Pendant les ateliers d’écriture en visioconférence que j’ai animé durant le confinement, j’ai proposé aux participants d’écrire sur la situation. J’ai moi-même donné ma modeste contribution…

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Robert en a gros. Il est gros, aussi, et ça joue aussi dans le fait qu’il en a gros. Mais ces temps-ci, c’est surtout dû au confinement. Ou plutôt, aux confinés.

Robert, ça fait 25 ans qu’il vit dans sa résidence, et ses voisins il les connaît. Surtout la petite prof de yoga là… la japonaise, ou chinoise, enfin c’est pareil, d’ailleurs il s’en méfie, c’est de là-bas que vient le virus. Si d’habitude il observe Mademoiselle lors de ses étirements matinaux pour une raison qui… qui le regarde, ces derniers jours, il la surveille, car elle est suspecte. Il ne sait pas pourquoi, mais elle l’est, et sûrement pour une bonne raison.

Robert, depuis le début du confinement, il scrute. Faut dire qu’il vit seul, et que sans sa cohorte d’adorateurs du PMU, il s’ennuie. Alors, chaque matin, il pose son séant sur sa terrasse, surplombant la cour commune, et il s’improvise vigie, ravitaillée heure après heure par des canettes de bière. Le Corona, il en a peur, mais la Corona, il en a soif.

Robert, l’œil vif, connaît les routines de chacun. Tous les matins, il voit partir à l’hôpital cette infirmière qu’il a lui-même exhortée, armé de tout son courage et de toute son empathie, à vivre ailleurs le temps de l’épidémie. Y a pas à dire, il sait trouver les bons mots, en atteste sa note rédigée au crayon, scotchée sur la porte principale du bâtiment, et bien évidemment, signée. En effet, « les habitants de la résidence », ça parle, ça engage : il est le porte-voix des silencieux qui sont sans nul doute du même avis que lui.

Robert, cependant, est reconnaissant envers le personnel de santé. Il a peur, certes, mais il est reconnaissant. En témoignent les nombreux dons qu’il fait depuis qu’il est en âge de travailler, et ça fait un paquet d’années. Il est le premier à vociférer à propos des politiques qui démantèlent le système hospitalier français, alors il s’arrange pour participer aux grèves des soignants. Chaque soir, à 20h, il attend les applaudissements. Et lorsqu’il actionne ses phalanges, c’est uniquement pour lever ses deux majeurs vers le balcon de droite, d’où un grand gaillard au sourire émail diamant et au costard impeccable claque ses paumes, et il l’interrompt d’un tonitruant « hypocrite de merde, t’as voté Macon ! ». Ce qu’il oublie, c’est que lui aussi, mais c’était pour faire barrage. No pasaran !

Robert, il aime bien quand ça file droit. Surtout quand il s’agit de santé, la sienne incluse. Alors, muni de son téléphone, il filme les allées et venues en dehors de la résidence. Avec lui, les non-confinés seront des cons filmés. Il y a surtout ce couple de jeunes femmes, des soi-disant colocs. Mais on ne la lui fait pas à lui, deux personnes dans un T2, c’est un couple, un point c’est tout. En y pensant il est victime d’un schisme, à la fois dégoûté et excité. De ces deux ressentis, l’un prend clairement le pas sur l’autre, puisque dans son calepin, il relève jour après jour les multiples sorties de ses deux voisines. Puis il clôt sa journée en appelant le commissariat du quartier et en faisant un récapitulatif détaillé de ce qu’il a observé. On rigole pas avec la sainteté, enfin, la santé.

Robert, il a su reconnaître les signes. Et aujourd’hui, il a pour six mois de riz, de conserves, de papier toilette, et autres denrées nécessaires à la survie. Il rigole bien quand il voit les files d’attente devant les supermarchés vides. Entre un paquet pour tous et tous les paquets pour lui, le choix est vite fait. C’est qu’il en a que dans la caboche ! Pas comme son garçon, ce grand naïf, qui selon ses mots n’a pas voulu prendre part à la paranoïa générale. S’il était resté chez lui, il aurait de quoi manger.

Robert, c’est le commun des mortels, avec ses petites peurs, avec ses combats, avec son égoïsme, et surtout, avec ses paradoxes. Robert, au fond de lui, aimerait bien ne pas être Robert. De temps en temps, quand il songe, il se rend compte que ces choix ont parfois des conséquences douteuses. Puis il s’assoit dans son canapé, apprécie son confort, apprécie sa situation, et se dit que ce sont ces mêmes choix qui lui ont amené tout ça.

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