L’amiral était figé devant l’immense écran qui surplombait la salle des commandes. Enfin ! Enfin lui et ses milliers de passagers touchaient à leur but ! Cela faisait tellement longtemps… Mais la joie ne devait pas l’emporter sur le reste : il devait avant tout garantir la sécurité de tous, et la fiabilité des résultats qui défilaient devant ses yeux. Il regarda alors son second, un grand homme blond d’une trentaine d’années, et l’invita à donner son avis sur les données.

— Amiral Romus, à en croire tout ça, je dirais que notre voyage s’achève, néanmoins, il faudrait quand même vérifier cela sur place sans nous mettre en péril, avança celui-ci avec son éternel accent bavarois.
— Et que suggérez-vous lieutenant Recht ? Je suppose que vous pensez à la même chose que moi ?
— Je suggère d’envoyer un corps expéditionnaire. Une escouade de nos meilleurs chasseurs en reconnaissance. Ils pourraient en même temps définir un site d’atterrissage et d’établissement propice à notre… nouvelle vie.
— Bien, comme toujours, vous lisez dans mes pensées, acquiesça Romus. Convoquez donc l’escadron Ouranos. Rassemblez-les discrètement, je ne veux pas que ça s’ébruite, auquel cas nous aurions à affronter une foultitude de questions dont nous n’avons pas les réponses.
— Selon vos ordres, Amiral.
— Et au passage, réveillez Ashley Jafrey. Elle doit voir tout ceci.

Recht s’empressa vers la porte et laissa Romus contemplatif devant l’écran. Romus le relut encore une fois, puis se tourna vers la salle vide. Cela lui avait toujours fait l’effet d’une fourmilière de voir tous ces hommes et ces femmes s’affairer sur les écrans brillants et, en toile de fond, à travers la baie d’observation, l’immensité cosmique scintiller de ses milliers d’astres flamboyants. Mais aujourd’hui, l’espace était partiellement masqué par quelque chose d’encore plus spectaculaire : une planète semblable à la Terre.

Romus se rappela soudain son départ de la Terre. Un jour noir, qui clôtura une époque noire…

Il en avait assez de cette guerre incroyable qui consumait le monde depuis des mois. Une guerre commencée en 2347, dans une explosion de menaces mises à exécution par les principaux gouvernements, chacun ayant trouvé sa propre raison d’appuyer sur le bouton. Les communications avec les colonies terra-formeuses sur Mars furent rompues. A ce jour, nul ne savait ce que devenait la population martienne. Les plus grandes mégalopoles furent anéanties en quelques heures, Moscou, New-York, Paris, Berlin, Tokyo, Rio de Janeiro, Pekin, Mexico… Et des dizaines de villes plus « petites » le furent dans les jours d’après. Le déploiement de ces arsenaux nucléaires engendra non seulement des pertes humaines et matérielles cataclysmiques, mais également un mal permanent : l’hiver nucléaire. En effet, une masse colossale de poussières et de fumées se forma et obstrua le rayonnement solaire. Les théoriciens les plus pessimistes n’envisageaient pas de solution : sans soleil, la Terre allait se transformer en un tombeau planétaire gelé.

Quelques pays parvinrent péniblement à regrouper tous leurs lambeaux de ressources dans un projet salutaire pour leur survie. Ainsi, plusieurs pays européens tels que la France, l’Allemagne ou l’Angleterre s’unirent dans la construction de gigantesques vaisseaux colons. Les Etats-Unis s’engagèrent aussi dans un projet similaire, tout comme la Chine, l’Inde, le Brésil, et d’autres encore. Mais personne ne savait plus que des rumeurs sur ses anciens ennemis.

Vingt-six mois après la première explosion, le projet accoucha d’un vaisseau, le premier d’une très longue série en production. Entre temps, les scientifiques avaient établi des cartes spatiales et des destinations avaient été décidées. Tout était calculé, de la future population embarquée à la personne près jusqu’au timing de la moindre tâche de maintenance. D’ailleurs, cette population embarquée était triée : l’élite de tous les secteurs, de la médecine à la technique, en passant par la sécurité, était sélectionnée pour ce périple salvateur. L’utopie d’une nouvelle civilisation parfaite ordonnait cela sans humanité aucune. Cela aboutit à l’inévitable : une révolte.

L’amiral Romain Romus avait été désigné grand commandant du Phénix et responsable des colons du projet Déméterre, en vertu de ses nombreux faits d’armes et de ses compétences de commandement. Et le jour de la révolte, il s’apprêtait à faire ses adieux à la Terre aux commandes du Phénix, responsable de l’avenir de près de dix milles hommes et femmes. Au moment de l’embarquement des colons, une foule immense submergea la zone d’embarquement, chacun tentant avec l’énergie du désespoir de monter à bord, sélection ou pas, compétence ou pas, légitimité ou pas. Il les avait compris, à ce moment-là : c’était toujours la même chose, les conflits se succédaient, les bonnes paroles, les bonnes résolutions, mais au final, il demeurait toujours une élite, qui s’élevait et survivait aux dépens des autres. Oui, l’avenir des hommes dépendait de ce projet, oui il devait être minutieusement préparé, mais non, il ne devait pas sacrifier quiconque.

Quelle naïve candeur que de ressentir ça… Car au fond de lui il le savait bien, qu’en étant dans l’élite, il serait sauvé, et que des milliards d’autres n’auraient pas sa chance, mais cette vérité ne l’avait pas fait refuser l’offre. C’est pourquoi, incapable de fermer les portes pour lancer le décollage dans le chaos furieux de la masse des moins qu’humains qu’il abandonnait, il ne fut pas étonné de voir le pilotage s’exécuter automatiquement, et sur un écran auxiliaire, de voir le conseil administratif du projet Déméterre diriger et ordonner les manœuvres.

Il ne dit rien, ne réagit qu’intérieurement, écœuré par humanité et insensible par humanité. Tout le paradoxe des hommes. Sa haine brûlait en son for intérieur, prête à cramer le moindre enfanteur d’injustice, quand il s’adressa, une fois le Phénix lancé dans l’espace, à ses passagers : « Messieurs dames, ici l’amiral Romain Romus, qui déclare officiellement notre odyssée commencée ! ». Et c’est avec dégoût pour lui-même qu’il constata qu’il n’arrivait pas à ôter ce grand sourire à travers sa barbe blanche…

C’était il y a quinze mois et dix jours. Entre temps, tellement d’années-lumière avaient été parcourues ! Aucun homme n’était allé où lui et ses milliers de voyageurs étaient. Et maintenant, tout ce qu’il souhaitait du plus profond de ses tripes, c’était atterrir. Mais avant cela, le protocole de sécurité.

— Capitaine de l’escouade Ouranos Diane Mastyre, amiral, lança une jeune femme qui venait d’entrer, suivie de Recht.
— Ah, capitaine Mastyre, je suppose que Recht vous a briefé ?
— Exact, amiral. L’escadron Ouranos attend votre signal pour commencer la mission de reconnaissance, répondit Mastyre d’une voix pleine de déférence. Mais, amiral, reprit-elle sur un ton où pointait l’excitation, ça y est ? Nous y sommes enfin ?
— Il semblerait, souffla-t-il dans un sourire, il semblerait. Cependant, avant d’entamer la phase de largage des modules d’établissement, il est impératif de faire trois choses.

Elle savait déjà ce qu’il allait dire. Elle qui dirigeait l’escadron Ouranos depuis sa formation, et qui avait accomplie maintes missions aussi périlleuses que prodigieuses, elle connaissait par cœur le règlement qui encadrait son rôle dans ce qu’elle considérait comme la plus formidable des aventures. Premièrement, ses pilotes et elles devraient définir un endroit où la colonie pourrait s’établir. Cet endroit devait comporter accès à l’eau, une sûreté naturelle haute, et se situer le plus proche possible d’un littoral afin de maximiser la diversité des infrastructures marines futures, la maîtrise de l’eau étant une priorité absolue. Deuxièmement, elle aurait pour tâche de cartographier précisément les lieux dans un rayon de trois cents kilomètres autour du site de débarquement. Troisièmement, elle devait déposer, autour de ce même rayon, des drones de sécurité qui permettraient des analyses sur le terrain et surtout d’établir un périmètre terrestre de défense. Bien entendu, ces objectifs comportaient de multiples détails et surtout seraient entravés par d’inévitables imprévus, mais elle était Diane Mastyre, capitaine de l’escouade Ouranos et de ce fait à la tête de trente-cinq pilotes de renommée indiscutable et indiscutée. Une renommée acquise dans la bataille la plus cauchemardesque qu’elle ait connu…

8 Octobre 2347, Moscou. Ou plutôt, ruines de Moscou. Tôt dans la matinée, la ville avait été vaporisée par trois missiles d’origine inconnue. Tout ce que l’on savait, c’était que la veille, les dirigeants russes et une délégation chinoise s’étaient séparés sur des menaces de guerre. Néanmoins, aucune revendication n’avait été faite, et seules les spéculations esquissaient une ou plusieurs réalités. La seule certitude que l’on pouvait avoir était que la mégalopole moscovite n’existait plus que dans les livres.

La majorité européenne avait décidé de déployer les forces de secours de l’Euro-armée afin d’évacuer d’éventuels survivants dans le rayon de l’explosion. Mastyre, qui pilotait un chasseur d’escorte, faisait partie du convoi de tête. En ce jour, qui était celui de son vingt-neuvième anniversaire, s’était offert un spectacle de fin du monde : Moscou n’était plus qu’un gigantesque cratère bordé de ruines fumantes, plombé par un ciel flamboyant. Aucune chance pour que quiconque ait pu survivre ici, même dans un abri antiatomique…

Elle n’eut pas le temps de tergiverser là-dessus : apparurent dans les lambeaux de cieux des vaisseaux de guerre. En un centième de seconde, tout le champ de vision de Mastyre et de ses compagnons fut envahi par une nuée d’appareils de guerre arborant l’étoile rouge aux contours dorés. La flotte de la Nouvelle Armée Rouge avait été jusque-là masquée par son camouflage optique de masse, et faisait face aux vaisseaux secouristes de l’Euro-armée.

Plusieurs pensées s’étaient bousculées dans l’esprit de Mastyre. Que voulaient-ils ? Qu’est-ce qu’ils pensaient de nos intentions ? Pourquoi nous prenaient-ils pour cible ?

D’une seule voix meurtrière l’armée entière fit feu sur le contingent européen, détruisant sans mal la majorité des vaisseaux. L’issue du combat était évidente : des milliers de canons contre des secours sans arme escortés par des chasseurs et quelques destroyers ? En quelques minutes, seuls quelques chasseurs épars avaient disparu des radars de la N.A.R. .

Parmi eux, Mastyre, qui avait foncé vers les décombres afin d’y pratiquer un suicidaire parcours en rase-motte. Son chasseur n’avait pas été conçu pour voler si bas, ni pour pratiquer les changements de trajectoires qu’elle lui intimait de faire. Ni pour échapper à trois poursuivants plus rapides qu’elle. Cependant, elle n’avait pas été engagée dans l’Euro-armée pour autre chose que ses compétences exceptionnelles en matière de pilotage. Ainsi, à force d’efforts et de risques fous, elle avait fait se crasher les vaisseaux russes un par un.

Elle ne vit pas le tomber de rideaux de cette scène d’annihilation incompréhensible. Mais elle le sentit par son onde de choc. C’est quelques heures après qu’elle avait compris, une fois rentrée à sa base française, épuisée et traumatisée, ce qu’il s’était passé : la N.A.R. s’était autodétruite, irradiant la zone sur des centaines de kilomètres, dans une ultime volonté d’anéantir tout ce qui avait pu l’être.

Ce triste jour, le haut commandement russe avait sombré dans la démence après avoir vécu ce qui était connu aujourd’hui comme étant le premier jour du Cauchemar Nucléaire. Se sentant acculé et trahi par tous, il avait accéléré sa chute et répondu sans réfléchir à ceux qui lui tendaient la main. Et avait, en dernière folie, déployé tout son arsenal nucléaire sur les grandes mégalopoles du monde, qui elles aussi répliquèrent sur d’autres villes, dans une spirale aussi infernale qu’exterminatrice.

Diane Mastyre avait donc survécu à cette tragédie, connue aujourd’hui comme « l’Orgueil du Tsar », un surnom qui s’était vite répandu grâce à qui voulait le colporter. Certains allaient même jusqu’à surnommer Mastyre et les quinze autres survivants « les Fils du Tsar Fou », mais elle détestait ce surnom stupide. Elle n’était que la fille de son père et de sa mère, disparus dans la destruction de Paris le lendemain.

Depuis ce jour vomi par les enfers de la course à l’armement nucléaire, elle n’avait eu de cesse de participer à toutes les missions, tous les projets, des plus simples aux plus dangereux, qui combattaient les partisans de la bombe. C’était pourquoi aujourd’hui, elle s’apprêtait à débarquer sur cette nouvelle planète : pour une nouvelle vie, et une nouvelle humanité.

Le jour J était là, l’heure H aussi. Ses instructions reçues de l’amiral Romus, ainsi que les données à diffuser à ses coéquipiers, elle abandonna la salle des commandes et commença à courir vers les hangars où l’attendait son chasseur, l’Arc d’Or, équipé des technologies les plus au point en matière de voyage spatial et aérien. Elle pouvait avec ce bijou passer de l’atmosphère à l’espace en un clin d’œil, et vice versa.

Dans sa précipitation, elle ne vit pas l’homme qui marchait tête basse en longeant le mur. Elle le percuta de plein fouet et ils chutèrent tous deux lamentablement, faisant tomber les clefs digitales que le malheureux tenait dans ses mains. Quelle idiote !

— Oh je suis désolée Monsieur, tellement désolée, commença-t-elle à se confondre en excuses, je n’ai pas fait attention, je suis tellement pressée…
— C’est rien, c’est rien, répondit l’homme d’une voix très basse en ramassant ses biens.
— Attendez, je vais vous aider.

Elle le releva en le tirant par le bras et découvrit le visage de l’homme. Quelle grande honte elle éprouva en ne pouvant réprimer un hoquet de stupeur ! Il la darda de son unique iris gris, l’autre était barré d’un bandeau en cuir. Ses cheveux mi- longs étaient en pagaille, retombaient légèrement sur son faciès, mais ne pouvaient masquer cette longue balafre qu’il portait durement en travers de son nez, partant de sous son bandeau jusqu’au bas opposé de la mâchoire. Seul son triste sourire empli de gêne était intact et joli dans tout ce marasme facial.

— Je sais, souffla-t-il.
— Non, vous ne savez pas, je ne suis pas du genre à donner de l’importance à ces choses-là…
— Mais votre inconscient le fait pour vous, coupa-t-il toujours à voix basse, comme s’il avait honte de simplement répondre. Je ne suis incontestablement pas le parangon de notre société ô combien exigeante, même dans les domaines où elle ne devrait pas l’être.
— Détrompez-vous, cette société comme vous dîtes, si nous l’avons amenée ici, alors autant que j’abandonne sur le champ ! rétorqua-t-elle avec véhémence. Nous avons tous intérêt à ne pas recréer ce que nous quittons.
— Vous avez le cœur candide, Madame.
— Mademoiselle, rectifia-t-elle dans une esquisse de sourire. Mademoiselle Diane Mastyre, capitaine de l’escouade Ouranos. Et vous ?
— Ah, vous êtes une des fameuses survivantes de l’Orgueil du Tsar ! Mais j’ai entendu dire que vous n’aimiez pas ce nom.
— Vous aimeriez avoir un surnom d’après quelque chose qui a failli vous tuer ? cingla-t-elle sans réfléchir. Elle détestait vraiment ce nom !
— C’est déjà souvent le cas… soupira le pauvre homme. Je suis navré, je ne pensais pas vous blesser…
— C’est moi qui suis navrée… regretta-t-elle pleine de honte. Je suis très sensible sur ce sujet, je suis marquée au fer… rouge, hum.
— Un jeu de mots malvenu.
— Oui. Malheureusement je dois partir mes compagnons m’attendent, mais je veux votre nom avant.
— Sadion. Olivier Sadion, ingénieur en cybernétique organique médicale.
— Okay, Olivier, je ne vous oublierai pas, à mon retour je vous choperai dès que j’aurai le temps et on fera plus ample connaissance ! lança-t-elle en partant, sans lui laisser le temps de répondre.

Il la regarda courir, puis disparaître au détour d’un sas. Rarement il n’avait trouvé femme aussi belle. Elle n’était pas l’archétype du top model dont rêvent beaucoup d’hommes, et c’était justement ça qui lui plaisait. Ses courts cheveux blonds en bataille, ses grands yeux de jade, ses formes fines et son allure dynamique et volontaire faisaient d’elle, à son regard, une femme au charme incontestable. Mais ça, jamais il ne le lui dirait, lui qui depuis son accident repoussait toutes celles et ceux qu’il tentait péniblement d’approcher…

Il attendait ce jour depuis si longtemps, ce jour où il pourrait enfin quitter le monde agonisant qu’était devenu la Terre. Sélectionné pour ses grandes compétences en cybernétique, notamment dans le domaine médical, il s’apprêtait à embarquer avec sa femme et ses deux filles en portant au cœur cet espoir auparavant fou et aujourd’hui devenu réalité de fouler des pieds une planète saine, où la nature régnait en reine et où l’homme n’avait pas encore vomit sa noirceur. Sa plus jeune fille, âgée de cinq ans, n’avait jamais vu le moindre brin d’herbe. Depuis la fin de l’automne 2347, sa famille et lui avaient trouvé refuge dans un gigantesque vaisseau sous-marin, tout comme deux milliers d’autres survivants.

Ce vaisseau devint une véritable ville sous-marine le jour où il se fixa au fonds de la fosse des Mariannes, dans l’océan Pacifique nord-ouest. Ce prodigieux vaisseau supportait la terrible pression de plus d’un millier de bars qui pesait à cette profondeur de près de onze mille mètres, une pression équivalente à mille fois celle de la surface. Tandis que dans les cieux et sur les terres le feu de la guerre nucléaire éradiquait tout ce qu’il croisait, les fonds abyssaux offraient une cachette miraculeuse. Cependant, cette situation ne pouvait durer éternellement, les vivres finissant malheureusement un jour par manquer. C’est pourquoi Olivier entra en contact avec le gouvernement français quand, grâce aux puissants capteurs du vaisseau où il vivait, des rumeurs sur un projet international d’exode spatial envahirent les ondes. Rumeurs qu’il tenait à vérifier, aussi il remonta à la surface et, par l’intermédiaire d’un dignitaire présent dans la ville des Mariannes et en emmenant avec lui son CV de directeur de recherches en cybernétique organique médicale, il fut présenté au conseil qui allouait les places dans le Phénix. Et fut sélectionné.

Ainsi, accompagné de sa famille, il bénéficia d’une protection à la hauteur de son statut d’ingénieur de la colonie : entre son acceptation et le jour de l’embarquement, presque dix mois s’écoulèrent, dix mois qu’il passa dans des installations ultrasecrètes creusées au sein des monts alpins, là-même où était construit, dans le silence le plus absolu, le vaisseau porteur de tous les espoirs, le Phénix.

Et le grand jour arriva. Un jour radieux que la révolte brisa en mille morceaux. Il se souvenait qu’il tenait de chaque main ses filles en avançant vers la passerelle d’embarquement. Il se souvenait que sa femme l’avait embrassé si fort ce matin-là qu’il arborait un sourire lumineux. Il se souvenait qu’il ne voulait plus se souvenir du passé pour ne penser qu’à demain. Et il se souvenait du hurlement.

Ce hurlement qui lança le chaos. En un éclair, les passerelles se muèrent en arènes où agents de sécurité, techniciens, ouvriers, où des personnes en jetaient d’autres par-dessus les rampes pour entrer dans le vaisseau-colon. Il comprit que tous ces désespérés ruant comme des bêtes affamées n’étaient autres que des non-sélectionnés, travaillant sur le site et ne souhaitant pas laisser échapper cette inestimable chance de fuir la Terre en cendres. Un comportement compréhensible mais totalement fou. Les forces de sécurité n’étaient pas dépassées, elles n’étaient plus, absorbées dans la masse rebelle.

Dans la fureur des bousculades, il perdit rapidement de vue sa femme. Instinctivement, il resserra ses mains autour de celles de ses enfants, et constata avec épouvante que sa plus jeune n’était plus là. Sans réfléchir, il fonça jusqu’au sas d’entrée du Phénix, et attrapa un des soldats sur le seuil pour lui confier son autre fille. Puis il se retourna et plongea tête baissée dans la foule vibrante de rage pour retrouver sa femme et son autre enfant.

Alors il entendit, plus dans son cœur que dans sa tête, « Olivier ! Devant toi ! », et il la vit, elle qu’il avait épousé onze ans auparavant. Elle s’agrippait à une rambarde, poussée petit à petit vers le bord, vers une chute de plusieurs mètres. Alors il commença à frapper et écarter ceux qui se trouvaient entre lui et son amour, mais il était lent, trop lent. Un homme colossal passa devant lui, rompant le contact visuel avec sa moitié, et quand il le rétablit, il ne voyait plus que la rambarde. Il se jeta dessus, et découvrit en contrebas le corps fracassé de Marion, le crâne ensanglanté. Il entreprit de descendre quand il perçut une voix familière : « Papa ! ». Sa fille cadette s’agrippait à sa jambe. Alors, dans l’horreur oppressante de ce chaos sans nom, son enveloppe charnelle fit un choix que son âme ne pouvait faire : il abandonna le corps de son aimée.

Il lui fallut plusieurs minutes, sa fille serrée contre lui, pour rejoindre l’endroit où il avait confié son autre fille. Au moment même où il la retrouva, où il l’attrapa, une explosion retentit dans son dos. Tous les trois furent projetés à l’intérieur du vaisseau-colon. Ses filles roulèrent sur le sol, assommées par le choc. Et lui hurla de douleur, la moitié du visage tailladée par un débris enflammé qui avait eu le temps de lui arracher un œil.

Un jour qui aurait dû être grandiose… Le visage radieux de sa Marion lui éclaira le cœur un instant, puis il repartit. Il avait tout un tas d’archives à rapporter au laboratoire du Phénix, et il ne voulait pas être vu. Nul ne devait le soupçonner. Car il savait l’ambition et l’ego de son directeur, le responsable de tout le département « Cybernétique Organique Médicale », l’éminent Karl Gabherdt, figure importante de la grande entreprise Birkin’s Chemical. Mais ce scientifique ne jouissait pas de l’amitié de tous dans le milieu scientifique : des rumeurs susurraient qu’il se serait plusieurs fois dans le passé approprié des recherches et résultats importants pour les publier en son nom, alors que c’étaient ses collaborateurs qui auraient dû en récolter les lauriers. C’était pourquoi Olivier s’en était toujours méfié. Mais comment un tel homme avait pu être sélectionné ? Hélas, il supposait que même pour s’inscrire dans un projet comme celui qu’il vivait là un carnet d’adresses ou une valise de billets pouvaient être utiles…

Il se hâta donc vers le laboratoire. Une fois cela fait, il rentrerait dans sa cabine et rejoindrait ses filles. Elles qui s’étaient malgré le choc de l’embarquement bien remises de la disparition de leur mère lui apportaient soutien et réconfort. Et surtout, elles faisaient partie des rares qui ne se moquaient pas de son visage ravagé. Il supportait mal les surnoms comme « Scarface », « le Barré », « le Pirate », « Qu’un Œil », etc. Pourquoi les autres l’ennuyaient-ils ainsi ? Peut-être que dans cette réunion d’élites, le moindre point négatif était vu comme condamnable et donc était condamné. Même les attributs physiques. Mais quelle civilisation espéraient-ils recréer avec des mentalités aussi nauséabondes ?

Olivier arriva enfin au laboratoire. Il entra tête basse, comme à son habitude, et fila vers les casiers où étaient entreposées les archives digitales du département. Ouf ! Tout s’était passé comme prévu. En repartant, il salua ses collègues, qui levèrent à peine les yeux pour lui, et alla jusqu’au tram intersections du Phénix.

Il s’assit près du sas et souffla un grand coup. Il était las, tellement las…

— Alors Olivier, c’est le coup de barre ? lança une voix qu’il connaissait.
— Oh, Rose, je ne t’avais pas vu ! s’excusa-t-il avec une esquisse de sourire, reconnaissant son amie botaniste. Comment vas-tu ?
— Mieux que toi apparemment, taquina la jolie blonde au visage rieur. Tu n’es pas au courant ?
— De quoi ?
— Ah la la ! C’est Ash qui m’a mise au courant juste avant que je monte dans ce tram, bien qu’elle ne devait pas, qu’on avait enfin atteint notre destination ! Romus lui-même l’a convoqué ainsi que ses compères ingénieurs afin de faire un check-up des modules d’atterrissage des M.E.I.C. ! C’est un signe qui ne trompe pas.
— C’est vrai que ta sœur connaît ses trucs là avec ses aptitudes en pyro-ingénierie. Mais rappelle-moi, M.E.I.C. ça veut dire…
— Module d’Établissement des Infrastructures de la Colonie, récita-t-elle en claironnant. D’ailleurs, ça fait un peu trop misogyne à mon goût… Ça se prononce « mec » si on n’épelle pas. M’enfin…
— Hey, ne pense pas à ça Rose, fit Olivier pour changer de sujet, pense à ce que t’as dit Ashley : c’est donc pour aujourd’hui ? On débarque bientôt ?
— Attends, minute papillon, il y a pas mal de procédures de sécurité à respecter avant, mais on peut espérer fouler l’herbe d’ici quelques jours au maximum.

Le tram arriva au secteur dit « de vie », secteur où tous les colons avaient leur propre petit appartement de voyage. Ils descendirent tous deux et partirent vers la garderie où Olivier devait récupérer ses enfants.

— Les filles vont être tellement heureuses quand je vais leur dire ça…
— Ah non, surtout pas ! Je ne suis pas censée être au courant, et toi non plus ! Je te le dis parce que je te connais, et je peux te faire confiance. Mais si on n’avait pas été seuls dans ce tram je serais restée muette !
— Mesures de sécurité je présume ? demanda-t-il sans pour autant attendre une réponse. Il vaudrait mieux qu’ils s’y prennent convenablement cette fois-ci, parce que le jour de l’embarquement…
— Je sais Olivier, dit-elle en se rapprochant pour passer son bras autour de ses épaules, mais, malgré toute ta colère, aussi justifiée soit-elle, n’oublie pas qu’en face c’était le désespoir qui animait la foule.
— Une foule qui a tué ma femme et qui m’a défiguré, lâcha-t-il sèchement.

Rose le serra contre elle un instant. Quelle tragédie pour un homme pourtant si bienveillant…

— Tu sais, pour ton visage, toi qui bosses là-dedans…
— Non ! coupa-t-il en se redressant. Je n’aurai pas recours à la C.O.M. pour retrouver mon visage. Je n’ai pas été capable de protéger Marion, je mérite de porter cette faute chaque jour.
— Bien, bien, abandonna-t-elle en voyant les larmes de son ami poindre. En tous cas, ne parle de rien à personne.
— T’en fais pas.

Rose accompagna Olivier jusqu’à la porte de la garderie. Ses deux filles lui sautèrent au cou joyeusement. Elles étaient ses raisons de vivre. Cette touchante scène fit sourire Rose. Ils se quittèrent, et elle rejoignit son chez-elle temporaire.

Elle verrouilla sa porte et se dirigea vers sa salle de bain. Elle se déshabilla puis entra sous la douche. L’eau fumante lui fit un bien fou. Elle était fatiguée de sa journée, une journée passée à compiler et compiler et compiler des données sur la biodiversité végétale probable qu’elle allait devoir étudier une fois débarquée. Non pas que cela ne l’enchantait pas, bien au contraire, mais elle souffrait depuis quasiment le début du voyage d’un manque terrible d’air frais. Plus que tout autre, elle était littéralement dépendante de ce que l’hiver nucléaire de la Terre allait consumer : de nature.

Rose avait passé toute sa vie depuis l’obtention de son diplôme de botaniste à parcourir le monde dans ses endroits les plus sauvages et préservés de l’impact de l’homme. Et en cette année 2347, elle avait entrepris de commencer une étude géobotanique en Sibérie orientale. La Terre se réchauffait de décennies en décennies, et cela avait pour rares effets positifs l’émergence d’une nouvelle biodiversité végétale dans des zones où auparavant les conditions climatiques ne permettaient pas cette biodiversité. Ainsi, elle avait formé une petite équipe de chercheurs en taxinomie, en morphologie, histologie, physiologie et pathologie végétales, bref, l’essentiel pour mener des recherches à bien. Tout cela avait été financé par l’entreprise pharmaceutique internationale qui l’engageait, Birkin’s Chemical. Elle et son équipe étaient bien loin des bombes quand elles commencèrent à exploser, aussi, bien que profondément affligés par l’ampleur monstrueuse des dégâts, ils s’estimaient heureux d’être aussi isolés dans ces terres désertiques.

Elle fut contactée par le conseil administratif du projet Déméterre un matin de novembre. Apparemment, elle qui ne s’estimait pas plus compétente que d’autres botanistes de renommée avait été fortement conseillée par son PDG, William Birkin, membre du conseil du projet. Elle n’était pas étonnée de sa présence dans un tel projet, après tout, il était l’un des hommes les plus influents de la planète en matière de recherches scientifiques, mais elle l’était de savoir qu’elle était dans les pensées de Birkin. Quelques heures plus tard, elle était à la base ultrasecrète où le Phénix naissait. Elle tenait absolument à obtenir certaines choses.

Tout d’abord, si elle devait embarquer pour de futures recherches, ce ne serait pas sans son équipe, sans qui disait-elle être certaine de ne pas travailler convenablement. Elle connaissait chacun de ses collègues depuis des années, avait toujours travaillé avec eux, et ne se voyait pas commencer une telle aventure scientifique sans eux. Ensuite, elle tenait à ce que sa sœur soit du voyage. Pour cela, elle avança qu’Ashley était une pyrotechnicienne confirmée et que son expérience dans la création et la maintenance de modules de décollage/atterrissage serait un apport singulier pour l’établissement de la colonie. Enfin, elle voulait absolument participer à la création des laboratoires du vaisseau et être présentée aux autres scientifiques sélectionnés. Elle espérait de cette façon organiser rapidement la recherche afin de l’optimiser au mieux. Le conseil, séduit par son caractère, son volontarisme et son implication, accepta ses conditions.

Avant le jour du départ, elle prit un après-midi pour se rendre en Thaïlande. Elle avait besoin, avant de partir enfermée de longs mois, voire années, de se ressourcer dans la jungle sauvage. Elle adorait les couleurs verdoyantes, la faune et la flore si riches, et plus que tout, cette impression que le monde était vierge d’hommes. Si peu d’endroits de la sorte demeuraient encore… Ils ne se comptaient pas en centaines. Et là, au cœur de la jungle, assise au milieu des plantes et sous le regard des fauves alentours, elle fit cette promesse : elle ferait respecter la nature à toute la colonie, quoi qu’il lui en coûte. Si les hommes n’étaient pas capables, en voyant la grisâtre Terre qu’ils fuyaient, d’apprendre à ne pas répéter leurs erreurs et leurs tragédies écologiques, elle ferait en sorte que cette fois-ci, ce serait les hommes qui mourraient.

Une promesse qu’elle taisait, évidemment. Ce genre de pensées pouvait être interprété n’importe comment, bien qu’au fond d’elle-même elle savait qu’elle n’hésiterait pas : elle vivait par la nature, pour la nature, et elle retournerait à la terre si cela permettait de sauver celle-ci.

Elle ferma les yeux et tenta d’imaginer quels types de forêts ils allaient découvrir, quelles plantes, quels usages en faire. Y aurait-il de nouveaux fruits ? Pourrait-on cultiver facilement ? Comment interagissaient les différentes espèces entre elles, et pour quels résultats ? Elle rit toute seule. Elle se posait ces questions tellement souvent… Mais ce qui la rassurait, c’était qu’elle était du voyage exactement pour répondre à ces questions. Elle se voyait déjà récolter des spécimens pour les étudier, les fusionner, les améliorer, elle se voyait déjà établir des programmes agricoles pour subvenir aux besoins de tous, elle se voyait déjà découvrir de nouveaux remèdes et médicaments grâce à des végétaux utilisables en pharmacologie… Toute une vie ne suffirait pas à faire tout cela ! Heureusement qu’elle pouvait compter sur son équipe pour l’aider. Ensemble, ils créeraient un monde où l’homme s’harmoniserait avec la nature.

La fatigue la gagna, et, une fois allongée dans son lit, bercée de tous ces espoirs qu’elle nourrissait ardemment, elle s’endormit. Il était 22h45, heure du Phénix. C’était sa dernière nuit à bord. Mais pendant que Rose rejoignait Morphée, sa grande sœur Ashley terminait son tour d’inspection des modules M.E.I.C. . Tout fonctionnait, aucun problème n’était à signaler. Et c’était normal, puisque depuis le jour du départ elle vérifiait, et vérifiait, et vérifiait que tout était opérationnel. Et elle en avait assez de cette routine exaspérante d’ennui ! Ce tour de check-up était le dernier, hourra !

Ash rejoignit l’amiral Romus dans la salle des commandes et lui fit son rapport, le même que d’habitude, sauf que cette fois-ci, c’était le dernier : dès le retour des Ouranos avec un lieu pour fixer la colonie, les M.E.I.C. seraient largués, et la véritable aventure commencerait enfin.

Les M.E.I.C. avaient été conçus comme des caisses à lancer depuis le Phénix jusqu’à la surface de la planète. En effet, il avait été prévu que le Phénix resterait en orbite afin d’établir un relais de communication avec la Terre ainsi qu’une station spatiale de surveillance. Mais avant cela, le vaisseau serait démantelé de ses compartiments destinés à la vie de la colonie : il avait été construit comme un long et fin vaisseau principal, et sur ses flancs avaient été attachés tous les compartiments utilisables en vol mais voués à devenir des bâtiments à part entière de la colonie. Le tout faisait penser à une colonne vertébrale et à ses côtes. Chaque bloc, ou techniquement appelé M.E.I.C. serait guidé depuis le Phénix jusqu’au site de la colonie, traversant l’atmosphère aisément grâce à son blindage.

Ashley connaissait les systèmes de guidage et d’atterrissage à la perfection. Bien qu’elle ne les ait pas fabriqués, c’était tout comme tant ces technologies l’avaient passionnée. Elle adorait ça, le progrès, la technique, les avancées technologiques, les révolutions matérielles… Tout l’opposé de sa verte sœur ! Bien qu’elle ne reniait pas les catastrophes écologiques, elle n’imaginait pas que les hommes puissent se passer de tous ces savoirs si pratiques. Maintenant, libre aux chercheurs et ingénieurs de trouver des voies alliant respect de la nature et avancée technologique. Mais, bien qu’elle fût ingénieure, son domaine particulier l’éloignait, selon elle, de ces voies. La pyrotechnique était par définition destructrice.

La pyrotechnique était nécessaire dans de nombreux domaines, tel que la propulsion, mais plus primordialement dans les domaines concernant l’armement. Car oui, le but premier d’une arme avait toujours été de détruire le plus radicalement possible une cible. Et le feu était la base de tout. Le feu qui brûle les villes, qui efface toute trace de vie. Ce feu là, elle s’était inclinée devant sa toute-puissance il y a bien longtemps…

Ashley était très intelligente. Peut-être même trop disaient certains de ses professeurs. Et en plus de cela, c’était une acharnée. Elle était ressortie de son école d’ingénierie spatiale en deux ans avec un diplôme qui en demandait cinq, puis avait été recrutée par Dassault Aviation pour travailler sur de nouveaux prototypes de moteurs à combustion. Tout se passait bien jusqu’au jour où un désastre survint dans l’usine où elle travaillait.

Ce matin-là, elle avait du retard. En partant elle avait oublié des dossiers comprenant des schémas importants, et elle avait perdu du temps en devant retourner chez elle. Quand elle arriva, elle franchit à peine le portail du parking qu’une violente explosion secoua le sol. Elle courut alors vers l’usine mais fut bloquée par une fumée épaisse d’une noirceur terrifiante. Que se passait-il ? Accident ? Attentat ? Aucun moyen de savoir, mais elle n’était ni apeurée, ni paniquée, étrangement. Elle recula, et elle vit la chose la plus impressionnante qu’elle n’avait jamais vue : une colonne de flammes s’élançait d’entre les murs de l’usine jusque vers les cieux, rougeoyante de fureur, anéantissant hommes et machines.

Fascinée. Elle était totalement fascinée. Tant de puissance brute déployée. Impartiale puissance qui n’avait cure de savoir si ce qu’elle brûlait était vivant ou non, petit ou grand, solide ou liquide. Ash venait, dans un tourbillon de braises et de cendres, de trouver son dieu.

Ce dieu était capable de tout détruire, de tout effacer d’un simple passage. Mais si elle parvenait à le domestiquer, il serait créateur. Cependant, ce n’était pas exactement le feu qu’elle désirait, c’était son effroyable capacité, son énergie monstrueuse, qui, employée à des fins technologiques, permettrait bien des avancées.

Ainsi, elle s’engagea quelques jours plus tard dans la pyrotechnique, voie rare car vue comme peu porteuse de promesses par la grande majorité des industriels et des scientifiques. Eux ne voyaient que l’antimatière, ou plutôt ce qu’ils appelaient « l’énergie EMC2 », énergie basée sur la réaction entre matière et antimatière. L’antimatière et la matière, quand elles entrent en contact, peuvent s’annihiler mutuellement, et sont alors transformées en énergie, selon la célèbre formule « E=mc2 ». Les accélérateurs de particules modernes permettaient aujourd’hui de créer assez d’antimatière pour produire l’énergie nécessaire à la propulsion des vaisseaux spatiaux. Depuis l’invention des propulseurs EMC2, l’humanité avait fait un grand bond dans l’exploration de l’espace. Néanmoins, Ashley demeurait persuadée que l’EMC2 pouvait être dépassée.

Alors elle se lança dans des recherches multiples, des projets, des tests… Autant de désillusions et d’échecs qui la firent redescendre sur Terre : le feu n’était pas l’avenir de l’énergétique. Les seules utilisations dont elle avait prouvé l’efficacité étaient dans les modules d’atterrissage. Bien que très importantes, ces avancées décevaient Ashley. Mais elle était femme de science, cartésienne de surcroît, et savait mettre sa foi de côté devant la force des résultats. Elle se spécialisa donc dans l’élaboration de modules nécessitant la pyrotechnique, et, signe du destin, cela lui permit de sauver sa peau d’une Terre à l’agonie quand sa sœur Rose persuada le conseil du projet Déméterre de la sélectionner : elle devint responsable des M.E.I.C. du Phénix.

Une nouvelle vie l’attendait. Et elle espérait, au fond de son cœur ardent, qu’elle trouverait là-bas, sous quelle que forme que ce soit, le moyen de prouver à tous que le feu était l’avenir. Que le feu était maître. Que de la création il était roi.

Ashley attendait. L’amiral Romus semblait dubitatif.

— Vous avez bien tout vérifié, chaque module a été…
— Consciencieusement inspecté, amiral, coupa-t-elle. Douteriez-vous de mon professionnalisme ?
— Permettez-moi, chère Jafrey, de vous retourner la question : n’est-il pas normal que je sois sûr et certain du bon déroulement des choses ? N’est-il pas légitime que moi, le responsable de plus de dix milles personnes et de surcroît de tous les espoirs de Déméterre, je vérifie tous les paramètres de cette mission ? À l’heure où nous parlons nous sommes vous comme moi à un tournant crucial de l’histoire de l’humanité ! Vous douteriez de mon professionnalisme si je ne vous redemandais pas les réponses que vous m’avez déjà données. Quand on a le futur sur les épaules, c’est le comportement que l’on doit adopter, ne vous en déplaise.
— Bien sûr, je suis d’accord, néanmoins, vous savez pertinemment que j’ai consacré ces dernières années à l’élaboration de ces modules, et vous m’avez vu depuis le premier jour du voyage veiller sur eux comme un oiseau veille sur sa couvée ! Un peu de confiance ne serait pas de refus ! s’emporta-t-elle.
— Je vous fais confiance car le conseil vous a sélectionnée, rétorqua-t-il sèchement. Personnellement, je n’attends qu’une chose, c’est que vos modules fassent leurs preuves, car s’ils s’avèrent défectueux, cela compromettrait tout ce sur quoi nous travaillons. Ensuite, vous pourrez vous permettre de faire des erreurs.
— Mais bon sang, quelle erreur ai-je faite ?
— Aucune. Pour le moment, et j’espère que ça sera toujours le cas pour vous…
— Vous insinuez quoi là au juste ? grogna-t-elle en avançant sur l’amiral.
— STOP ! cria Recht, en retrait jusque-là. Est-ce réellement le moment de se quereller ? Il n’y a rien à reprocher à Ashley. Ashley, quant à toi, comprends bien que le stress est à son paroxysme, ne prends pas tout ça au premier degré.

Le lieutenant Recht se tenait entre Ashley et Romus, tel un arbitre de boxe. Les regards que se jetaient ces deux-là étaient électriques, mais heureusement ils s’en tinrent là.

— Amiral, permettez-moi d’accompagner Ashley vers les équipes de maintenance qui devront prendre la gestion des M.E.I.C. Une fois qu’ils seront au sol. L’escadron Ouranos va vous contacter sous peu je suppose, autant que vous restiez ici n’est-ce pas amiral ?
— Hum… Permission accordée. Jafrey… commença-t-il en prenant une voix calme mais dure, on se revoit après la phase d’établissement de la colonie.

Elle ne répondit pas et partit, Recht sur ses talons. Mais quel vieux connard ce Romus ! C’était bien la première fois qu’on osait la remettre en question, et elle n’appréciait pas. Pas du tout. Elle avait été à deux doigts de…

— Lukas, merci d’être intervenu, parce que là, j’allais faire quelque chose d’irrémédiable…
— Tu sais, l’amiral est stressé, ce qu’il dit ne t’est pas destiné personnellement. Toi aussi tu as l’air stressé.
— Je le suis. Tous mes travaux vont être utilisés aujourd’hui, c’est humain que je sois comme ça.
— Tout comme ça l’est pour l’amiral, non ? dit-il en esquissant un sourire.
— Toi et ta manie d’arrondir les angles…
— Je n’aime pas les conflits.
— Un lieutenant de l’aérospatiale qui n’aime pas les conflits ! Ha ha, se moqua-t-elle, et t’es contre le port d’armes aussi ?
— Tu vois, toi, t’es trop vindicative. Tu tranches trop dans le vif. Moi, je préfère concilier un maximum les choses vers un unique but qui convient à tous, se justifia-t-il. Et si je suis dans l’armée, c’est pour défendre, pas pour attaquer.
— On se complète alors, lança-t-elle en lui faisant un clin d’œil séducteur. Toi le bouclier, moi l’épée.

Il s’arrêta au beau milieu du couloir et lui prit les mains. Lukas attira Ashley contre lui et l’embrassa, une main empoignant ses fesses pendant que l’autre se noyait dans sa chevelure aux couleurs de feu. Elle avait de ces yeux… De véritables rubis tant ils rougeoyaient ! À se demander si elle portait des lentilles, mais le jour où il lui avait demandé, elle lui avait simplement répondu « N’ai-je pas un regard de braise ? ». Et là, il était tombé sous le charme. Depuis ce jour, il y a presqu’un an, il éprouvait un désir ardent d’elle. Inexplicable tant ils étaient différents, elle l’enflammée ingénieure et lui le calme et pacifique lieutenant. Et aujourd’hui, il craquait. Leurs bouches se séparèrent, et elle le fixa, les yeux ronds, stupéfaite.

— Pourquoi tu m’as embrassée ?
— Eh bien, à vrai dire, je crois que… balbutia-t-il, je crois que je viens de succomber au stress !
— Te moques pas de moi Lukas, on se fréquente beaucoup depuis qu’on s’est rencontrés après l’embarquement, mais je pensais pas que tu…
— Tu n’as pas aimé ? soupira-t-il, penaud.
— Ce n’est pas la question… C’est que… Je n’avais jamais pensé à ça.
— Tu devrais.
— Comme tu y vas toi ! Tu passes d’une relation purement amicale à ça, comme ça, en claquant des doigts !
— T’as raison, je choisis mal mon moment…
— Oui. Je suis désolée, je sais même pas si je suis pour ou contre qu’on évolue comme ça. C’est tout sauf le bon moment Lukas.
— Navré, vraiment. Oublions ça, rejoignons les équipes.

Ils reprirent leur marche dans un silence glacé. Lukas regrettait. Et ne regrettait pas. Le goût de ses lèvres chaudes l’embrasait de l’intérieur. Son corps en réclamait plus, mais son esprit se devait de le brider. Comme il le faisait souvent dans sa vie…

Lukas était considéré par son entourage comme quelqu’un de téméraire et courageux. Quelqu’un de solide sur qui on peut compter dans toutes les situations. Un souci ? Appelons Lukas ! Et il arrivait toujours. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

Déjà au collège, c’était lui qui mettait fin aux bagarres, quitte à faire voler des dents. Et ça, il le faisait facilement, avec sa carrure imposante et ses muscles saillants, mais aussi avec sa tête. Puis lors de son entrée à l’euro-armée, il se fit rapidement un nom et surtout, obtint le respect de tous, camarades comme supérieurs, tant ses aptitudes étaient remarquables. Son principal défaut était qu’il aimait trop les combats. Il allait toujours au contact, fonçait tête baissée même s’il savait que les risques étaient réels. Encore plus si les risques étaient grands. Jusqu’au jour où il causa la mort de son meilleur ami.

Son meilleur ami, Bastian, le suivait partout mais était loin d’avoir les mêmes aptitudes que lui : moins fort, moins rapide, moins endurant… Mais la paire de risque-tout avait faim d’aventures, si bien que lors d’une patrouille anodine autour de leur camp de base, ils firent un pari. Un pari d’une stupidité telle qu’il mettait leur vie en jeu : traverser le Danube, qui passait à quelques centaines de mètres de là, et revenir le plus vite possible, sans être repéré. Cette nuit fût la dernière de Bastian : il s’était une fois de plus surestimé, ébloui par le grand Lukas, et, tandis que son prodige compère l’attendait déjà sur la berge, il fût pris dans les forts courants du fleuve. Lukas replongea le secourir mais il était trop tard, le corps inerte de Bastian était déjà emporté par les eaux tumultueuses.

Lukas demeura traumatisé de longues semaines. Bastian était parti avec ses envies, ses rêves, son goût pour la vie. Mais Lukas dut se reprendre en mains : il devait se racheter. Il se rendit alors sur la tombe de son ami et jura que sa vie serait désormais consacrée à la sauvegarde des autres. Finis, les jeux débiles où la vie tient à moins qu’un fil !

Après ce triste serment, Lukas s’engagea à vie dans l’euro-armée, et participa à de nombreuses missions de défense de points stratégiques ou de civils. Il faisait à chaque fois tout son possible pour ne pas engager les hostilités, mais une fois le premier tir reçu, c’est avec fureur et sans aucune pitié qu’il terrassait ses opposants. Le jour et la nuit, la brebis et le loup. À entendre ses frères et sœurs d’arme, sa férocité était autant une motivation pour les troupes qu’une peur : tout le monde voulait l’avoir dans ses rangs, mais personne n’osait le contredire, ou même le tempérer. Lukas s’en rendit vite compte, et, pour ne plus être craint de ceux qu’ils protégeaient, força, petit à petit, son esprit guerrier à se modérer. Au fil du temps, il muselait le loup enragé qui hurlait en son cœur.

Ce qu’il fit habilement. Il était toujours un combattant redoutable et redouté, mais était en plus un homme apprécié de tous. Et il fut ainsi sélectionné pour embarquer sur le Phénix, en tant que second de l’amiral Romus.

Quelques jours seulement après l’envol, il rencontra Ashley. Et là, ce fut le déclic : il ne tomba pas amoureux de cette rousse au tempérament de feu, mais de ce qu’elle dégageait, l’énergie, le caractère, la volonté, l’assurance. Lui qui était devenu calme, négociateur, qui cherchait toujours le juste milieu des choses, avait senti. Le loup terré au fonds de lui avait senti la louve à la fourrure de flammes. Tout ce qu’il avait dû refouler était pour ainsi dire personnifié. Son esprit animal réclamait cet autre animal.

Ils devinrent très bons amis, bien que jamais il ne tenta quoi que ce soit pour dépasser ce stade amical. Elle ne semblait pas contre, mais elle ne semblait pas pour non plus. Il projetait depuis longtemps de tenter quelque chose, pour répondre à la bête qui ne sommeillait plus en lui. Et ce jour…

Etait arrivé. Comme un pavé dans la mare du quotidien. Maintenant que c’était fait, il en craignait les conséquences. Pourvu qu’Ashley ne l’évite pas… Il maugréa en son for intérieur. De toute façon, avec le débarquement, il n’allait pas avoir le temps de penser à ça.

Et comme pour corroborer ses pensées, ils passèrent le dernier couloir et arrivèrent dans la grande salle où les attendaient les responsables de la maintenance. Ils étaient nombreux, tant que Lukas suspecta que beaucoup d’entre eux étaient simplement des techniciens très curieux ou, plus probablement, très concernés par leur tâche. Le bavarois demanda à tout le monde de s’asseoir, et tandis que les gens s’installaient dans un brouhaha plein de stress, il monta sur une estrade avec Ashley. Il observa son auditoire jusqu’à ce qu’il repérât un détail… de taille.

— Monsieur, puis-je vous demander de vous asseoir ? lança Lukas à l’attention d’un homme manifestement droit sur ses pieds, en dépit de ses consignes.
— Je suis assis, répondit le visé d’une voix grave et imposante.
— Ne me prenez pas pour…

Lukas se tût. En effet, il était assis. Car maintenant qu’il se levait, l’homme se révélait être un colosse. A côté de lui, la personne assise lui arrivait à peine à la ceinture. Du haut de ses 2m40, il fixait Lukas de ses yeux noirs comme une nuit sans lune.

— Pardonnez-moi Monsieur… Monsieur ? s’excusa Recht en cachant avec peine son malaise.
— Caudillo. Esteban Caudillo.

Caudillo se rassit. Le silence se brisa seulement quelques secondes après. Caudillo écouta alors attentivement la ravissante ingénieure rousse donner ses instructions. Il avait toujours été admiratif envers ces personnes qui avaient le génie de faire progresser la science, comme cette Ashley Jafrey, mais quelque part, cette admiration demeurait incomplète. Incomplète, car partiellement rongée par la peur, la peur de voir les créateurs de pouvoir devenir des détenteurs exclusifs de ce pouvoir, en faisant ainsi l’instrument d’abus contre ceux qui n’avaient pas de pouvoir à opposer. Caudillo l’idéaliste, Caudillo le révolté, toujours prompt à partager, à donner, à défendre, et surtout, à se tenir sur le chemin de ceux qui ne faisaient pas cela. Et, en « homme du bas-peuple » comme il se considérait lui-même de façon ironique, il craignait que la colonie qui allait s’ériger dans les prochaines semaines arbore le visage d’une démocratie parfaite tout en ayant un cerveau secret et manipulateur. Et cette crainte ne s’apaisait pas quand il se souvenait du jour de l’embarquement…

Cela faisait un an qu’il travaillait sur le site de construction du Phénix. Sans poser de question, en prenant son maigre salaire d’ouvrier et en faisant profil bas, chose difficile avec son profil de titan. Avec son crâne rasé, sa moustache gauloise, sa peau basanée, sa carrure de taureau et son aura de puissance brute et silencieuse à la fois, il n’avait eu aucun mal à gagner le respect de tous. Et ce respect était d’autant plus renforcé par son engagement moral. Un engagement qui lui avait causé maints problèmes, notamment avec les différentes hiérarchies qu’il avait intégré.

Cependant, depuis l’aube de cette terrible guerre qui incendiait le monde, il était résigné. La justice avait perdu, les hommes de pouvoir avaient une fois de plus, dans leur aveuglement perpétuel, abusé de leurs attributions en appuyant tour à tour sur les gros boutons rouges. Tous aussi excités que des adolescents devant une paire de seins… Pitoyables dirigeants de peuples tout aussi pitoyables de les avoir élus. Alors, il attendait la mort, inéluctable délivrance, dernière page du livre de la vie, un livre à la couverture cendreuse.

Ne sachant pas quoi faire du temps qu’il lui restait, il n’avait pas succombé à la panique générale comme certains, mais il continuait à mener son quotidien, morose mais sans problème, et avait d’ailleurs remarqué que la plupart de ses collègues faisaient de même. Le troupeau-employé derrière le berger-entreprise. Foutu endoctrinement inconscient, qui te scie les possibles avant même de les imaginer ! Jusqu’au jour où l’annonce résonna sur le site : « Embarquement imminent pour tous les colons. Veuillez vous munir de vos cartes d’affectation. ».

Des colons ? C’était donc un vaisseau-colon que le gigantesque hangar abritait ? Pourtant, ses employeurs avaient assuré, à lui et ses camarades, qu’il s’agissait d’un bâtiment de guerre. Impossible… Il se figea et attendit que l’annonce se répète : « Embarquement imminent. Veuillez vous munir de vos cartes d’affectation. », et encore, et encore. Son cerveau bouillonnait. « Pour tous les colons » avait disparu du message. Pourquoi ? La première annonce était une erreur ? Il devait en avoir le cœur net.

Il quitta son poste, prétextant un besoin pressant, et courut vers le hangar. Quand il arriva, des files peuplées d’hommes, de femmes, et même d’enfants, entraient lentement dans le vaisseau. Ils ressemblaient à des civils lambda. Aucunement à des soldats. Tandis qu’il comprenait ce qui se tramait sous ses yeux, une personne hurla « Ils s’envolent vers une planète, mais ils veulent pas de nous ! ENFOIRÉS ! » puis suivirent deux détonations. Toutes les personnes présentes, les milliers, retinrent leur souffle, comme si la vie était en suspens. Et la révolte explosa.

Il n’avait pas été le seul à se douter de quelque chose, loin de là. De toutes les portes surgirent les hordes qui avaient bâti ces lieux, qui les avaient entretenus jusqu’à ce jour, et ces hordes se déversaient telles des torrents rugissants. Caudillo se lança alors vers la passerelle la plus proche, renversant tout, individu comme bagage, fonçant tel un barbare dans la mêlée guerrière, ignorant les cris, les claquements des armes, les pleurs des terrorisés. Guidé par un souffle invisible mais implacable nommé instinct de survie, le géant se propulsait à travers le marasme humain comme une bête luttant pour sa propre sauvegarde.

Il n’était qu’à une dizaine de mètres du sas quand il se rendit compte du chaos meurtrier en voyant des personnes basculer par-dessus les rambardes des passerelles. Il y avait même un homme qui remontait la marée humaine à contre-courant, frappant les récalcitrants, pour rejoindre quelqu’un qui semblait l’appeler à l’aide. Finalement, il parvint à bord du vaisseau, sain et sauf, essoufflé mais embarqué.

Comme les quelques personnes qui étaient entrées miraculeusement à sa manière, il fut incarcéré au quartier de sécurité du vaisseau en attendant qu’une décision soit prise. Il fut décidé que lui et les autres clandestins seraient libérés, mais ils devraient respecter trois conditions. La première, pour leur propre sécurité, serait de se faire passer pour des passagers sélectionnés, prévus, car le service de sécurité craignait qu’ils soient pris à partie par les proches de ceux qui avaient trouvé la mort lors de cette révolte, ou de ceux qui, dans la précipitation du décollage, n’étaient pas montés à bord. La deuxième condition, pour la sécurité des autres, était qu’ils devraient s’astreindre à un contrôle régulier de leurs activités à bord, car même si c’était de manière non-déclarée, ils n’en demeuraient pas moins des criminels aux yeux des responsables du projet Déméterre. La troisième et dernière condition était qu’ils seraient incorporés dans différents services, selon leurs formations, qu’ils le veuillent ou non.

Ainsi, Esteban Caudillo devint un criminel, coupable d’avoir voulu vivre quand il était condamné. Ce statut le révoltait, le brûlait de l’intérieur, mais à côté de cette flamme flamboyait une autre flamme, celle de la vie et de l’espoir, et jusque-là, cette dernière avait étouffé l’autre.

Souvenir à la fois heureux et triste que ce départ. Heureux car il allait vivre la plus grande aventure humaine jamais imaginée, et triste car il était désormais, aux yeux des officiels et des rares agents de sécurité à être au courant de son histoire, un criminel, un égoïste qui avait mis en péril l’avenir de l’humanité pour sa propre vie insignifiante et méprisable. Cependant, l’ordre de confidentialité sur l’affaire lui assurait qu’à peine une trentaine de personnes étaient au courant de sa situation hier irrégulière mais aujourd’hui régulière. Sur les dix milles passagers, c’était infime. Infime, mais quand bien même trop pour lui qui haïssait l’injustice de sa situation tout en remerciant le destin de vivre cela, sans quoi son nom serait peut-être déjà dans un registre nécrologique.

Maintenant, tout ce qu’il espérait, c’était que la société qui allait s’édifier soit la plus respectueuse et la plus harmonieuse possible. Que chacun, homme, femme, enfant, soldat, ouvrier, gradé, responsable, scientifique, soit sur le même pied d’égalité en termes de droits et de devoirs. Même s’il savait pertinemment que l’égalité parfaite était une utopie, s’en rapprocher le plus possible était nécessaire pour la survie de tous. Sans quoi, les chaos du passé reviendraient, impitoyables et létaux, réduisant au silence l’ère des hommes qui hurlaient leur haine.

Il voulait y croire, en cette nouvelle aube. Lui et tous les passagers du Phénix étaient les rayons du soleil se levant sur la nouvelle civilisation humaine. Et elle n’avait pas le droit à l’erreur, cette civilisation : fruit du plus grand sacrifice humain jamais cauchemardé, elle devait effacer toutes les pages sombres de l’Histoire, en tirer les leçons essentielles à sa construction, et ne laisser aucune ombre s’immiscer.

Caudillo ferma les yeux quand l’ingénieure eût fini son discours. Chacun se releva et s’éparpilla en petits groupes agités d’innombrables questions et de grandes pointes de stress. Soufflant un grand coup, il commença à rejoindre ses quartiers quand un mouvement vif attira son attention : une ombre furtive glissait le long du mur du fond de la salle. Il s’approcha et aperçut juste-à-temps une porte se refermer. Il l’entrouvrit et déboucha sur un couloir plongé dans l’obscurité. Il scruta quelques instants, mais ne détectant rien d’anormal, rebroussa chemin. Il avait dû avoir, lui aussi, une espèce de vision provoquée par le stress montant. Il n’entendit pas l’ombre, une fois la porte refermée, débloquer sa respiration et reprendre son souffle.

Putain ! Elle avait bien failli se faire repérer ! Tapie dans l’ombre, Reiko attendit de longues minutes, braquant son pistolet anesthésiant vers la porte. Finalement, elle se détendit. Tous ces mouvements dus à l’arrivée du Phénix sur son objectif ne l’aidaient pas. Elle devait être aussi indicible qu’un fantôme, aussi volatile que l’air lui-même.

La puce de communication implantée dans son oreille gauche vibra, signe d’un appel entrant.

— Ici Skuld. Qu’y a-t-il ? répondit Reiko, agacée d’être appelée alors qu’elle ne se sentait pas en sécurité.
— Ici Verdandi. Tu as fini ?
— Oui. Je sais ce qu’il faut savoir.
— Ok. Je commence le baby-sitting. Quant à toi, tu as reçu ton affec…
— Oui. Je ferai ce que je dois faire.
— Ok. Ok. Je vais cont…
— Fais ce que tu as à faire, on en discutera le moment venu.
— Ok. Je disparais.

Quel idiot celui-là, à appeler pour ne rien dire, si ce n’est l’évidence… Elle avait un objectif, elle le remplirait, point. Et elle comptait sur les autres Nornes pour en faire autant. Nul besoin de s’informer mutuellement entre les réunions.

Reiko, en louve solitaire qu’elle était depuis son enfance, n’avait que faire des autres, tant qu’ils faisaient ce qu’ils étaient censés faire. Leur travail, leur rôle, leur tâche… Ses seuls soucis relationnels se limitaient à ce qu’on ne la perturbe pas dans ce qu’elle faisait, que ce soit privé ou autre. Les amis ? Autant de maillons sur les chaînes de ses propres limites. La famille ? La famille…

Un soir d’octobre 2247, sa famille disparut. Comme la quasi-totalité du Japon. Atomisé par l’offensive chinoise. Ce soir-là elle se trouvait en Alaska, engagée pour le compte d’une grande société pharmaceutique dont elle ignorait le nom. Elle avait une mission d’espionnage industriel en cours, et, quand elle apprit la nouvelle, elle faillit, indirectement, en mourir.

La perte de son père, de sa mère, et de sa jeune sœur, brutale et incroyable, avait provoqué en elle un effondrement moral profond, si profond qu’elle en oublia toutes les consignes de discrétion et de sécurité qu’on lui avait enseignées durant ses longues années de formation. Repérée par les gardes, elle fut sans difficulté capturée. Son calvaire personnel commença alors, premièrement sous la forme d’un interrogatoire excessivement musclé : suspendue par les pieds, nue et humiliée, elle ne put qu’entendre sa mâchoire se casser à l’impact du premier coup de genou. Ton nom, salope de jap’ ? Ton nom, putain de bridée ?

Entraînée à ne rien dire, et perdue qu’elle était dans ses pensées qui se tournaient vers sa famille disparue à jamais, elle ne disait rien, pas un mot. Le calvaire se mua alors en un cauchemar effroyable quand ses geôliers, auréolés de leur sentiment de se défendre légitimement contre un ennemi, s’adonnèrent à des pratiques sexuelles sur elle qu’elle n’avait jamais osé imaginer. Menottée, le visage couvert de sueur (était-ce de la sueur?), Reiko la coquille vide ne disait toujours rien.

Puis elle se réveilla. Elle reprit le contrôle sur elle-même, sur son esprit, sur son corps. Elle attendit le moment opportun pour révéler la louve aux crocs acérés. Sa famille était morte, mais pas elle. Pas encore.

Quand on l’emmena dans un cachot improvisé, et que les deux seuls gardes l’escortant la soulevèrent, elle s’éveilla. D’un puissant coup de coude, elle éclata le nez du premier si fort qu’il tomba inerte, puis elle s’accroupit et, prenant appui sur ses bras, lança ses deux pieds vers la tête du second, qui valsa jusque sur le mur pour s’y écrouler piteusement. En moins de cinq secondes, elle les avait terrassés. Elle enleva ses menottes grâce au trousseau de clefs d’un des gardes, s’habilla de leurs vêtements, vola leurs armes, et s’enfuit dans les coursives. Quand elle rejoignit l’air libre, elle s’écroula et pleura.

Son corps avait mal, mais son âme hurlait à la mort, déshumanisée qu’elle était par ces barbares infernaux. De la condensation sortait de ses narines tant elle respirait fort, son cœur battant à tout rompre, motivé par un désir soudain mais impartial de vengeance. La bête, blessée, était bien plus dangereuse que si elle était indemne. Et son courroux enflamma tout ce qui l’entourait.

Quand Reiko rentra au siège de son employeur et qu’elle dût faire un rapport directement devant William Birkin, le numéro 1 de l’entreprise, elle ne mentit pas : « Oui, c’est bien moi qui ai réduit toutes les installations à néant. ». Elle qui était censée récupérer des informations sur les technologies employées là-bas avait, dans sa rage vengeresse, absolument tout dynamité.

Birkin était furieux, mais il comprit rapidement qu’elle ne regrettait rien. Aussi, il lui proposa un marché : si elle acceptait une mission très spéciale et sans retour, il passerait l’éponge. Ignorant la peur, n’ayant rien à abandonner sur Terre, elle accepta aussitôt d’embarquer sur le Phénix.

Ainsi elle s’envola, engagée en tant que soldate Reiko Musashi, sans famille ni ami. Sans famille ni ami, donc sans faille, sans faiblesse. Car c’était une faiblesse d’aimer : la seule fois où elle frôla la mort, c’était à cause de l’affliction qu’elle éprouvait pour ses parents et sa sœur. Maintenant qu’elle était seule, elle était… L’arme parfaite.

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