L1-chapitre-5

L’un des objectifs premiers de la colonie était de rapidement devenir autonome. Au niveau de la nourriture, des stocks avaient été embarqués dans les cales du Phénix, mais ils n’étaient pas éternels : on avait d’ailleurs estimé qu’il en restait assez pour subvenir aux besoins de l’ensemble des colons pendant à peu près un an terrien, si bien que l’élaboration de cultures diverses était primordiale. Mais l’alimentation était loin d’être la seule priorité.

La colonie se construisait grâce aux MEIC. C’était une solution très appréciable, mais dans un premier temps seulement. En effet, ces systèmes n’étaient pas conçus pour s’inscrire dans la pérennité. Il était donc prévu qu’une véritable ville soit bâtie, mais pour cela, il fallait trouver les matériaux adéquats.

Les puissants scanners embarqués par les scientifiques et les ingénieurs avaient permis de détecter un filon de minerai aux propriétés très intéressantes. À en juger par les analyses, ce minerai était extrêmement répandu sur toute la planète. Et toujours selon les machines qui scrutaient à distance les entrailles du sol, ce matériau était idéal pour l’élaboration de constructions et d’habitations. En toute logique, il avait été désigné comme cible numéro une pour l’édification d’une mine.

Une équipe avait été créée pour l’installation du puits. Lukas Recht était responsable de la sécurité, ce qui n’était pas une mission facile car la zone dans laquelle il avait été décidé de forer était peuplée d’une faune hostile. Un détachement de soldats lui avait été attribué, parmi lesquels figurait Reiko Musashi. Différents ingénieurs avaient été recrutés, notamment Ashley Jafrey, qui était en charge du MEIC de forage. Celui-ci était d’une importance capitale car il permettait de creuser le puits principal, duquel émergeraient des artères auxiliaires tout comme les branches d’un arbre partaient de son tronc. Enfin, de nombreux ouvriers étaient évidemment embarqués dans cette mission, à l’image d’Esteban Caudillo, que Lukas avait spécialement mandé puisqu’il lui avait fait une excellente impression lors des terrassements.

Trois navettes de transport déposèrent l’ensemble des forces humaines affiliées à l’installation de la mine. Le site désigné se trouvait sur le flanc d’une colline recouverte d’une épaisse et tortueuse jungle. Seule une ronde clairière permit au trio de vaisseaux d’atterrir. Les soldats se déployèrent en premier afin d’assurer la sécurité de la zone. À leur tête, Lukas les dirigeait. Celui-ci n’était pas rassuré par l’environnement : les troncs et branches noueux n’offraient qu’une visibilité toute relative, et dans la mesure où lui-même, au gré des expéditions qu’il avait déjà menées les jours précédents, avait croisé des créatures aussi véloces que voraces, il craignait de voir surgir à tout moment un animal hostile. Bien entendu, il avait brieffé son escouade avant le départ, mais il savait pertinemment que la réalité du terrain était bien différente de toute la théorie qu’il avait pu exposer.

Ashley descendit de la passerelle de sa navette et observa les lieux. Elle fit rapidement un constat inéluctable selon elle : la trouée au milieu de la forêt ne permettait pas l’atterrissage du MEIC de forage. Le problème venait de la végétation et ce pour deux raisons : la première était celle de l’espace, qui était trop réduit pour l’installation, et la deuxième était le risque trop élevé de danger dû à la faune qui vivait dans la jungle. Pour elle, la solution était évidente.

— Il va falloir déboiser. Notre périmètre de travail est bien trop limité et bien trop exposé.
— Qu’est-ce que vous proposez ? demanda Lukas, se gardant de la tutoyer familièrement devant la petite assemblée.
— Un nettoyage par le feu serait rapide et efficace… suggéra-t-elle.
— Vous n’y pensez pas ! intervint un ingénieur effaré. Les flammes pourraient s’étendre beaucoup trop facilement sans qu’on ne puisse les contrôler !
— Figurez-vous que j’y ai déjà réfléchi, rétorqua Ashley en fronçant les sourcils, courroucée que l’on put s’opposer à elle avec autant de virulence, sans même lui faire confiance. Me prenez-vous pour une idiote ?
— Non, pas du tout, mais…
— Alors taisez-vous et écoutez-moi.

Quand les mots eurent fini de s’échapper de sa bouche, personne n’osa reprendre la parole. Il se dégageait d’Ashley une aura impressionnante, une force implacable qu’il valait mieux ne pas chercher à combattre. Cette femme se faisait la détermination incarnée, et son regard brûlant obligeait à baisser la voix. Même Lukas n’osa s’opposer au volcan prêt à se réveiller.

Je suis ingénieur spécialisé en pyrotechnique, et croyez-moi, le feu, je le maîtrise. J’ai d’ailleurs conçu des capsules incendiaires modulables spécialement pour le genre de situations dans laquelle nous nous trouvons, développa-t-elle en sortant de sa mallette une boule de métal de la taille d’un poing. Elles fonctionnent de la façon suivante : une fois installées aux endroits adéquats, chacune d’elles produira des flammes dans un rayon prédéfini jusqu’à ce qu’on les désactive à distance. Ensuite, un autre système permet d’éteindre les incendies produits aux alentours grâce à l’expulsion d’azote liquide. Pour le reste, nos collègues terrassiers n’auront plus qu’à déblayer les restes et aplanir.

— N’est-ce pas un peu agressif comme méthode ? intervint Esteban, jusque-là en retrait mais néanmoins inquiet. N’avons-nous pas assez détruit la nature en déforestant par le passé ?
— Il faut voir ça autrement, répondit Ashley sans se décontenancer le moins du monde. Ma solution permet de ne pas exposer de travailleurs aux habitants pour le moins sauvages et, à ce qu’on m’a dit (son regard croisa celui de Lukas), agressifs. Car bien que nous soyons escortés, la menace demeure aussi haute que réelle. De plus, ma méthode est rapide et a déjà fait ses preuves sur Terre.
— En Amazonie je suppose, susurra Esteban. Enfin, pour ce qu’il en reste…
— Plutôt que de vous envoyer paître comme je devrais le faire puisqu’ici je suis ingénieur et vous non, commença-t-elle extrêmement hautaine, je vais vous faire une petite métaphore : vous êtes malade, vous avez besoin d’une opération chirurgicale. Cette opération chirurgicale, si l’on retire les anesthésiants, est terriblement douloureuse. Cependant, son bénéfice est réel, puisque à son sortir, vous n’êtes plus malade. C’est donc ce qu’on appelle un mal pour un bien. Et bien ici, c’est la même chose. Nous avons besoin de déboiser une très petite zone pour subvenir à nos besoins d’une façon qui ne nécessite pas la déforestation d’autres zones bien plus grandes. C’est douloureux pour l’écosystème, mais c’est pour mieux le sauvegarder d’une manière plus pérenne.
— Vous n’avez pas tout à fait tort, mais je reste avec mes doutes, concéda avec une moue de désapprobation Esteban. Mais comme vous dites, c’est vous le cerveau, moi je ne suis qu’un bras qui manie un outil, ironisa-t-il.

Ashley ne chercha même pas à répondre. Elle n’avait pas à se justifier. Au fond d’elle-même, elle comprenait les paroles de cet ouvrier aux dimensions colossales, mais elle savait très bien ce qu’elle faisait, et elle détestait par-dessus tout qu’on pût remettre ses compétences en question. Mais l’heure n’était pas au débat. Elle ignora les spectateurs et spectatrices hébétés par l’échange et commença à expliquer aux autres ingénieurs comment ils devaient procéder pour installer ses capsules.

Les regards d’Esteban et de Lukas se croisèrent, dubitatifs. Le premier se taisait à cause de la hiérarchie, l’autre pour des raisons plus personnelles.

Une demi-heure plus tard, toutes les petites boules incendiaires furent déclenchées et firent résonner dans les cieux une succession d’explosions. Des créatures ailées prirent leur envol en trombe, terrifiées par l’orchestre destructeur, croassant et sifflant contre les perturbateurs qu’étaient les hommes et femmes qui observaient leurs nuées disparaître dans les nuages.

Le mécanisme à l’azote liquide décrit par Ashley fonctionna comme prévu : aucun incendie ne se propagea, ce qui permit aux terrassiers de commencer leur travail dans la minute. Le MEIC de forage avait besoin d’une surface plane pour être déposé et stabilisé, puisqu’il était censé rester tant pour la construction de la mine que pour son fonctionnement. Il était le cœur d’un assemblage sur lequel d’autres modules allaient s’amarrer, ce qui faisait de lui un élément d’une importance capitale.

Les travailleurs s’attelèrent au terrassement de la plate-forme principale. Aux commandes d’une poignée de véhicules de construction débarqués par les navettes, ils érigèrent rapidement un socle stable sur lequel le MEIC atterrit seulement deux heures après le début des opérations.

Pendant que les ouvriers besognaient, les soldats surveillaient les lieux, en particulier la lisière de la jungle. Reiko, qui faisait partie d’eux, scrutait les ombres qui ondoyaient entre les troncs et les feuilles. Ses yeux de lynx étaient concentrés, mais son cerveau réfléchissait aussi à ce qu’elle était censée faire pour son employeur. Malheureusement, sa demande était si compliquée à satisfaire qu’elle ne savait pas du tout comment elle allait s’y prendre.

Le plan initial ne comportait pas ce genre de mission. Ses objectifs de base étaient tout autres. Ceci dit, il était absolument hors de question de refuser quoi que ce soit, aussi était-elle décidée à s’atteler à sa tâche officieuse, tout en remplissant l’officielle.

Un presque imperceptible mouvement attira subitement son attention. D’un signe de la main, elle alerta les deux soldats qui étaient avec elle de la présence qu’elle suspectait. Elle pointa son lourd fusil à plasma vers l’avant, prête à faire feu. Elle avait toujours eu des réflexes incroyables, ce qui l’avait sauvée de multiples situations dans lesquelles une très grande majorité aurait succombé. Cependant, elle ne put rien faire.

Elle était déjà plaquée sur le sol par quatre immenses pattes griffues lorsque son cerveau lui fit comprendre qu’elle subissait une attaque.

Au-dessus du visage de Reiko s’ouvrait une gueule terrifiante, pourvue d’une foultitude de crocs acérés et entourée de plusieurs défenses pointues. Les mâchoires semblaient se désarticuler tant elles se mouvaient d’une façon incohérente, incontrôlable. Deux yeux triangulaires dardaient Reiko et se repaissaient de l’impuissance qui émanait d’elle.

Le corps de la créature était similaire à celui d’un tigre dans la forme globale. Mais il était bien plus gros, et surtout, il n’arborait pas la magnifique fourrure du majestueux félin terrien, au contraire : sa peau musculeuse était nue et avait les couleurs changeantes, tantôt noires, tantôt brunes. Encore plus impressionnant, il ne possédait pas quatre mais six pattes : les arrières ne maintenaient pas Reiko mais étaient plantées plus bas, les griffes enfoncées dans la terre.

— James, hurla Reiko à l’intention de son partenaire de patrouille, fais quelque chose, tire sur cette saloperie !
— Ne bouge surtout pas, répondit-il en braquant son fusil sur la bête.
— Dépê…

Elle n’eut pas le temps de finir que sa tête et le haut de son corps se recouvrirent de sang et de chair. Un sang poisseux, verdâtre et ténébreux, collant entre eux des lambeaux de peau et des éclats d’os de la créature projetée à quelques mètres et dont le crâne expulsait des torrents du liquide puant qui la salissait.

— Un tir précis, nota Reiko sobrement.
— Il n’y a pas de quoi, c’est normal. J’allais pas te regarder crever.
— Que s’est-il passé ici ? demanda Lukas en les rejoignant, alerté par la détonation.
— Ça, expliqua la soldate en pointant du doigt le cadavre à la tête déchiquetée.

Le lieutenant n’eut pas le temps d’en demander plus. De la jungle pulsèrent d’épouvantables rugissements. Ils venaient de partout, et les monstres qui menaçaient d’arriver semblaient dispersés à 360° autour du contingent d’humanoïdes. Lukas regarda ses hommes et comprit qu’il fallait agir dès maintenant : la peur, en quelques secondes, avait déjà entamé le déploiement de ses bannières, et si elle réussissait à s’emparer des cœurs, c’en était fini d’eux.

— Ashley, est-ce que ton module peut contenir tout le monde ici hormis les soldats ?
— Si on se serre un peu, oui, lança-t-elle de la voix d’une personne qui voulait garder son calme mais qui était malgré tout prête à fléchir.
— Alors emmène les à l’intérieur, maintenant !
— C’est le bruit et le feu des capsules qui les a attirés, ces créatures ne font que protéger leur territoire, souligna Esteban spécifiquement à l’intention de l’ingénieure.
— Ce n’est pas le moment de régler ses comptes et de jouer à celui qui avait raison, coupa immédiatement Lukas. Rentrez avec les autres et appelez le Phénix pour qu’il nous envoie des secours !
— Exécution !

Le leader des hommes et femmes armés disposa toutes ses unités en cercle autour du MEIC. Il ordonna à tous d’attendre son signal avant de faire feu. Il était impératif de visualiser les cibles. Tous les canons des fusils étaient pointés vers la lisière, attendant l’inéluctable, redoutant la furie sauvage. Tandis que les rugissements redoublaient d’intensité, de la sueur et des tremblements naquirent chez certains. Et plus la menace se rapprochait, inexorable et terrifiante, plus les doigts s’ancraient nerveusement sur les gâchettes.

Lukas gardait la main droite en l’air, signe de ne pas tirer. Pendant qu’il attendait, il repensa à la très probable cause de cette situation ô combien dangereuse : les capsules incendiaires d’Ashley. Oui, son invention était très pratique et fonctionnait à merveille. Mais non, elle n’aurait jamais dû les emmener ici. Cela avait été comme jeter une allumette dans un baril d’essence. Et maintenant, il n’était pas sûr de partir d’ici en vie.

Les rayons du soleil, qui jusque-là éclairaient puissamment le théâtre de l’action, se cachèrent derrière d’épais nuages, ne désirant pas assister au massacre en attente. Les épouvantables menaces des monstrueux fauves s’arrêtèrent d’un seul coup.

De toutes parts, les créatures surgirent, propulsées par leurs six pattes griffues. Lukas tira le premier, immédiatement suivi par tous les soldats. La clairière se zèbra de traits de plasma bleus, dans un crépitement de canons intensif et continu. Les tigres à l’épiderme changeant bondissaient pour éviter les tirs, ils couraient avec une vélocité extrême qui déstabilisait les soldats, à tel point que les tirs de riposte ne parvenaient que difficilement à atteindre leurs cibles. Très rapidement, les créatures assaillantes brisèrent la première ligne défensive qu’avait installée le lieutenant Recht en espérant contenir un minimum l’offensive. Cela n’était nullement le cas : en à peine une vingtaine de secondes, les vagues de monstres avaient envahi la zone et déchiquetaient sans difficulté les fragiles humains.

Dans le chaos de la bataille qui s’apparentait plus à une boucherie qu’à autre chose, Lukas perçut miraculeusement le son d’un appel via sa puce de communication :

— Lieutenant Richer, ici le lieutenant Sarah Kerrigan, nous arrivons dans 80 secondes sur les lieux.
— Je ne sais pas si nous tiendrons aussi longtemps, faites vite !
— À combien s’estiment vos premières pertes ?
— Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il y en a beaucoup trop et beaucoup trop rapidement ! cria Lukas par-dessus les détonations de son fusil qu’il déchargeait sur une créature à proximité. C’est le bordel ici !
— Nous arrivons avec l’Hécatonc…

Lukas n’entendit pas la fin de la phrase. Un des monstrueux tigres lui avait sauté dessus en se dissimulant dans son dos. Projeté en avant, le souffle coupé et le dos écorché malgré ses protections, il effectua une roulade et se retourna pour faire face à la bête. Mais le désarroi l’envahit : dans sa chute, il avait lâché son arme qui se trouvait maintenant juste sous la gueule rugissante qui le dévorait des yeux.

Un rapide coup d’œil à gauche lui procura autant de mal que de bien : les corps de nombres de ses camarades jonchaient le sol dans des mares rougeâtres, certains inertes, d’autres démembrés, et au milieu de ce spectacle cauchemardesque il aperçut son salut dans le fusil taché de sang qui gisait à quelques pas de lui. Sans réfléchir, il se jeta sur son unique espoir de survie, et quand ses doigts en serrèrent la crosse, que son index pressa la gâchette, une pensée fugace s’imposa dans son esprit : « C’est trop tard, je suis foutu ».

Au moment même où les imposantes pattes se fichèrent dans la terre autour de la tête de Lukas et que les dents s’apprêtaient à broyer le visage épouvanté de leur proie, le thorax de la créature explosa en une myriade de gouttelettes de sang et de flocons de chair fumante. La créature s’écroula sur le corps du lieutenant tétanisé, l’écrasant mais lui laissant la vie sauve. Il tourna sa tête pour comprendre ce qui l’avait sauvé.

Reiko Musashi.

Elle ne prit pas le temps d’aider son supérieur à se relever. Elle lui avait épargné un aller simple vers le néant de la mort, c’était l’essentiel. Les combats continuaient de faire rage. Tout autour d’elle, des hurlements, ceux des hommes et des femmes qui subissaient l’assaut des tigres infernaux, ceux de ces mêmes tigres qui faisaient preuve d’une voracité sans limite, et les tirs des fusils, qui se suivaient parfois de cris d’agonie suraigus, seuls et uniques sons porteurs d’espoir.

C’était un véritable carnage…

Derrière elle, Reiko aperçut un groupe de trois soldats qui, dans le désespoir et la lâcheté, tentait de s’échapper en prenant la direction de la jungle. Ils couraient droit à leur perte, elle le savait pertinemment. Mais malgré le chaos de la situation, malgré le danger extrême qui l’enveloppait, elle pensa à sa mission. Elle voyait là une occasion exceptionnelle d’y répondre.

Sans fléchir, elle s’élança à la poursuite des fuyards. Avec sa prudence et sa discrétion naturelle, elle courait derrière eux sans même se faire remarquer. Au bout d’à peine une minute, ils s’arrêtèrent enfin, s’adossant contre un arbre pour reprendre leur souffle. Ils avaient le visage livide, et leurs mains tremblaient à vue d’œil, incontrôlables. Ils étaient des cibles d’une terrifiante facilité.

Reiko posa son fusil à plasma sur une souche. Elle sortit de sa sacoche de soldat un minuscule engin métallique de la taille d’une noix. Il s’agissait d’une grenade tétanisante, capable de figer sur place une dizaine de personnes dans un petit périmètre. L’idéal pour ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Elle jeta l’objet aux pieds du trio de lâches. Ils étaient tellement obnubilés par leur fuite du danger qu’ils ne remarquèrent absolument rien. Et quand le mécanisme s’enclencha, ils étaient à tel point aveuglés par leur volonté de survivre qu’ils ne firent aucun mouvement, tant ils étaient hermétiques à tout autre chose. Ils devinrent des statues de sel, immobiles et vulnérables. Reiko s’en approcha sans aucune crainte : même si malgré leur état ils demeuraient capables de voir, d’entendre et de ressentir, elle n’en avait cure, car jamais ils ne la reverraient, et jamais ils ne pourraient parler d’elle et de ce qu’elle leur avait fait.

Elle fouilla une nouvelle fois dans sa sacoche et en sortit cette fois-ci son pistolet anesthésiant. Elle appuya le bout du canon sur chacune des nuques et déchargea une dose de tranquillisants suffisante pour les endormir tous les trois pendant plus de 48 heures. Même dans les bras de Morphée, ils ne s’écroulèrent pas, statufiés par la grenade. Cependant, elle ne pouvait les évacuer maintenant, car la bataille faisait toujours rage. Non seulement elle devait remplir son rôle de soldat, son rôle officiel, mais aussi et surtout car s’il n’y avait plus personne pour l’évacuer, elle mourrait et ne serait plus à même de remplir sa mission.

Avant de sortir de la lisière de la jungle, elle vérifia que personne n’observait l’endroit duquel elle sortait. Bien évidemment, tous les hommes et les femmes qui se battaient n’avaient absolument aucune seconde à accorder à quoi que ce fut d’autre que la bataille dans laquelle ils étaient engagés. Il y avait toujours beaucoup de créatures qui ruaient et bondissaient en étripant ça et là les pantins de chair à leur portée, mais il demeurait encore un gros noyau de survivants qui résistait corps et âme aux assauts carnivores et sans pitié. Parmi eux, le lieutenant Recht hurlait des ordres et fusillait chaque créature qui s’approchait.

Soudain, une énorme détonation explosa dans les cieux. Un cerceau de métal d’un diamètre d’une cinquantaine de mètres atterrit autour du MEIC et du monticule de résistants regroupés autour. Lukas comprit immédiatement ce que c’était et exhorta ses troupes à repousser les tigres qui avaient emporté les trois quarts des soldats hors du dispositif. Avant même qu’ils n’y parvinrent, un vrombissement résonna, et des bords du cerceau naquirent des ondes d’énergie qui enveloppèrent tout ce qu’elles entouraient dans un dôme brillant d’un blanc électrique. L’une des créatures fut littéralement tranchée en deux par l’apparition de ce bouclier salvateur.

Ce n’était pas une intervention divine, mais presque. Lukas, imité par les combattants et combattantes à ses côtés, ainsi que par Reiko qui avait sauté in extremis à l’intérieur du dispositif, regarda vers le ciel.

Flottait au-dessus d’eux un énorme vaisseau sphérique aux innombrables canons. Les pièces d’artillerie effectuaient des rotations à la recherche de leurs cibles. Au bout de quelques secondes, chaque bouche à feu pointa en direction d’une créature au sol, faisant totalement fi des mouvements des cibles qu’elle visait.

Un déluge infernal de flammes ardentes s’abattit tout autour du dôme d’énergie, carbonisant sans pitié les monstrueux tigres qui avaient massacré avec une facilité déconcertante plusieurs dizaines d’êtres humains.

L’Hécatonchire.

Un terrifiant vaisseau de combat, unique en son genre, que le Phénix avait cru bon d’embarquer dans ses cales et qui trouvait toute son utilité aujourd’hui. Lukas n’avait pas entendu que c’était lui qui s’annonçait. Si cela avait été le cas, l’espoir n’aurait failli à aucune seconde dans son cœur.

Deux minutes après l’incinération de la clairière, l’arsenal incendiaire fit place à de multiples cryo-canons pour éteindre la fournaise qui avait consumé tous les assaillants sans aucune exception. Encore une minute plus tard, le dôme d’énergie se dissipa et les survivants eurent alors sous les yeux un triste spectacle de désolation. Le sol fumant était cendreux. Les énormes carcasses des créatures quelques minutes auparavant si menaçantes n’étaient plus que des ossements grisonnants d’où s’échappaient des volutes noires. Les corps des êtres humains tombés au combat n’étaient plus, dissipés par le feu dans la poussière et les scories. La lisière de la jungle avait du même coup été encore un peu plus repoussée, mais cette fois-ci, nul protecteur de la forêt ne semblait avoir la volonté de revendiquer la propriété de ces terres.

L’Hécatonchire se plaça en stationnement à quelques mètres au-dessus du sol et déploya une passerelle pour accueillir les courageux soldats qui avaient survécu et protéger les réfugiés qui s’étaient prostrés dans le MEIC. Esteban fut l’un des premiers à s’extirper du module, et d’un rapide regard, lui qui avait entendu avec les autres le massacre qui avait lieu à l’extérieur de leur abri de fortune, s’assura que le lieutenant qu’il avait en estime était vivant. Quand Ashley en sortit, elle n’eut pas un regard vers Lukas. Et même s’il tenta de lui faire porter la responsabilité de tout ce charnier des yeux, elle ne lui répondit pas.

Toute l’équipe revint le lendemain, accompagnée par bien plus de soldats et surtout par le vaisseau incendiaire. Comme si la jungle l’avait reconnu, elle n’envoya pas ses troupes. Ainsi, les ingénieurs et travailleurs purent accomplir leur tâche.

Mais entre-temps, Reiko était revenue en toute furtivité récupérer ce qu’elle avait réussi à obtenir dans le plus grand opportunisme. Les trois noms des personnes dont elle s’était emparée figuraient de toute façon depuis quelques heures déjà dans le bilan des pertes de l’opération d’établissement de la mine. Personne n’irait les chercher là où elle les emmenait…

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