand la teinture noire s’effaça pour laisser apparaître le visage contrit de Lukas Recht, Ashley retrouva son énergie à l’image d’un volcan qui se réveille et commença à déverser un torrent d’insultes aussi brûlantes que des coulées de magma. Le visage de Lukas demeura impassible. Il prit une tablette posée sur un bureau derrière lui, puis y écrivit quelque chose qu’il montra à la prisonnière en tournant son outil de communication vers elle : « C’est insonorisé. Je me doute que tu es furieuse mais si tu me laisses m’expliquer, j’enlève l’insonorisation. ».

La rousse, qui ne pouvait apparemment pas se faire entendre, avait une grande envie de tourner son poing vers le lieutenant et d’en faire ressortir son majeur bien tendu. Ce pleutre ne méritait que ça. Néanmoins, elle ne tenait pas à moisir dans cette geôle. Plutôt que de lever un doigt insultant, elle fit apparaître son pouce en signe d’accord. Elle reçut un sourire en retour, puis entendit la voix de celui qui l’avait abandonnée quand elle avait eu besoin de lui.

— J’aurais voulu venir plus tôt, commença-t-il, mais pour trouver un moment de libre ici, enfin tu sais comment ça marche…
— Passons, et venons-en au fait, répondit la captive d’une froideur brûlante.
— Très bien. On ne va pas revenir sur ce qui a été dit et fait, tu es assez intelligente pour savoir que ton geste est clairement répréhensible, même si une fois recontextualisé il est dans un certain sens compréhensible.
— « Dans un certain sens » ? releva Ashley sans cacher qu’elle n’appréciait pas cette précision.
— Si tu commences, réagit-il immédiatement, j’arrête là et je te laisse ici avec toutes tes questions et sans te donner aucune réponse. (Devant le silence de la prisonnière, il reprit) il faut que tu comprennes que l’amiral Romus a pour seul et unique objectif le bien-être de la colonie et de tous ceux qui en font partie. Il pense au bien commun avant de penser aux biens personnels. Et si ce bien commun doit sacrifier un ou plusieurs biens personnels, nul doute que l’amiral choisira immédiatement le bien commun. Maintenant, je ne vais pas te cacher que moi-même je trouve que parfois, ses méthodes sont un peu dures. Cependant, nous savons aussi bien toi et moi que le genre humain a prouvé qu’il avait besoin d’être guidé, même contre son gré. En l’occurrence, notre situation ne relève pas de l’absence de volonté mais plutôt de l’absence de connaissances et du besoin crucial d’en avoir pour pouvoir fonder une société pérenne sur ce sol. Est-ce qu’en prenant compte de tout ça, tu peux te mettre à la place de l’amiral et comprendre ses mots, ses actes, et ses choix ?
— Puisque je peux répondre, je vais répondre, se lança Ashley en appuyant chacun de ses mots. Je suis d’accord sur le fait que le bien commun est une priorité. Mais je ne suis pas d’accord quand il s’agit de construire ses fondations par des paroles et des décisions qui ont conduit le monde que nous avons quitté à sa propre destruction. La terre agonise à cause d’une maladie qui s’appelle l’humanité. L’humanité, c’est un fléau composé d’une multitude d’hommes et de femmes persuadés qu’ils sont tous capables de régner sur les autres et prêts à s’en donner les moyens. Ces moyens, ils sont très souvent d’une rare violence et d’une intense cruauté. Oui, nous avons besoin d’une gestion définie et d’une organisation optimale. Oui, nous avons besoin de personnes compétentes à la tête de cette gestion et de cette organisation. Mais non, nous n’avons pas besoin de gens qui pensent que gérer c’est imposer, qu’obtenir une chose aussi capitale soit-elle par la force est envisageable, et surtout qui outrepassent leurs droits quand elles se sentent menacées. Car ne lui en déplaise, l’amiral ne m’apprécie pas parce que je remets en question beaucoup trop de choses à son goût, dont des choses qui sont directement liées à lui.

Depuis qu’ils se connaissaient, Lukas et Ashley s’appréciaient pour leur complémentarité. Lui, il avait la tempérance, le calme, la volonté de conciliation. Elle, elle avait l’explosivité, l’ardeur, la force de conviction. Non pas qu’ils se résumaient à ces différences, mais elles les caractérisaient bien. Cependant, maintenant que leurs positions s’opposaient sur un sujet d’une importance majeure, ils se découvraient un peu plus. Mais se découvrir dans l’adversité était pour eux quelque chose de nouveau. Et si l’un était assez de glace pour tenter de concilier, l’autre était bien trop de feu pour accepter cette opposition.

— Tu ne crois pas que tu vas un peu loin à propos de l’amiral ? Tu devrais descendre d’un cran, de deux même.
— Tu es aveugle, mon pauvre Lukas. Tu ne t’en rends même pas compte. C’en est affligeant.
— Épargne-moi ta condescendance veux-tu ? Tu es parano Ashley, complètement parano ! rétorqua le second de l’amiral. Qu’est-ce qu’il t’a fait pour que tu le détestes à ce point ?
— Ce qu’il m’a fait ? s’emporta un peu plus la rousse aux yeux de braise. Il doute de mes compétences pour commencer, alors que depuis le début je n’ai fait strictement aucune erreur. Tout ce que j’ai fait a fonctionné. Tout ce que j’avais prévu sur mes machines est arrivé selon les estimations. Mais ça ne l’a jamais empêché de douter de moi pour une raison que j’ignore totalement ! Et maintenant, il ose abuser de la candeur de ma sœur pour arriver à ses fins ! Je veux bien croire qu’il œuvre ainsi pour la colonie, mais laisse-moi te dire une chose : s’il veut continuer avec ce genre de méthodes, je serai la première à m’opposer à lui. Et je crois sincèrement que si d’autres avaient assisté à l’interrogatoire de tout à l’heure je ne serais pas seule. Par contre, je ne t’imagine pas de mon côté. Pas du tout.
— Il doutait de toi car tu as embarqué sur le vaisseau grâce à ta sœur, tu as eu en quelque sorte un passe-droit. Et cela ne lui a jamais plu que des responsabilités comme celles que tu as eues soient entre les mains d’une personne qui n’a pas été sélectionnée pour ses compétences mais pour sa filiation avec quelqu’un. Quant à savoir de quel côté je me mettrai, voici ma réponse : je me mettrai toujours du côté du bien.
— Mais qu’est-ce qu’il s’imagine cet abruti ? Que le conseil Déméterre n’a pas validé mes compétences avant de m’accorder un billet d’embarquement ? Je n’ai pas été prise uniquement grâce à Rose ! Et si cela avait été le cas, absolument jamais je n’aurais eu entre mes mains les choses que j’ai dû gérer.
— Écoute, je ne suis pas lui, ce n’est pas lui qui parle à travers moi, j’essaye simplement d’interpréter les choses, de les comprendre. Peut-être que je me trompe. Mais ce qui est sûr, c’est que tu es dans la surréaction. Et que tu aies raison ou non, tu dois impérativement en sortir. C’est pour ton propre bien.
— Comment veux-tu que je ne sois pas dans la surréaction face au spectacle navrant que j’ai sous les yeux ? J’ai une conscience, je ne peux que réagir. Je ne me respecterais pas si je me taisais.
— J’ai compris, soupira Recht d’une voix qui se voulait apaisante. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas moi que tu dois convaincre. Je te connais, je sais comment tu raisonnes, et je comprends ces raisonnements. J’ai l’autorisation de te libérer. Je pense que l’amiral aussi a exagéré dans sa réaction, même si ton geste reste répréhensible. Par contre, jusqu’à nouvel ordre tu devras rester dans tes quartiers. Est-ce que tu es d’accord avec tout ça ?
— Je n’ai pas le choix… susurra Ashley.

Le lieutenant Recht effleura la paroi à l’endroit où l’on aurait pu placer une poignée, ce qui fit apparaître un clavier numérique. Il pianota dessus ce qui semblait être un code et un cadre de porte se dessina, autorisant la captive à sortir. Elle se tenait debout, à côté de l’homme qui n’en avait pas été un quelques heures plus tôt mais qui la libérait maintenant. Elle tourna son visage vers lui, plongeant ses yeux dans les siens, les iris incandescents. Il déglutit, se sentant littéralement incinéré par la femme qu’il aimait mais qui, il le savait en son for intérieur, commençait à arpenter un chemin bien différent de celui sur lequel il était lui-même.

— Tu sais, Lukas, commença-t-elle lentement mais sûrement, je t’apprécie beaucoup. Je t’apprécie beaucoup mais je pense que cela n’ira jamais plus loin, car autant nous pouvons avoir des divergences d’opinions qui se complètent d’une certaine manière, autant l’importance de ce qui nous oppose aujourd’hui ne nous autorise pas à l’ignorer. Ta conception de comment les choses doivent être faites et de ce qui est acceptable ne concorde pas du tout avec la mienne. La seule chose que je peux dire qui pourrait te rassurer, c’est que nous ne sommes pas non plus le blanc et le noir, nous sommes plutôt le yin et le yang.
— Encore une fois, tu es trop vindicative, se lamenta celui qui sentait l’irrémédiable rupture se produire.
— Encore une fois, tu es trop conciliateur, acheva celle qui ne regrettait pas une seconde ses pensées.

Ashley partit sur cette conclusion, sans remords ni regrets montrer. Elle savait au fond d’elle-même qu’elle faisait souffrir son ami, mais elle ne pouvait s’empêcher de choisir envers et contre tous ses idéaux, idéaux qui sans verser dans l’anarchie se miraient en conception sans doute utopiste d’une société égalitaire dans laquelle les humains auraient perdu ce qui les caractérise : l’obsession du pouvoir.

Derrière elle, l’abandonné restait de marbre et faisait tout pour garder ses sentiments enfouis au fond de son cœur meurtri. Il était un lieutenant. Un lieutenant au service d’un organisme qui œuvrait pour le bien et le futur de l’humanité. Son objectif était de conduire les hommes et les femmes embarqués à bord du Phénix vers un havre de paix tout en garantissant leur sécurité et leur avenir. Et garantir leur sécurité, c’était les empêcher de faire certaines choses.

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