L1-chapitre-7

Reiko Musashi inspirait l’air ambiant de son nouveau chez elle.

Cela faisait maintenant une semaine (en heures terriennes) que la colonie était officiellement établie, et l’ensemble des voyageurs travaillait d’arrache-pied pour faire de ce qui ressemblait à un camp de débarquement militaire une petite ville agréable où chacun pourrait se sentir bien. Tous les modules avaient été largués sans encombre majeur, permettant ainsi de satisfaire les besoins vitaux des colons : de la clinique à la caserne en passant par les habitations, tout était présent pour répondre au minimum des exigences de la vie d’une communauté. Le Phénix, le vaisseau mère, demeurait en orbite autour de la planète, semblable à une gigantesque et métallique arête de poisson. Cependant, il était tout sauf abandonné car il conservait des fonctions capitales à la survie de la colonie.

La première et la plus essentielle de ses fonctions était l’apport énergétique. D’immenses panneaux solaires créés grâce aux dernières technologies en la matière avaient été déployés afin de former une gigantesque parabole qui captait les rayons de l’étoile du système. Ces rayons étaient condensés et canalisés dans un générateur à bord du vaisseau. Ensuite, par le biais d’un gigantesque câble qui partait du Phénix jusqu’à la colonie tel l’ancre d’un navire, l’énergie était directement acheminée dans un générateur au sol, pour être ensuite dispatchée dans les bâtiments–modules.

La seconde de ses fonctions avait pour vocation la communication avec la Terre. Bien que les liens avec la planète mère aient été durant le voyage extrêmement difficiles à maintenir en raison de la distance et des conditions cosmiques, les ingénieurs présents avaient bon espoir de rétablir le contact, même si celui-ci devait souffrir d’une très grande latence. Que ce fut en direct ou en différé, le contact était impératif.

La troisième et dernière fonction était d’ordre défensif. Nul ne savait si les hommes et les femmes à bord allaient rencontrer une forme de vie, si elle serait intelligente, si elle serait agressive, voire carrément hostile. Même si les chances de se retrouver dans un cas de figure où des forces armées devraient être déployées étaient faibles, il avait été hors de question pour le conseil Déméterre de ne pas munir le catalyseur de ses espoirs d’un armement défensif optimal. Ainsi, en plus des chasseurs et autres vaisseaux pilotés par des humains, le Phénix était doté de nombreuses tourelles et de bien d’autres dispositifs militaires.

Reiko s’étira et bailla longuement. Elle était un peu fatiguée. En effet il était difficile pour son corps de s’acclimater au rythme de la planète. Car ici, un jour durait 28 heures. Cela ne l’étonnait pas qu’il y ait une différence avec les 24 heures de la Terre, mais elle s’était attendue un peu naïvement à ce qu’il y ait une sorte d’adaptation progressive. Et lorsque, le jour du débarquement, le discours des scientifiques évoqua le rythme circadien de l’être humain et la possibilité de l’adapter au cycle de 28 heures, elle crut tout comme croyaient les discoureurs. Hélas, elle constatait que les choses allaient être plus lentes que ce qu’elle pensait.

Il y avait tellement à faire ici, sur tous les plans, qu’elle en avait presque du mal à garder en tête la raison principale de sa présence sur cette planète. Officiellement embarquée en tant que soldat d’élite, elle était depuis le débarquement sans arrêt sur le pied de guerre, intervenant tantôt lorsque d’immenses créatures se profilaient à l’horizon près du camp de base, tantôt pour encadrer des petits groupes d’exploration, ou encore pour simplement s’assurer que les colons respectaient à la lettre les ordres et plans d’organisation de l’amiral Romus. Ce même amiral, qu’elle avait perçu par le passé comme étant un homme malléable et parfois même transparent, se révélait finalement être un commandant très dur et autoritaire.

Reiko l’observait très attentivement et très régulièrement depuis le début du voyage, et elle se rendait compte maintenant seulement de ce qu’il était réellement. Pour tous les colons, il semblait incarner une figure paternaliste, voire grand-paternaliste, avec sa barbe et ses cheveux blancs de vieux sage, et cette figure était apaisante pour l’ensemble de la communauté : un visage pacifique et pacifiste, un guide de lumière émergé miraculeusement des insondables ténèbres du passé.

Mais les actes qu’elle voyait, les paroles qu’elle entendait… Depuis le débarquement il menait les troupes d’une main de fer dans un gant d’acier, tant et si fort que le moral des plus faibles laissait s’échapper des phrases sentencieuses sur l’amiral et sa façon de gérer la colonie. Et Reiko pouvait les comprendre : quand elle avait assisté au traitement infligé à un simple retardataire au départ d’un déploiement militaire, elle avait tout de suite vu que cela serait jugé excessif par la majorité des spectateurs. En effet, priver un homme de ses trois rations de nourriture et d’eau quotidiennes pour deux minutes de retard n’était pas la meilleure façon de promettre à tous que sur cette terre allait se bâtir une société humaine, solidaire et fraternelle. Car si ces adjectifs avaient bel et bien été employés par le sympathique amiral Romus, Reiko se rendait compte qu’il prenait plutôt la direction d’une colonie très militaire, voire même autoritariste.

Au fond d’elle-même, Reiko n’y voyait pas d’inconvénient. Toute sa vie elle avait reçu des ordres sans jamais les contester. Son seul et unique écart de conduite appartenait au passé, un passé qui avait englouti tout ce qu’elle avait pu être et qui avait régurgité tout ce qu’elle était aujourd’hui. Et ce qu’elle était aujourd’hui, c’était une femme à la limite d’être un robot tant elle était dépourvue de sentiments. Une femme qui ne croyait plus à tous ces concepts de démocratie et de liberté que la quasi-totalité des courants de pensée dominants érigeait comme des graals absolus. Une personne qui ne voyait en l’espèce humaine qu’un amas d’êtres passant leur vie à s’entre-tuer par peur de la mort. Une machine qui fonctionnait grâce à des ordres à exécuter.

Et les ordres qu’elle exécutait émanaient du conseil Déméterre. Surveiller, encadrer, anticiper, et contrôler. Pour le moment, elle n’avait qu’à surveiller.

Outre l’amiral, elle avait principalement suivi son supérieur à elle, bras droit de Romus, le lieutenant Recht. Un cœur dynamique, leader d’hommes, au service de l’autorité et profondément dévoué à la cause brandie par le commandant. Pour faire simple, c’était certes un chef de meute, mais il n’en demeurait pas moins un chien. Les yeux de Reiko n’avaient pas vu de conscience propre, et ses oreilles n’avaient pas entendu de mots personnels. Recht n’était rien de plus qu’un automate programmé pour servir et rendre les autres serviles.

Ces deux hommes adoptaient des comportements qui lui plaisaient pour une simple raison : ils aidaient à l’accomplissement de sa mission personnelle. Et comme la réussite de sa vie passait par la réussite de sa mission…

Reiko s’extirpa de ses réflexions et regarda le ciel. Elle inspira un grand coup, réunissant ses esprits et se reconcentrant sur le présent. Elle décida de profiter de cette rare accalmie dans son emploi du temps pour tenter de faire le point avec les deux autres Nornes. Elle activa sa puce de communication et lança l’appel. Quelques secondes plus tard, ils répondirent.

— Skuld pour Urd et Verdandi, avez-vous quelques minutes devant vous ?
— Oui.
— Oui.
— Nous devons nous informer mutuellement de nos avancements respectifs. Je parlerai en dernier, Urd tu commences.
— Ma couverture en tant que laborantin à la clinique m’a récemment permis d’avancer sur l’affaire concernant Rose Jafrey. Pour rappel, elle a été retrouvée il y a six jours terriens aux abords de la forêt non loin d’ici, inconsciente. Elle est sortie de son coma il y a quelques heures, et j’ai pu entendre son récit grâce à un micro que j’avais camouflé dans sa chambre. Malheureusement, il semblerait que sa mémoire soit détériorée : elle dit ne se souvenir de rien, si ce n’est qu’elle a pénétré dans la forêt en compagnie du capitaine Mastyre, qui elle est toujours portée disparue.
— Est-ce que tu sais pourquoi elle a tenté cette expédition ?
— Son discours est à la fois perturbé et perturbant… Elle a déclaré que Mastyre lui aurait confié la découverte éventuelle d’une forme de vie intelligente. Elle a également avoué que c’est l’excitation de cette découverte qui l’a poussée à convaincre la pilote de l’amener sur place, et qu’à partir de là elles se sont toutes deux perdues. Elle n’a hélas pas été capable d’en dire plus. Pour le moment, elle demeure dans sa chambre à la clinique et sous bonne garde.
— Pourquoi est-elle gardée ?
— A priori, l’amiral craindrait la divulgation d’informations sur des choses dont il n’a pour l’instant ni connaissance ni preuve d’existence. Il est préventif et ne tient absolument pas à ce que de folles rumeurs perturbent le plan d’installation qu’il a initié. D’autre part, il va évidemment l’interroger personnellement afin d’apprendre ce qu’il y a à apprendre. C’est tout de mon côté.
— Bien, surtout tiens-nous au courant de la moindre nouveauté. Si l’existence d’une forme de vie intelligente était confirmée il est primordial de le savoir avant l’ensemble des colons si nous voulons être en mesure de les contrôler.
— Compris.
— Verdandi, à toi.
— Comme vous le savez tous les deux, je suis officiellement dans l’équipe d’Ashley Jafrey. Celle-ci ne semble pas réellement touchée par l’histoire qui concerne sa sœur. Je ne sais pas si elle préfère garder ça pour elle ou si elle s’en fiche. En tout cas, ce qui est certain c’est qu’elle a de plus en plus de mal à accepter l’autorité de l’amiral. Il faudra la surveiller de près afin qu’elle ne déclenche pas de trouble préjudiciable. Par ailleurs, ça ne l’empêche pas de poursuivre une relation ambiguë avec le lieutenant Recht. C’est important de le savoir car si jamais l’amiral décidait de prendre des mesures quant à son énervement perpétuel contre lui, la réaction du lieutenant serait déterminante pour la suite des événements et notamment pour la stabilité du pouvoir actuel.
— D’accord. Continue de surveiller tout ça.

Reiko se lança à son tour dans le récit de ses dernières observations. Une fois cela fait, elle coupa la communication et commença à regagner le baraquement où elle logeait. Il lui restait quelques heures libres pour dormir un minimum et prendre un repas chaud, mais elle pressentait que malgré son état de fatigue, son esprit serait bien trop actif pour trouver le sommeil aisément.

Les informations communiquées par Urd et Verdandi étaient plus qu’intéressantes et soulevaient d’importantes questions. La plus préoccupante, pour elle comme pour tous les humains de la colonie, était l’existence d’une forme de vie intelligente. De cette question en découlaient beaucoup d’autres : quel type de forme de vie ? Quel comportement ? Comment réagir ? Comment la nouvelle serait accueillie par la communauté ? Y aurait-il un intérêt pour les hommes et les femmes venus de la Terre à ce qu’ils entrent en contact avec une espèce intelligente ?

Beaucoup de questions, nourries de peurs et d’espoirs…

Il était inutile pour le moment de ressasser toutes ces interrogations sans réponse. Ce qu’elle devait faire, c’était assister par n’importe quel moyen à l’interrogatoire que voulait organiser l’amiral Romus pour résoudre les énigmes liées à l’escapade de Rose Jafrey et de la toujours disparue Diane Mastyre. Elle eut alors une idée. Reiko se dirigea vers les quartiers de commandement, ne pensant absolument plus à se reposer ou à dormir.

Arrivée devant le sas d’entrée, l’apparente militaire exécuta un bref salut de la main aux deux gardes postés là, exhiba son badge d’identification, puis pénétra d’un pas rapide dans le grand hall aux couleurs de fer. Il régnait dans cet endroit une agitation intense, digne d’une fourmilière en plein pic d’activité. Ce n’étaient pas seulement des soldats, mais aussi des ouvriers qui venaient faire leur rapport, des scientifiques qui requéraient certains accords pour continuer leurs études du jour, des ingénieurs qui en faisaient autant que les scientifiques, et des personnes habillées en civil, qui étaient probablement là pour des raisons liées à la colonie. Car si tout ce petit monde s’activait, se débattait, s’évertuait à faire les choses aussi bien qu’elles pouvaient l’être, c’était pour elle, la détentrice de toutes les attentes : la colonie. Et tout ce brouhaha assourdissant et ininterrompu était son pouls.

Reiko traversa la dense foule en s’évertuant à ne toucher personne, ondulant comme un poisson qui danse dans les eaux les plus tumultueuses, ne voulant provoquer d’interaction avec personne, obnubilée par sa mission du moment. Elle atteignit rapidement la salle de commandement où elle espérait trouver l’amiral. Elle s’identifia une nouvelle fois, et lorsque les portes s’ouvrirent, bien que son visage restât impassible, elle fut soulagée de voir que la personne qu’elle cherchait était présente.

Romain Romus était penché au-dessus d’un énorme écran duquel émergeaient de fins hologrammes lumineux représentant les installations de la base. Il y avait également beaucoup de données chiffrées et de lignes de code qui défilaient trop vite pour être lues, ainsi que des symboles colorés qui semblaient déterminer des éléments importants. Au côté de l’homme qui dégageait encore et toujours cette étrange aura paternelle se tenaient quelques officiers, dont le lieutenant Recht. Lorsque Reiko entra, un nouveau garde l’arrêta en levant la main devant elle. Elle se racla la gorge sciemment, et réussit à capter l’attention du lieutenant aux origines allemandes, qui l’invita à approcher.

— Y a-t-il quelque chose d’important, soldat ? demanda Recht.
— Lieutenant, je me permets de vous faire une demande particulière, commença l’espionne sous ses attraits de militaire lambda.

Reiko s’arrêta une seconde pour choisir avec précision le moindre de ses mots. Elle percevait une énorme tension. Les dirigeants qu’elle avait en face d’elle portaient sur leurs épaules le poids colossal de responsabilités ô combien capitales pour la pérennité de l’espèce humaine, et cela se sentait : il n’y avait pas d’animosité dans l’air, mais c’était quelque chose de très proche, d’électrique et de dangereux, quelque chose qui s’il entrait en contact avec la moindre idée ou le moindre sentiment de conflit, de menace ou de danger, pouvait s’embraser instantanément et engendrer un chaos sans nom. Elle les regarda encore, et ce qui aurait dû lui sauter aux yeux le fit alors : tous portaient d’énormes stigmates de fatigue et d’épuisement. Cernes abyssaux et noirs, dos voûtés et épaules basses, le teint extrêmement pâle, c’était des zombies qui portaient le devenir de la colonie. C’était avec des zombies qu’elle devait communiquer.

— Je ne vais pas y aller par quatre chemins, reprit-elle. Je suis au courant de… « l’escapade » de la botaniste Rose Jafrey, et je…
— Comment est-ce possible ?! s’exclama vivement l’amiral en se retournant brusquement, les yeux ronds et grands ouverts. Il est donc impensable que quiconque puisse garder la moindre information secrète pendant un minimum de temps ?
— Expliquez-vous clairement, ordonna le lieutenant en serrant les mâchoires, une main aplatie de dépit sur son front.
— L’explication est simple, je vous rassure. Je faisais partie de l’équipe qui a retrouvé Jafrey inconsciente.

La tension qui quelques secondes auparavant avait littéralement explosé retomba légèrement. Le lieutenant Recht soupira longuement. L’amiral, lui, ne cachait pas son énervement, mais malgré cela son visage s’adoucit petit à petit, et lorsqu’après quelques pas il posa ses mains sur les épaules de Reiko, il avait retrouvé son aura bienveillante.

— Vous êtes..?
— Reiko Musashi.
— Et qu’est-ce que vous désirez au juste ?
— Je suppose que Jafrey est encore en état de choc, et que sa mémoire peut en être altérée. Je pense que la présence d’une femme peut être bénéfique à elle comme à vous, car elle la mettrait à l’aise. Mais plus que cela, un visage qui sans être familier n’est pas inconnu pour elle pourrait clairement l’aider à remettre de l’ordre dans son esprit et à vous confier les informations que vous attendez. C’est pourquoi je demande à participer à l’interrogatoire que vous comptez lui faire… (subir ? pensa-t-elle) passer. Tout ce qu’elle dira vous aidera et donc aidera la communauté.
— Vous êtes intelligente, répondit l’amiral après quelques secondes de réflexion. Eh bien, si vous êtes disponible maintenant, nous allons nous rendre auprès de l’apprentie aventurière sur le champ.

Elle s’était attendue à devoir plus batailler verbalement que cela. Peut-être que la fatigue qui pesait lourdement sur les épaules de l’amiral lui faisait baisser sa garde… Ou peut-être simplement qu’il ne voyait pas pourquoi il devrait être sur ses gardes face à un soldat de la colonie. En son for intérieur, Reiko espérait que la deuxième hypothèse était la bonne, car cela lui garantirait une plus grande marge de manœuvre pour ses opérations à venir.

Reiko accepta avec enthousiasme la proposition de l’amiral Romus. Ce dernier se retourna vers les officiers qui étaient restés autour des hologrammes et leur demanda de « poursuivre les procédures ». Puis il se tourna vers le lieutenant Recht qu’il invita à le suivre jusqu’au quartier où se trouvait Rose Jafrey. Ainsi, ils partirent tous les trois, sans mot dire pendant tout le trajet.

Arrivé devant la porte de la chambre, le trio, mais l’amiral en particulier, fut alpagué par une furieuse voix féminine. Reiko se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec une grande et magnifique femme aux cheveux flamboyants et au regard de braise. Les traits de son visage étaient durs et agressifs. Elle avait les bras croisés sur sa blouse d’ingénieur, blouse sur laquelle figurait son nom : Ashley Jafrey. La sœur de Rose Jafrey.

— Et vous comptiez me dire quand que vous l’aviez retrouvée ? envoya la rousse entre ses dents serrées.
— Ceci est une affaire de la plus haute importance, répondit l’amiral en lui lançant un regard des plus noirs, et cela ne vous concerne en rien.
— Non, cela ne me concerne en rien, c’est vrai, après tout, ce n’est que ma sœur ! vociféra-t-elle sarcastiquement.
— Bien sûr que c’est votre sœur, mais en l’occurrence, elle est surtout la détentrice d’informations absolument capitales pour le bien de tous. En cela, j’ai absolument tous les droits pour gérer la situation comme je le juge nécessaire, que cela vous plaise ou non.
— Oh oui, la colonie avant tout, vous êtes si sage et clairvoyant, comment ai-je pu être aussi bête… Qu’est-ce que le bien-être d’une personne face à celui de toute une communauté ?
— Cessez vos sarcasmes, je n’ai pas le temps pour ça, asséna Romus en haussant légèrement mais distinctement le ton.
— J’exige de voir ma sœur, riposta une Ashley inflexible.
— Amiral, s’immisça le lieutenant Recht, peut-être qu’il serait bon de l’emmener également, et ce pour les mêmes raisons qu’a avancées Musashi.
— C’est vous, Musashi ? lança la femme enflammée en pointant son menton vers la soldate qui acquiesça de manière impassible (bien qu’elle n’appréciait absolument pas le ton employé à son égard). Oh et puis peu importe, je sais très bien pourquoi vous êtes là : vous voulez interroger ma sœur. Je peux comprendre cela, je ne suis pas stupide au point d’oublier pourquoi nous sommes tous ici sur cette planète, mais je tiens à être présente auprès de Rose.

L’amiral Romus souffla longuement. Au fond de lui il comprenait les propos brûlants qui venaient de se déverser dans ses oreilles fatiguées. Il n’avait pas la force de les condamner et encore moins de les rejeter, alors il accepta. Plus par épuisement qu’autre chose.

Le quatuor entra donc dans la chambre gardée par trois soldats, Ashley en tête, Reiko fermant la marche. Tandis que la première se hâta jusqu’au chevet de sa sœur, la dernière prit le temps d’observer les lieux. Il n’y avait pas de fenêtre, et les coins arrondis donnaient l’impression étrange d’être dans une capsule. Cette impression était renforcée par une blancheur quasi immaculée de tous les éléments, des murs aux draps en passant par le moindre meuble. Deux lits figuraient ici, le premier parfaitement normal, le deuxième beaucoup plus rare : il s’agissait là d’un lit médical de dernière génération, que l’on appelait le plus souvent une bulle. En effet, le patient était enfermé derrière une paroi hermétique et bénéficiait de soins administrés par des nano robots qui se déployaient à l’intérieur de la bulle. En général, ce genre d’équipement était utilisé pour des personnes en état très inquiétant et surtout aux symptômes, blessures, maladies inconnues. La présence de ce lit ici même n’augurait rien de bon…

Reiko porta alors son regard sur la cible de toutes les attentions et de toutes les interrogations. Elle était assise dans son lit, vêtue du même uniforme bleu pâle qu’arboraient tous les patients en convalescence. Elle avait le regard un peu perdu, mais souriait légèrement, semblant apprécier la présence imprévue de sa sœur qui avait pris ses mains dans les siennes. Son front portait encore les marques du gel cicatrisant qu’utilisaient les médecins, et l’atèle qu’elle portait à son bras gauche témoignait d’une fracture. Sur sa table de chevet traînait un plateau repas qu’elle avait à peine touché. À première vue, elle ne semblait pas en état de choc, cependant il était clair qu’elle avait encore besoin de beaucoup de repos tant elle paraissait fragile et affaiblie.

L’amiral Romus prit une chaise et s’assit à la droite du lit de Rose, Ashley se trouvant à la gauche. Le lieutenant Recht s’adossa à un mur et resta en retrait, observant la scène en gardant le visage fermé. Reiko hésitait entre s’approcher et rester avec le lieutenant. Bien qu’elle savait que la botaniste était en grande partie amnésique, elle craignait un retour malchanceux de souvenirs, flashs de scènes passées où elle n’avait jamais figuré. Elle décida malgré tout de s’avancer, et tendit sa main avec une esquisse de sourire faussement amical.

— Je suis Reiko Musashi, c’est moi qui vous ai retrouvé aux abords de la forêt avec ma patrouille, commença l’espionne afin de poser un cadre que la pauvre amnésique ne pourrait refuser faute de souvenirs.
— Bonjour, répondit timidement Rose. Veuillez m’excuser, mais votre visage ne me dit absolument rien. Ma mémoire me joue encore des tours…
— Ce n’est pas grave, nous sommes là pour ça, assura Reiko d’un sourire qui feignait admirablement la compassion et la compréhension.
— Écoute, les interrompit Ashley d’une voix mordante, ils sont là pour te poser des questions car ils pensent que tu détiens des informations primordiales. Bien sûr, tout ce dont tu pourras te souvenir sera utile à tous, mais nous ferons les choses à ton rythme, en fonction de toi et de comment tu te sens. Les choses sont bien claires, n’est-ce pas Amiral ?

Ne pouvant réfréner un tic d’énervement heureusement masqué par sa barbe grise et blanche, Romus acquiesça, conservant son aura paternelle qui indubitablement serait une formidable alliée pour l’interrogatoire qu’il allait commencer, malgré la présence hostile qui paraissait littéralement l’incendier des iris. Rose, qui voulait absolument se souvenir d’une part pour aider mais surtout pour elle-même, accepta de répondre à un maximum de questions dans la mesure de ses forces et de sa mémoire.

L’amiral, qui projetait déjà depuis la veille de rendre visite à l’apprentie aventurière, avait déjà établi son « plan de bataille » : à la manière d’un sculpteur, il comptait s’attaquer à cette masse informe de trous noirs et tailler de plus en plus précisément grâce à des questions au fur et à mesure de plus en plus pointues, jusqu’à définir les contours des souvenirs et en extraire la vérité, ce chef-d’œuvre dont il avait tant besoin.

Rose se redressa dans son lit, prit une grande inspiration puis se racla la gorge à la manière d’un orateur qui s’apprête à démarrer un discours. Elle posa d’abord son regard sur le visage de sa sœur. Elle était aussi étonnée que reconnaissante qu’Ashley fut présente, d’autant plus qu’elle n’avait eu droit à aucune visite d’ordre personnel. Elle dirigea ensuite son regard vers l’homme qui commandait l’ensemble des colons, et dans un murmure prononça « Je suis prête ».

Et l’interrogatoire commença.

L’amiral débuta par des questions dont il avait déjà les réponses, des questions qu’on avait déjà posées à la botaniste il y avait quelques heures. Pourquoi avez-vous décidé de quitter le vaisseau ? Avec qui ? Comment avez-vous fait connaissance avec cette personne ? Toutes les réponses que donnait Rose étaient là uniquement pour la mettre en confiance, pour la persuader qu’elle était capable de fouiller assez loin dans sa mémoire pour dissiper cet opaque brouillard qui s’était installé sur ses souvenirs. Romus parlait lentement, avec beaucoup de douceur, toujours en souriant et arborait un visage empli de compassion et de compréhension. La seule ombre dans ce portrait était le regard menaçant et embrasé d’Ashley, muée en véritable cerbère.

Peu à peu, Romain Romus, en homme de guerre expérimenté qu’il était, précisait ses questions. C’était un cycle régulier, une rotation entre des segments du récit de Rose, et chaque rotation terminée relançait la même rotation de manière encore plus détaillée, à la façon d’un peintre qui appose petit à petit de nouvelles couches de pigments sur sa toile. « Pourquoi avez-vous décidé de quitter le vaisseau ? » devenait « Qu’est-ce qui a éveillé votre curiosité au point de vous faire violer toutes les règles de sécurité établies ? ». Pour le moment, cela fonctionnait, puisque la réponse « Quelqu’un m’a parlé d’un événement très étrange » se transformait en « Il y aurait peut-être à la surface de la planète une forme de vie intelligente aux caractéristiques totalement inédites ». Reiko lisait clairement dans le jeu qu’il pratiquait, et, il fallait l’avouer, était très étonnée par l’aisance de l’amiral dans ses manœuvres calculées.

Du fond de la chambre, Lukas Recht observait les échanges avec attention. Il écoutait avec un intérêt très vif chaque phrase de l’aventurière d’un jour et essayait de se faire des représentations de ce qu’elle narrait, bien qu’elle fût volontairement ou pas avare en détails. Il était déjà allé plusieurs fois en mission de reconnaissance et avait de ce fait exploré des zones où nul être humain ne s’était rendu, mais il avait fait le constat avec une certaine déception que si animaux incroyables il y avait, ils étaient de nature très discrète, et si un répertoire des nouvelles espèces commençait à être bien fourni, il se doutait que des formes de vie plus développées et plus intelligentes que celles qu’il avait rencontrées se cachaient encore des regards humains, peut-être dans l’observation ou peut-être dans la peur.

À côté du fond même de l’interrogatoire, la forme que prenait ce dernier était de plus en plus intrigante. Son instinct ou son sixième sens lui faisait ressentir des choses qui étaient si palpables qu’elles en devenaient presque oppressantes. L’individu lambda ne pourrait s’en rendre compte sans connaître la raison de la présence de toutes les personnes réunies dans la chambre, et encore, il faudrait avoir une bonne connaissance de ces personnes. C’était le cas de Recht. Pour être sous les ordres de l’amiral depuis plus de deux ans, et pour avoir une relation poussée (voilà les termes qu’il était sûr de pouvoir utiliser sans se fourvoyer) avec Ashley, il cernait trop bien ce qui se tramait ici : un rude combat psychologique se déroulait sous ses yeux.

Pour le moment, la rousse sœur de Rose n’avait pas prononcé le moindre mot. En revanche, son visage ne manquait pas de faire passer des messages à destination de l’amiral. Ses dents étaient serrées depuis le début, et ses yeux dans lesquels brûlait une volonté ardente ne se détachaient pas de ceux de l’interrogateur qu’Ashley percevait comme malintentionné. Une aura incandescente émanait de celle qui voulait protéger sa faible sœur. En retrait, Reiko percevait l’animosité difficilement muselée de l’ingénieure, mais elle n’intervenait pas, préférant l’observation à l’interaction. En face, l’amiral Romus restait concentré, fixé sur son objectif qui était de trouver la vérité. Il comprenait très bien les messages que les iris qui le fixaient lui adressaient, mais il se comportait comme s’il les ignorait. Les mots qu’il employait avec Rose se voulaient rassurants, mais il s’en dégageait aussi un caractère inflexible, un caractère qui signifiait indirectement que si la douceur et l’empathie s’avéraient incapables de lui apporter ce qu’il désirait, il n’hésiterait pas à envisager des moyens plus efficaces.

Cette situation gênait beaucoup Recht. Vis-à-vis de l’amiral, il n’appréciait pas percevoir la détermination qu’il avait auparavant tant admirée prête dans cette situation à employer des méthodes condamnables. Car même s’il connaissait l’amiral à travers de très grandes qualités humaines, il ressentait en cet instant que cette humanité pouvait devenir prétexte à ne plus en user. Ça, il le comprenait autant qu’il en éprouvait du dégoût. Mais au fond de lui, s’il y avait un choix à faire, il savait lequel il ferait…

Malheureusement, cette situation était rendue encore plus compliquée par l’aspect affectif qui s’y mêlait. Il avait des sentiments pour Ashley. Il la désirait depuis longtemps, et nourrissait beaucoup d’espoir quant à une relation future. Et quand il essayait de rester le plus objectif possible, il comprenait aussi le comportement qu’elle adoptait vis-à-vis de l’amiral et de sa sœur. Même si, dans ses souvenirs, Recht n’avait jamais noté une grande affinité ou un grand amour entre les deux femmes, il savait très bien que les liens du sang pouvaient renverser bien des choses. Quand en plus de cela il rajoutait le fait qu’Ashley nourrissait beaucoup d’animosité envers l’amiral (et que c’était d’ailleurs réciproque), il ne voyait pas d’issue heureuse ou même diplomatique à l’affrontement qui se déroulait sous ses yeux.

Perdu dans ses réflexions, il en avait délaissé l’interrogatoire, bien au contraire de Reiko qui absorbait chaque parole et chaque geste avec une attention inébranlable mais toujours en retrait, et fut vivement sorti de ses pensées par la voix furieuse d’Ashley.

— Mais qu’est-ce que vous insinuez amiral ? s’exclama avec véhémence la rousse au regard de braise. Vous insinuez que ma sœur fait de la rétention d’information ?
— Écoutez, répondit-il en fronçant ses épais sourcils, si je ne peux mener à bien ce simple interrogatoire en votre présence, vous allez devoir sortir.
— Vu vos insinuations, je ne risque pas de quitter cette pièce tant que vous y serez. Comment osez-vous sous-entendre que ma sœur pourrait vous cacher des choses sur la disparition de la capitaine Mastyre ? Quel serait son intérêt ? Ne croyez-vous pas qu’elle culpabilise assez comme ça d’avoir poussé la capitaine à l’accompagner ?
Ashley, ne t’énerve pas, tu te méprends sur ses intentions… tenta d’apaiser Rose.
— Et toi ne te méprends pas sur les siennes, il n’a que faire de ton état, tout ce qu’il veut c’est savoir. Il ne sait pas ce qu’il veut savoir mais il pense qu’il y a des choses à savoir.
— « Il » va vous mettre aux arrêts si vous continuez à faire obstacle à sa démarche, tonna Romus, abandonnant de sa stature bienveillante.
— « Il » me menace maintenant ? « Il » a tous les droits et n’hésitera pas à en faire usage ?
— Exactement.
— C’est un véritable scandale !

Ashley se leva d’un coup, contourna le lit et vint se tenir droite devant l’amiral qui en fit de même. Les deux se lançaient des regards électriques, et semblaient comme des loups prêts à en découdre à coups de crocs et de griffes. Recht s’interposa vivement, prêt à les séparer s’ils en venaient à se battre. Ce qui serait annonciateur de très mauvais jours.

Amiral, intervint timidement Rose, je vous assure que je vous dis tout ce que je sais. La dernière fois que j’ai vue Diane Mastyre, nous étions dans une clairière au cœur de cette gigantesque forêt. Nous nous sommes assises quelques minutes car j’avais besoin de faire une pause. À ce moment-là, quelque chose a percuté mon crâne et j’ai perdu connaissance. La suite, vous la connaissez mieux que moi.

— D’accord, d’accord, dit-il en réunissant les restes de son calme. Admettons…
— Qu’est-ce que ça signifie ce « admettons » en roulant des yeux ? fulmina Ashley qui semblait à la limite de l’explosion.
— Ashley, garde ton calme ! lâcha Recht gagné à son tour par l’énervement montant.
— Toi…
— Silence ! claqua Romus en tapant du pied. Je n’ai qu’une question et ensuite j’en aurai fini.

Ashley avait oublié l’amiral. Avait oublié sa sœur. Avait oublié cette inconnue asiatique qui avait prétendu être là pour aider Rose à se souvenir mais qui n’avait rien dit ni fait. Elle n’avait d’yeux et d’oreilles que pour celui qui avait choisi le côté opposé au sien. Ses pensées envers Lukas l’auraient littéralement incinéré si elles avaient pu se matérialiser. Le sang bouillonnant, elle se sentait trahie.

Lui ne se sentait pas trahi mais désemparé face à la situation et aux choix sur lesquels elle aboutissait. Lui n’avait pas le sentiment de condamner qui que ce soit. Lui voulait simplement que tout se passe bien d’un côté comme de l’autre même si cela était impossible. Lui était tiraillé entre le cœur et le devoir. Mais le devoir avait une petite longueur d’avance sur le cœur.

Romus en avait plus qu’assez de voir ses plans remis en question alors qu’il n’avait qu’une obsession : le bien de tous. Il ne comprenait pas que l’on ne puisse pas comprendre cela. Il ne comprenait pas que l’on ne voit pas à quel point il était difficile de prendre des décisions qui avaient l’allure de sacrifices pour le bien de la communauté. Il comprenait juste que le costume de leader se tissait des mêmes étoffes que celui du bourreau.

L’amiral s’assit sur le lit et reprit les mains de Rose dans les siennes. Il avait délaissé ses atours de grand-père bienveillant et arborait maintenant ceux d’un homme glacial et déterminé :

« Comment expliquez-vous qu’on vous ait retrouvé seule à la lisière de la forêt ? Et pourquoi vous murmuriez « Laissez-la » ? »

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