L1-chapitre-10

Diane avait perdu la notion du temps. Elle ne savait pas depuis quand elle se trouvait dans la chambre forestière. Elle ignorait combien de minutes, d’heures, ou même de jours s’étaient écoulés depuis sa rencontre avec cette incroyable créature végétale. Mais elle était certaine de deux choses : la première était qu’elle avait énormément de savoir à glaner sur ce qui se nommait Sil’Dra, et la deuxième était qu’elle n’était pas en danger.

Elle en était sûre pour plusieurs raisons. D’abord, son corps se trouvait dans un bien meilleur état qu’avant sa période de sommeil, comme le lui avait assuré l’être de racines. Ensuite, elle éprouvait un sentiment très étrange d’apaisement profond, un sentiment qu’elle n’avait jamais connu jusque-là. Cela l’enveloppait littéralement d’une aura chaude et réconfortante. Elle n’avait pas d’explication rationnelle à cela, mais toujours était-il qu’elle ne s’était jamais sentie aussi bien qu’à ces instants-là. Et enfin, elle avait foi en son interlocuteur, et croyait là aussi sans raison qu’elle pouvait lui faire confiance.

Diane pencha la tête et regarda ses jambes. Elle était épatée par l’efficacité de l’ambre (elle appelait cela de l’ambre, mais elle se doutait que ce n’était pas simplement cela), car ne figurait plus sur sa cuisse auparavant déchirée qu’une fine cicatrice qui était probablement vouée elle aussi à disparaître. Quant à son tibia, il était retourné à sa place, et tout cela sans qu’elle ne s’en fut rendu compte. Elle s’était endormie une fois son visiteur parti, toujours très endolorie, et à son réveil, elle avait fait ce réjouissant constat. La jeune femme se sentait rétablie, et elle n’attendait plus qu’une chose : sortir de sa prison régénératrice et découvrir ce qui se trouvait derrière le mur de ronces.

Elle crut que le moment tant espéré était arrivé quand le phénomène qui avait précédé l’arrivée de son visiteur se reproduisit. L’être qui émergea dans un spectacle floral identique mais toujours aussi impressionnant et merveilleux était légèrement différent de celui avec qui elle avait conversé. Ses contours étaient encore plus précis dans leur mimétisme d’une silhouette humaine, ce qui troublait profondément Diane. Était-ce la même personne ? Pouvait-elle même parler de « personne » ? Encore plus perturbant, son visage ressemblait au sien dans ses traits, pas vraiment comme son reflet dans un miroir, mais tout de même assez pour que cela fut dérangeant.

— Êtes-vous le même que j’ai déjà rencontré ? demanda-t-elle d’une voix troublée. Êtes-vous Sil’Dra ?
— Nous sommes Sil’Dra, oui. Comment pourrions-nous ne pas l’être ? répondit la voix androgyne et monocorde qu’elle reconnut.
— Je ne sais pas… Je suis un peu perdue. Il y a des choses que je peine à comprendre.
— Nous sommes là pour vous apprendre. Comme nous l’avons dit. Nous attendons vos questions et nous vous éclairerons.
— Je vous en remercie. Cela me touche, sincèrement. Quand je vous écoute, vous vous exprimez toujours par « nous ». J’ai déjà compris que la notion d’individu vous est étrangère, néanmoins, j’ai du mal à cerner votre définition du « nous ». Qu’est-ce que cela englobe au juste ? Et qui est Sil’Dra ?
— Nous allons répondre à cela, mais tout d’abord, laissez-nous vous sortir du Seng.
— Qu’est-ce que le « sangue » ?

La créature végétale ne répondit pas et se contenta de désigner du bout d’un de ses membres boisés le mur d’ambre dans lequel était figée la prisonnière. Elle ferma les yeux et la matière dorée commença à perdre de sa solidité jusqu’à en glisser sur le sol de racines à la manière lente de coulées de magma. Diane s’agrippa à un rebord de l’alcôve pour ne pas tomber. Malgré son ressenti de santé retrouvée, ses jambes étaient fébriles. Pour ne pas s’écrouler, elle posa un genou sur le parterre, puis respira profondément. La pression de l’ambre n’était plus présente, et elle devait se réhabituer à la normalité de l’air ambiant. Son corps nu ruisselait de gouttes brillantes comme de l’or. Sous le regard impassible de l’être qui venait de la libérer, elle prit quelques instants pour se remettre.

La créature, sans même se pencher ou se tourner vers Diane à qui pourtant elle s’adressait, entama son explication, récitant une évidence.

« Sil’Dra est tout. Sil’Dra est la planète et tous ceux qui y vivent. Sil’Dra est les animaux et les végétaux. Sil’Dra est l’équilibre. Nous faisons tout ce que nous faisons pour Sil’Dra. Nulle vie n’est possible sans Sil’Dra car Sil’Dra est la vie. »

Diane se redressa et toisa l’être végétal du regard. Ce pamphlet était digne de ceux prononcés dans les sectes les plus basiques. Elle tombait vraiment de haut. Mais la chose qui avait formulé ces paroles lut dans son esprit et reprit son discours.

« Nous sentons du doute en vous. Nous sommes quelque chose qu’il est difficile pour vous de concevoir. Essayez d’ouvrir votre perception à quelque chose de supérieur à votre simple existence. Sans la terre, vous n’êtes rien. Sans l’air, vous n’êtes rien. Sans l’eau, vous n’êtes rien. Ces éléments les uns sans les autres ne sont rien. Tout existe car tout existe ensemble, en même temps. Nous lisons en vous ce que vous appelez une expression : « il n’y a pas d’ombre sans lumière, ni de lumière sans ombre ». Il en va de même pour tout ce qui existe. Il en va de même pour nous. »

La jeune femme, sans pour autant s’en rendre compte, s’était assise en tailleur, tout en regardant avec concentration l’être qui lui dispensait sa vision et sa conception du monde. Elle avait la posture d’un disciple qui apprend de son maître. Et bien qu’au commencement de cette leçon elle avait trouvé les phrases dignes des religions les plus aveugles, elle sentait peu à peu une force s’emparer d’elle à la manière de vagues glissant sur une plage, doucement mais inexorablement.

« Quel est le but de la vie ? Il n’y en a pas, si ce n’est de vivre. Tout ce que nous faisons, comme tout ce qui doit être fait, va vers cela. Nous avons conscience de l’incommensurable richesse qu’est la vie, et c’est pourquoi toute notre existence est dirigée vers elle. Encore une fois, nous lisons en vous du scepticisme. Vous croyez que c’est tellement logique que cela perd de son sens (Diane ne put s’empêcher d’esquisser un sourire gêné, car bien que la créature ait pu décrypter ce qu’elle pensait, elle n’en était pas moins respectueuse). Puisque ça l’est tant que ça, pourquoi votre propre existence en tant qu’humanité a toujours entraîné l’éradication de vies ? Vous avez toujours pensé que votre salut dépendait de la disparition d’autres. Et en suivant ce raisonnement, comme vous l’avez dit, votre foyer ne vous a plus été propice. Votre propre terre a agi pour vous faire partir car vous n’êtes pas en adéquation avec la vie. »

Diane baissa la tête, faisant retomber sa courte chevelure blonde sur ses yeux clos de honte. Cela paraissait si évident ! Si simple ! Il avait totalement raison : la recherche perpétuelle du bonheur humain passait systématiquement par la dépossession de quelque chose ailleurs. Nous voulions de magnifiques parures ? Des animaux étaient abattus et leur peau arrachée. Nous voulions manger plus que de raison ? Aucun problème, il n’y avait qu’à se servir. Nous voulions du pouvoir ? Là encore, nul souci, il n’y avait qu’à asservir les peuples et leur ôter leur liberté et leur conscience. Cet appétit infernal qui avait fini par bouffer le monde ne l’avait pas fait d’une seule bouchée. Depuis toujours, les humains s’étaient persuadés, tout en ayant connaissance des problèmes qu’ils créaient, que les retombées ne les atteindraient pas, qu’ils seraient morts et enterrés bien avant cela. Non seulement ils avaient précipité par ce comportement leur perte à tous, mais en plus de cela, alors même qu’ils se gavaient encore et encore et encore, des milliards de leurs semblables tentaient de survivre misérablement dans un monde qui ne leur avait jamais appartenu en tant que simples êtres vivants.

« Il y a tellement de notions que vous avez inventées et que jusqu’à votre rencontre nous ne connaissions pas. Vous avez créé de vos propres mains ces concepts car vous pensiez qu’ils répondraient à des besoins qui eux aussi avaient été créés dans vos têtes. Nous ne concevons pas de tels besoins. Et maintenant que nous en avons connaissance et que nous voyons où ils vous ont mené, nous comprenons pourquoi nous n’avons jamais eu la nécessité de les fabriquer. Vous avez mis au monde des illusions qui vous ont poussé à en partir. Ici encore, il y a un équilibre : un organisme malade ne peut vivre dans l’harmonie, alors il doit guérir, et pour guérir, il doit expulser le mal qui le ronge. Voilà pourquoi vous avez dû quitter votre monde. »

Diane ne pouvait rien répondre. Elle ne put s’exprimer qu’à travers les perles d’eau salée qui dévalaient ses joues. C’était tellement vrai… Elle en avait les mains qui tremblaient de rage, mais cette rage était tournée vers elle-même, vers ce qu’elle était, une abrutie d’humaine, cette espèce qui s’était comportée comme un virus dévastateur à l’échelle planétaire. Et aujourd’hui, un extraterrestre de feuilles et de branches lui assénait, du haut de toute sa sagesse et de toute sa vision ô combien harmonieuse de la vie, un portrait aussi réaliste que douloureux à endurer.

« Nous ressentons ce que vous nommez de la colère chez vous. Nous avons incorporé ce concept. Peut-être l’utiliserons-nous. Mais ne cédez pas à cette tentation. Puisque vous êtes ici, tout n’est pas perdu. Nous allons vous apprendre, et vous transmettrez ce savoir aux vôtres. Découvrez à travers nous. Ensuite, libre à vous de vous adapter ou non. Cependant, soyez certaine que si Sil’Dra perçoit une menace, Sil’Dra agira en conséquence. Car Sil’Dra est la vie, et la vie est Sil’Dra. »

La jeune femme essuya ses sanglots du revers de la main et leva les yeux vers ceux de l’être végétal. Elle regarda avec force les iris d’ambre, sans prononcer de mots car elle n’en avait pas besoin. Elle ne savait pas comment interpréter le discours qui venait de lui être délivré : une partie d’elle voulait croire que tout cela signifiait qu’une main était tendue vers elle, et par extension vers l’humanité, mais une autre partie se méfiait de cette créature qui paraissait en avoir appris énormément sur elle et sur ses semblables d’une façon qu’elle ignorait. Car effectivement, depuis le début de sa visite, elle prétendait « lire » en Diane, ou même avoir incorporé des concepts humains, or comment pouvait-elle connaître des choses sur les anciens habitants de la Terre hormis ce que la prisonnière avait elle-même prononcée ?

L’entité qui se tenait devant elle était-elle capable de télépathie ? Ou de quelque chose s’en approchant ? Diane avait-elle été soumise à des interrogatoires dont elle ne se souviendrait pas ? Et enfin, il lui manquait toujours une réponse cruciale : pourquoi et comment avait-elle eu besoin de se retrouver dans l’ambre régénératrice ?

Les yeux d’or la fixèrent intensément. Étaient-ils en train de déchiffrer ses pensées ? Et comme pour répondre à cette interrogation oppressante, la créature fit résonner sa voix dans sa tête.

— Vous avez peur. Pourquoi ?
— Vous le savez, siffla Diane qui était manifestement passée de la posture d’élève attentive à celle d’une personne cédant peu à peu à la peur. Vous lisez en moi.
— Ce n’est pas exactement cela, répondit l’incriminé sans être troublé le moins du monde. Vous êtes restée dans le Seng pour votre rétablissement. Tout comme il vous a apporté ce dont vous aviez besoin, il vous a analysé. Vous étiez totalement étrangère pour nous, aussi nous avions besoin d’informations pour savoir quoi et qui vous êtes. Tandis que vous étiez plongée dans un sommeil réparateur, le Seng nous a appris de quoi vous êtes faite. Il nous a également communiqué ce qui vous structurait mentalement.
— Ce qui me structurait mentalement ? releva Diane, légèrement perdue par la formulation.
— Des choses que vous désignez par les mots « souvenir », « expérience », « rêve »…
— Cela ne me plaît pas d’avoir subi cela à mon insu, mais en tant que femme qui a traversé de nombreuses batailles, je peux le comprendre : l’information est essentielle, concéda-t-elle à contrecœur. Néanmoins, pourquoi ai-je eu besoin d’être guéri par votre Seng ? Mon dernier souvenir est une image de vous m’empoignant fermement.
— Nous ne vous avons pas blessée directement, assura la créature. La vérité est que sur le chemin du retour vers le Glasir, une horde de monstres de la forêt a tenté de vous dévorer, a priori attirée par votre odeur. Nous vous avons protégée au mieux. L’essentiel est que vous êtes toujours vivante.

Cette explication contenta Diane. C’était logique : elle ne connaissait rien de la faune et de la flore présentes en ces lieux, et il n’était pas étonnant que des spécimens dangereux soient présents. Elle se sentait encore une fois idiote, elle qui avait commencé à faire des remontrances et qui finalement aurait dû offrir ses remerciements. Ce qu’elle fit dans l’instant.

Puis elle se rappela d’un élément dans la réponse qui lui avait été donnée : « Glasir ». Encore un mot dont elle ignorait la signification. Entre lui, « Sil’Dra », et le « Seng »… C’était tout un monde qu’elle devait découvrir, y compris à travers ses codes.

L’être de feuilles et de branches lui expliqua alors ce que c’était. Le Glasir n’était autre que le lieu où vivaient son interlocuteur et ses semblables. La comparaison la plus approchante dans le dialecte humain était qu’il s’agissait d’une sorte de village ou de ville. Cependant, beaucoup de choses étaient différentes. C’est ce qui lui fut expliqué.

— Il y a une nuance entre ce que vous appelez « ville » et le Glasir. Les humains n’ont pas de dépendance physiologique aux villes. Nous avons une dépendance totale au Glasir. Il est le cœur de notre système. Nous sommes reliés à lui. C’est pourquoi, comme vous pouvez le constater, nous sommes toujours physiquement reliés à la terre : car tous les liens passent par la terre, à travers les racines du Glasir. Elles s’étendent partout. Nous pouvons également les contrôler. Via ses racines coule le Seng, qui nous fournit notre énergie vitale. Vous voyez, tout est lié : nous sommes Sil’Dra et nous œuvrons pour la vie, alors la vie nous a donné le Glasir, qui lui-même nous donne la vie par le Seng qu’il nous distille.
— Et la boucle est bouclée, conclut Diane un brin admirative du système qui venait de lui être exposé. Mais, comment faites-vous pour répondre à vos besoins si vous êtes constamment reliés au sol ?
— Il est temps pour vous de nous suivre. Vous allez comprendre.

La créature lui tourna le dos et se dirigea vers la porte de racines qu’elle avait ouverte lors de son arrivée. Diane pris cela comme une invitation et lui emboîta le pas. Elle découvrit enfin l’endroit où elle se trouvait. Jamais de toute sa vie elle n’avait pu admirer un lieu aussi merveilleux et époustouflant.

Lorsque sa tête passa le seuil, s’ouvrit à elle ce qu’elle qualifia comme étant une gigantesque clairière. Elle regarda vers le haut en espérant apercevoir le ciel et au lieu de cela, elle constata que les troncs et feuillages qui formaient les bordures de l’épatant espace ne s’arrêtaient pas, mais qu’au contraire ils se prolongeaient verticalement, à tel point qu’ils se perdaient dans de très lointaines hauteurs pour former une cloche forestière de plusieurs centaines de mètres de haut. Les contours de cet endroit hors du commun étaient tapissés d’innombrables plantes aux couleurs époustouflantes, et même si toutes les teintes de l’arc-en-ciel étaient présentes pêle-mêle, l’ensemble n’en dégageait pas moins une éblouissante harmonie. Le sol était tapissé d’herbes et de fougères luxuriantes. Leurs éclats verdoyants mimaient les émeraudes avec perfection et reflétaient les lumières issues des mêmes lianes que Diane avait déjà observées dans sa cellule de rétablissement. À certains endroits, des bosquets aux parures d’un or rougeoyant émergeaient de la mer de jade, tels des îlots de rubis. Au milieu de tout cela, majestueux et étourdissant de par ses dimensions, un arbre s’élançait de toute sa prestance et se perdait dans la brume, assis sur une multitude d’énormes racines emmêlées. D’entre ces racines s’écoulaient lentement plusieurs petites rivières de sève, jusqu’aux parois de la clairière, s’en échappant entre les troncs pour se perdre dans l’empire yggdrasilien.

À certains endroits Diane aperçut des êtres similaires à celui qui l’accompagnait. Chacun d’entre eux était affairé, si bien qu’aucun ne remarqua sa présence quand elle foula de ses pieds nus le tapis herbeux étonnamment doux qui s’étendait devant elle. Il régnait en cet endroit une paix surnaturelle, comme si la clairière était hors du temps et de l’espace même, complètement protégée du chaos, immunisée contre tout ce qui pouvait avoir une consonance négative. Hormis elle et les créatures sylvestres, il n’y avait personne, ni humain (bien évidemment elle ne s’attendait absolument pas en voir ici), ni animal.

La jeune femme, la bouche légèrement entrouverte d’émerveillement, les yeux dévorant tout ce qu’ils captaient, finit par s’asseoir sur un petit rocher recouvert de mousse d’un vert obscur. Après quelques instants de contemplation sans que son accompagnateur ne la perturba (par respect ? Par fierté de partager cet univers incroyable ? Elle ne le savait pas et s’en moquait), elle changea de sujet d’observation et entama une étude des activités des créatures éparpillées dans le jardin digne des légendes. L’être végétal, qui se tenait toujours à ses côtés, reprit la « parole » et se lança dans une nouvelle explication à propos de ses congénères.

— Je vois que vous êtes nombreux, commenta Diane avec une voix rêveuse. Combien êtes-vous au total ?
— Les manifestations de Sil’Dra sont variées, répondit son interlocuteur toujours de sa voix neutre. Il n’y a pas de nombre, il y a juste des besoins auxquels il faut répondre.
— Mais puisque vous, vous êtes ici, et que les autres sont là-bas, c’est qu’il y a forcément quelque chose de différent entre vous et eux.
— Vous ne comprenez pas. Vous cherchez à nous affubler de caractéristiques qui définissent les êtres humains en tant que tels, mais c’est impossible. Notre fonctionnement n’a rien à voir avec le vôtre. Vous pensez l’humanité en une addition, ce qu’elle est : une somme de milliards d’« individus ». Comment nous, qui jusqu’à votre arrivée n’avions jamais rencontré et donc intégré le concept d’individu, pourrions-nous fonctionner de la sorte ?
— D’accord, je crois que je commence à assimiler votre façon d’exister. Du moins la théorie, car je ne vois pas comment en pratique cela peut être possible…
— Il faut que vous nous considériez autrement. Ce que vous voyez en face de vous, la forme que nous avons… Nous ne sommes ni plus ni moins que des réponses aux besoins de Sil’Dra : nos capacités, nos formes, notre nombre, tout est lié à Sil’Dra.
— Permettez-moi de faire une comparaison alors, cela m’aidera peut-être à y voir plus clair, proposa-t-elle avec une forte envie de comprendre et connaître. Si, par exemple, vous avez besoin de protéger un secteur, vous allez vous « équiper » de facultés en rapport avec ça, comme une résistance améliorée, ou une puissance amplifiée.
Nous ne sommes pas étonnés de voir que vous prenez en illustration une situation de conflit, souligna-t-il, neutre dans sa forme mais avec un fond que Diane interpréta comme de l’ironie.
— C’est plus une déformation professionnelle qu’autre chose, tempéra-t-elle en souriant. Mais c’est vrai que j’aurais pu évoquer une situation différente…
— Vous semblez comprendre notre fonctionnement, continua la créature en ignorant son excuse. Voyez cela plus simplement encore : nous avons besoin d’atteindre quelque chose en hauteur, nous grandissons, nous avons besoin d’être discrets, nous adoptons une forme effacée. Parfois, nous devons nous diviser en plusieurs manifestations, ou alors au contraire nous devons nous regrouper. Tout dépend de ce qui doit être fait pour Sil’Dra.

Le menton appuyé dans ses paumes, Diane réfléchissait. Elle essayait dans son esprit de reformuler les propos pour mieux les intégrer. Apparemment, elle était devant une communauté (communauté était le seul terme qu’elle parvenait à utiliser pour désigner les « manifestations de Sil’Dra ») qui obéissait à une intelligence collective. Tout était pensé et réfléchi pour le bien d’un ensemble et jamais pour celui d’un seul, à tel point qu’aucun d’entre eux n’avait développé de conscience de soi. La seule conscience qu’ils avaient était également collective. Quelque part, ils étaient semblables à un essaim d’abeilles : ouvrières, butineuses, nourrices, ces insectes, qui évoluaient dans leurs fonctions tout au long de leur vie, étaient capables de rajeunir pour revenir à un stade passé ou au contraire de vieillir plus vite pour accéder à de nouvelles capacités. Tous ces changements d’état étaient uniquement dictés par les besoins de la ruche car toutes œuvraient pour elle.

Et pour la reine.

Ce détail qui était loin d’être léger fit apparaître dans l’esprit de Diane de nombreuses nouvelles questions. Existait-il une espèce de « reine Sil’Dra » ? Si oui, à quoi ressemblait elle, que voulait-elle ? Est-ce que les créatures comme celle avec laquelle elle conversait obéissaient à une sorte de cerveau, de maître ? Et hormis cette supposée entité supérieure, il y avait d’autres interrogations. Jusqu’à quel point les capacités de ces êtres étaient flexibles ? Comment…

Diane fut brusquement extirpée de ses réflexions par un énorme bruit. Un choc d’une extrême violence retentit dans tout le domaine, faisant jusqu’à trembler le rocher sur lequel elle était assise. Elle leva la tête et un deuxième impact résonna. À quelques dizaines de mètres au-dessus d’elle, des branches se brisèrent et tombèrent en morceaux. Avec une étonnante célérité, la créature avec qui elle discutait quelques secondes plus tôt changea radicalement de forme pour déployer autour d’elle des feuilles énormes aux allures d’ailes d’ange. Les fanes aux couleurs du printemps l’enveloppèrent avant qu’elle ne put retenir son souffle, et les débris de bois s’écrasèrent sur le bouclier improvisé par son protecteur.

L’être qui venait de lui sauver la vie la saisit par la taille et, avec la même vitesse avec laquelle il s’était métamorphosé, s’éloigna du danger. Une fois à bonne distance, il s’arrêta et reposa Diane. Celle-ci était interloquée : que se passait-il ? Elle pointa ses yeux vers la paroi fissurée et ne put retenir un hoquet de peur.

De chaque côté de la brèche dardaient des griffes énormes et ocres. Ces engins de destruction s’acharnaient à éventrer le mur de bois pour faire passer une tête monstrueuse, large de plusieurs mètres, dépourvue d’œil mais dotée d’une effarante bouche circulaire dont les mouvements compulsifs témoignaient d’un appétit gargantuesque. Dans la gueule cauchemardesque étaient visibles non pas des dents mais plusieurs tentacules visqueux aux couleurs de viscères qui s’agitaient comme des algues lovecraftiens. Et pour accompagner l’épouvante, un son écœurant vibrait dans tout le jardin, une sorte de mélange entre le gargouillement, le grondement sourd et le raclement continu d’une gorge encombrée par des glaires infâmes.

L’horrible chimère forçait son passage et faisait exploser les troncs et les branches qui l’entravait. Son crâne dégoulinant d’un immonde mucus rougeâtre glissait peu à peu, faisant gicler des gouttes à l’aspect d’énormes caillots de sang, gouttes qui a leur impact sur le sol d’herbes provoquaient une étrange mutation : la terre fumait à leur contact, puis la végétation se décomposait littéralement, voire par endroits se transformait en cendres. Mais quelle était donc cette atrocité ?

Autour de Diane, les êtres végétaux s’activèrent. Ou plutôt, se métamorphosèrent. La plupart formèrent des groupes pour fusionner entre eux. Ceux-là, dans un court mais ahurissant spectacle, agglomérèrent leurs racines, lianes, ronces, branches, pétales et feuilles, pour créer un seul et même colosse aux multiples bras. Les géants ainsi formés se précipitaient vers l’envahisseur pour le combattre à violents coups de poings. Les autres, moins nombreux, attaquaient la monstruosité comme de véritables kamikazes : ils solidifiaient leur corps à l’extrême, changeaient leurs contours pour prendre ceux de pieux énormes et effilés, puis se désolidarisaient de la terre à laquelle ils étaient liés pour se faire catapulter sur l’horrible assaillant, tels d’improbables projectiles de guerre.

Sous ses yeux ébahis, toujours sous la protection de celui qui l’escortait, Diane observait la bataille qui faisait rage. Malgré les assauts acharnés des protecteurs du jardin, la bête immonde continuait d’avancer. Son corps longiligne ondulait comme un serpent, aidé par de nombreuses mains griffues dépourvues de bras. Sa peau était faite d’écailles et d’os mous, et était par endroits translucide, révélant des organes internes qui palpitaient tous frénétiquement, guidés par un désir vorace. Les défenseurs sylvestres frappaient encore et encore, certains s’armaient de rochers pour les abattre sur les tentacules bruns et roses, pendant que de petites salves de sacrifiés mouraient sur la gueule infernale et dans sa bouche cthulhuesque.

Le combat continua ainsi pendant plusieurs minutes, sous le regard terrifié de Diane et celui incroyablement impassible de son protecteur. Jamais de sa vie, même dans ses pires cauchemars, elle n’avait eu la vision d’une telle déjection de l’enfer. L’horreur incarnée poussa un cri qui faillit faire vomir la pauvre spectatrice. Et de sa gueule béante, les tentacules se propulsèrent tels des grappins et décrivirent un arc de cercle au-dessus du champ de bataille. Pendant leur envol, ils se muèrent en longs et fins museaux d’où dépassaient des langues bifides et élastiques. Leur trajet aérien s’acheva et les organes avides plongèrent dans l’un des ruisseaux de sève. Et l’engeance apocalyptique aspira le liquide sacré au cœur même du Glasir.

Toutes les lumières qui provenaient des lianes scintillantes tremblèrent et s’affaiblirent. Elles perdaient en énergie. Les écœurantes trompes se régalaient de l’essence même de tout ce qui vivait en ce lieu.

Diane ne put rester impassible. Le monstre se repaissait sans vergogne, souillant le domaine, et inexplicablement elle se sentait elle-même souillée, dévorée au plus profond de sa chair par l’appétit sans limite de l’envahisseur chimérique. D’un bond, elle échappa à la garde de son protecteur et se précipita vers les tentacules absorbeurs.

Elle savait que c’était totalement fou, qu’elle n’avait strictement aucune chance de faire plier la bête. Mais c’était plus fort qu’elle, elle ne pouvait pas rester là à ne rien faire pendant qu’autour d’elle les habitants de cette terre se battaient et se sacrifiaient. Alors, tandis qu’elle courait sans aucune arme pour attaquer ni même un vêtement pour la protéger, elle s’empara d’un tronçon de bois pointu et le darda vers l’avant, à la manière d’un hoplite de l’époque hellénistique qui chargeait sur les champs de bataille pour la gloire et la défense de sa cité.

Arrivée au bord du ruisseau, Diane ne stoppa pas sa course pour autant mais sauta vers un des abjects museaux pour y planter son arme de fortune. Tel était son plan complètement fou, telle était sa tactique suicidaire. Quand le bout de bois pointu pénétra la chair, la réaction fut instantanée : les autres bouches la fouettèrent avec une violence inouïe, l’éjectant à plusieurs dizaines de mètres de là.

Qu’avait-elle cru ? Pour qui s’était elle prise ? Elle avait foncé tête baissée et maintenant, elle était étendue sur le sol. Elle avait du sang dans la bouche. Son épaule droite était démise et la clavicule du même côté probablement cassée. Elle était retombée sur un rocher de petite taille mais assez solide pour lui enfoncer toute une partie de la cage thoracique. Son ventre était ouvert par une large entaille et ses entrailles menaçaient de se déverser sur le sol au moindre mouvement. Mais des mouvements, elle ne pouvait plus en faire, car sa colonne vertébrale était sans doute brisée : elle ne sentait plus du tout son bassin ni ses jambes.

Cette charge héroïque provoqua néanmoins une réaction chez les défenseurs forestiers. Les colosses se précipitèrent à sa rescousse et gagnèrent encore en taille et en force. Leurs multiples et énormes mains empoignèrent les bouches et les sectionnèrent avec une facilité nouvelle, miraculeusement enorgueillis par l’action inconsidérée de la si faible humaine. La monstruosité se cabra de douleur et fit résonner dans la voûte sylvestre un hurlement répugnant dans lequel s’entendaient des gargouillis bouillonnants, puis entama une fuite rapide, laissant dans son sillage une signature macabre. Partout où l’horreur était entrée en contact avec le sol, la végétation était morte et avait muté en des choses tout droit sorties de l’esprit d’un dieu malsain, comme si avant de se retirer elle avait voulu condamner les habitants de ce lieu en leur laissant un souvenir de son attaque en guise de menace ou d’avertissement.

L’être floral qui avait sauvé Diane au début de la bataille la rejoignit dans la seconde, accompagné par tous les autres qui abandonnèrent leur forme de colosse pour retrouver l’originelle. Elle avait le corps brisé et agonisait, mais étrangement elle ne souffrait pas. Elle ne ressentait rien. Son esprit avait-il déjà commencé à quitter son enveloppe charnelle ? Allait-elle enfin voir la réponse à la question que tous les vivants se posent avant d’arriver aux portes de la mort ? Il la souleva alors, le plus délicatement possible. Tous les autres paraissaient spectateurs attentifs. Avec sa protégée dans ses bras transformés pour son confort en une matière la plus douce imaginable, il avança rapidement vers le milieu du jardin, au cœur du Glasir : à l’endroit d’où les multiples ruisseaux dorés naissaient, dans l’immense entrelacs de racines, au pied du tronc titanesque. Arrivé au lieu où se croisaient toutes les rivières et au-dessus duquel s’élançait le majestueux pilier d’écorce soutenu par ses nombreuses radicelles, il plongea la fragile humaine qui allait rendre son dernier souffle dans l’eau ambrée.

Diane ne sentit que deux choses. La première était qu’elle flottait dans quelque chose de liquide et de chaud. La deuxième était bien plus surnaturelle… Elle avait l’impression que le liquide s’insinuait en elle par tous les pores de sa peau.

Peu à peu, elle retrouva ses sensations. Elle retrouva la perception de son ventre, puis de ses hanches et de son bassin, puis de ses cuisses, puis du reste de ses jambes jusqu’au bout de ses orteils. Elle put alors découvrir avec plus d’exactitude la matière dans laquelle elle était presque entièrement plongée. La première image qui lui vint à l’esprit fut celle de la cire de bougies, car cela avait une texture épaisse et très chaude, mais elle revint sur cela rapidement. Elle crut d’abord qu’elle était dans quelque chose de similaire à la chambre dans laquelle elle avait été placée pour sa régénération, mais, après réflexion, elle sut qu’il s’agissait là de quelque chose de tout à fait différent. Sa peau et ses muscles immergés étaient en quelque sorte énergisés par le fluide, par son seul contact. Ce phénomène prenait à chaque seconde une ampleur plus importante qu’à la précédente, à tel point qu’au bout d’un instant, elle comprit qu’elle n’allait pas mourir.

Et là, elle ressentit. Elle ressentit son corps, avec le retour de ses forces plus puissantes que jamais. Elle ressentit sa peau, tendre et ferme à la fois, comme un alliage sans précédent de souplesse et de solidité. Elle ressentit son cœur, qui battait à tout rompre et qui semblait pouvoir battre pendant encore des siècles et des siècles. Et sa conscience explosa pour dépasser les limites de son enveloppe charnelle. Elle ressentit le fluide lui-même, si chaleureux et réconfortant qu’il fit resurgir des tréfonds de sa mémoire les souvenirs plus qu’oubliés des neuf mois qu’elle avait passés dans le ventre de sa mère. Elle ressentit la terre sous ses pieds, fondement de tous les fondements, l’un des socles primordiaux de la vie. Elle ressentit l’air autour d’elle, lui aussi clé ancestrale de la vie. Elle ressentit l’eau dans son corps, élément primordial pour la naissance de la vie. Et enfin, elle ressentit. Elle ressentit l’entièreté des choses. Le cosmos dans son infini.

Elle ressentit tout. Elle ressentit la vie. Elle ressentit Sil’Dra.

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