L1-chapitre-11

Esteban Caudillo impressionnait tous ses camarades de travail. Déjà, sa taille de colosse le détachait du commun des mortels. Mais plus que cela, son endurance était épatante : quand la plupart suaient à grosses gouttes, lui gardait ses vêtements secs. Il ne rechignait jamais à la tâche, redoublant d’efforts à chaque instant, comme s’il voulait prouver au nouveau monde qui l’accueillait qu’il était digne d’arpenter ses terres. Lui qui n’aurait jamais dû être du voyage jusqu’à cette planète se voyait couvert d’éloges par la quasi-totalité de ceux qu’il croisait, autant de personnes qui lui disaient « On est vraiment tous contents de t’avoir parmi nous ».

Cependant, bien qu’il ne ressentait pas physiquement les choses aussi durement que les autres travailleurs de son secteur (qui était sûrement le plus difficile pour les corps), il se rendait bien compte que des êtres humains normalement constitués ne tiendraient pas longtemps au rythme de travail qui leur était imposé. Sur une journée de 28 heures, 18 étaient allouées aux tâches à exécuter. Une dizaine d’heures de récupération aurait été acceptable dans des conditions terriennes, mais ici, le déséquilibre était bien trop important.

Et pourtant, ils n’étaient tous là que depuis deux semaines ! Certes, une semaine de jours composés de 28 heures correspondait à un peu plus d’une huitaine terrienne, mais lui et ses compagnons avaient l’impression de creuser, déblayer, ratisser, construire depuis bien plus que cela. À tel point que se murmuraient, enfouis sous les paroles mécontentes, des idées qui étaient potentiellement des germes dissidents.

Si tous comprenaient sans difficulté que le fruit de leur dur labeur était leur avenir, cela ne les empêchait pas de remettre en question certaines méthodes qui étaient loin de faire l’unanimité, notamment sur le plan de la discipline. Certains chuchotements narraient comment un tel avait vu sa ration de nourriture supprimée suite à un rendement jugé insuffisant, d’autres décrivaient des conditions de travail à la frontière de l’esclavagisme d’antan, et encore quelques-uns racontaient à quel point les personnes qui les encadraient profitaient d’eux pour ne rien faire. Vérités ? Ragots ? Qui savait vraiment ? Personne, évidemment. Néanmoins, Esteban commençait à percevoir l’esquisse d’un système qu’il, bien qu’il n’aurait pu le définir avec exactitude, redoutait.

Il avait conscience du fait que la situation actuelle de tous les colons dépendait de la vitesse de construction des infrastructures qui n’avaient pu être larguées. De toute façon, il était prévu que les MEIC ne soient que des bâtiments de transition en attendant l’édification d’une ville entière. Ils en étaient très loin ! Pour le moment, les secteurs prioritaires tels que les structures agricoles et maritimes étaient presque achevés. Ils devaient être terminés le plus vite possible car sans eux aucune autonomie en termes de nourriture et de médication ne serait envisageable. Esteban espérait donc qu’une fois cet objectif atteint, le rythme de travail ralentirait.

Si par malheur ce n’était pas le cas…

Lui le premier n’accepterait pas une exploitation des hommes. Il était, au même titre que chacun des colons, parfaitement d’accord sur le fait qu’ils avaient tous un rôle à remplir pour leur propre avenir et qu’ils se devaient de répondre présent. En revanche, il était loin, très loin, d’être en adéquation avec les encadrements militaires et leurs nombreuses exactions.

Esteban se rendait ce soir à une réunion avec ses camarades de travail. A priori, ils devaient être une vingtaine. Quelques-uns avaient ressenti le besoin de mettre sur la table certaines choses et voulaient en débattre. Le géant ouvrier se doutait déjà de ce qui allait être dit. Mais il se devait d’être présent, lui qui en une semaine avait déjà conquis le cœur, sans même le vouloir, de ses pairs. D’ailleurs, lorsqu’il entra dans l’appartement où se tenait la petite assemblée, il fut chaleureusement accueilli, plus qu’aucun autre ne l’avait été.

On le fit s’asseoir au fond de la salle, comme il en avait l’habitude, pour ne pas gêner les plus petits que lui, à savoir tous les autres. Lorsque tout le monde fut installé, un homme se leva. C’était Khéphren, l’un des leaders des ouvriers bâtisseurs. Avant d’embarquer sur le Phénix, il avait dirigé de nombreux chantiers, principalement en Égypte. Il était respecté de tous grâce à son expérience mais aussi grâce à l’aura qu’il dégageait, une aura à la fois de chef et de protecteur.

— Si nous sommes ici ce soir, commença Khéphren d’un timbre qui se voulait le plus calme et résolu possible, c’est pour décider si oui ou non nous allons accepter longtemps le traitement qui nous est infligé. Vous êtes beaucoup à vous plaindre, et je suis certain qu’il y a de nombreux muets qui n’en pensent pas moins.
— C’est clair qu’on en a marre, lâcha une voix depuis le fond.
— Je ne sais pas si je vais tolérer ça longtemps, siffla une autre.
— Mes amis, s’il vous plaît, tempéra celui que l’on appelait le pharaon. Nous n’arriverons à rien dans ce capharnaüm !

Des murmures de réprobation montèrent légèrement de toutes parts, puis se dissipèrent rapidement : la raison de la réunion était bien trop importante pour être discutée de manière puérile.

— Merci, reprit Khéphren en souriant. Je pense que nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il faut que cela change. Ceci dit, le plus intelligent serait de s’exprimer en bonne et due forme par l’intermédiaire d’un représentant.
— T’as raison, appuya un petit homme barbu assit à côté de l’orateur. Ça devrait être toi !
— Pas forcément, avec tout le respect que je te dois Khéphren, je pense que le mieux est de procéder par vote.
— Et pourquoi pas Esteban Caudillo ? suggéra un voisin du colosse en lui faisant un clin d’œil malicieux.
— Non non non ! On ne peut pas envoyer un homme seul ! Deux cerveaux valent mieux qu’un. Je propose d’associer Esteban et Khéphren.

Celui qui venait de faire cette proposition n’était pas très connu de tous. D’ailleurs, le peu de personnes qui le connaissaient ignoraient quand même son nom. C’était un homme d’habitude extrêmement discret, mais qui avait su malgré tout être assez existant socialement pour être convié à une réunion de travailleurs insatisfaits. Grand, les cheveux courts et bruns, le visage calme et lisse, il avait le physique d’un homme ordinaire. Au contraire de sa proposition, qui elle était plutôt originale.

Mais cette originalité fut très bien accueillie par les personnes réunies. Tous acquiescèrent, tous, excepté Esteban. Celui-ci tenta d’argumenter contre lui-même, prétextant être un piètre orateur, et surtout un homme au sang chaud, ce qu’il estimait mauvais pour une discussion en toute diplomatie. On lui rétorqua qu’il n’avait pas besoin d’être un bon orateur puisque Khéphren serait avec lui pour faire entendre les réclamations des ouvriers, mais que Khéphren avait besoin d’Esteban car celui-ci avait depuis le premier jour gagné le respect du lieutenant Recht. Ce lieutenant était pour le coup tout indiqué pour écouter les mots des ambassadeurs des bâtisseurs.

Comme rarement dans sa vie, Esteban se sentit acculé. Heureusement que c’était pour la bonne cause ! Il regarda son ami qui allait l’accompagner dans ce périple inconnu, et répondit à l’idée de l’homme au nom inconnu par une mimique de gêne qui contrastait totalement avec son corps de gladiateur antique.

— Puisque c’est ainsi… soupira-t-il, oscillant entre le stress de la situation à venir et la reconnaissance pour la confiance placée en lui par ses camarades.
— Hourra ! acclama la petite foule.
— Vive les mariés ! osa même quelqu’un, provoquant l’hilarité générale.

Khéphren vint lui serrer la main, scellant symboliquement leur association. La réunion reprit ensuite sur des sujets bien plus légers, finissant même sur des histoires de comptoir, chacun y allant de son anecdote en frappant l’épaule de son voisin, comme ces hommes le faisaient dans le passé sur Terre, dans les bars, à noyer leur peine dans l’alcool, à briser leur solitude par la compagnie de quelques verres.

Quand la soirée se termina, ils rentrèrent tous, avides de sommeil, s’armant de courage pour la journée de labeur à venir. Il n’y en eut qu’un parmi eux qui ne fut pas accueilli par les bras de Morphée… Esteban se retourna un nombre incalculable de fois dans son lit, se faisant tous les scénarios possibles de la rencontre que lui et Khéphren avaient prévu de faire le lendemain.

Après un repos de quelques heures seulement, le porte-parole improvisé retrouva son collègue au lieu de rendez-vous qu’ils s’étaient donnés. Les deux hommes échangèrent peu de mots. Ils savaient tous les deux ce qu’il fallait dire et comment le dire, mais tout cela dépendait en grande partie de leur interlocuteur. Stressés mais décidés, ils se rendirent jusqu’à la caserne pour y trouver le lieutenant Recht. Esteban demanda un garde présent sur les lieux où ils pourraient trouver le lieutenant. Le soldat en faction lui désigna une porte.

Khéphren s’avança en premier et constata que la porte était ouverte. Deux personnes discutaient à l’intérieur. Esteban identifia immédiatement l’une d’elles comme étant Recht, et sans faire de manière, maladroit dans son salut, il se présenta à lui.

— Lieutenant, nous avons mon ami et moi besoin de vous parler d’un problème qui requiert toute votre attention, s’introduisit le colosse d’une voix qui contrastait totalement avec son physique.
— Je suis désolé, mais je n’ai absolument pas de temps devant moi, coupa rapidement le bavarois.
— Il s’agit d’un problème de conditions de travail, insista Khéphren, et…
— Eh bien, vous avez de la chance ! interrompit Recht. Je vous présente John Hawkins, responsable de la gestion des chantiers. Je suppose que vos questions trouveront réponses avec lui puisque c’est son domaine de compétence.

Esteban était désemparé, mais surtout déçu. La ligne directrice de leur plan venait de voler en éclats en un seul instant sans qu’il pût y faire quoi que ce fût. Lui qui percevait le lieutenant Recht comme une personne compréhensive et aux valeurs morales fortes se voyait presque ignoré sans même une petite explication. Néanmoins, il sentait chez le militaire une intense anxiété, ce qui n’était pas rassurant. La raison de cette anxiété, Esteban l’ignorait totalement. Et quelque part, il ne tenait pas à la connaître : si cela avait un lien avec la colonie, il le découvrirait bien assez tôt, mais si cela concernait uniquement le lieutenant, cela ne le regardait pas.

Les deux porte-parole s’écartèrent pour laisser partir celui qui n’avait pas de temps disponible pour eux et se retrouvèrent avec Hawkins. C’était un homme de taille moyenne, aux larges épaules et aux poings comme des pierres. Son visage était dure et fermé, sa bouche pincée sur des mâchoires qu’on devinait serrées.

— Que puis-je pour vous messieurs ? demanda-t-il avec une politesse toute feinte.
— Nous voudrions vous rapporter des choses qui se passent sur les chantiers et qui sont pour le moins douteuses, entama le pharaon.
— Je vous écoute, siffla Hawkins en haussant les sourcils.
— Eh bien, certains ouvriers se plaignent de mauvais traitements. On nous a dit que des rations de nourriture étaient parfois supprimées si les chefs d’équipe estimaient que le travail était mal ou trop peu effectué. C’est inadmissible !
— Bien, je vais redonner des consignes à mes hommes. Ceci dit, vous n’êtes pas sans savoir que nous avons impérativement besoin d’une efficacité optimale de la part de tout le monde, vos compagnons en premier puisque de leur tâche dépend la suite des opérations.
— Je ne pense pas que cela soit une excuse à des punitions de ce genre. D’ailleurs, si vous recherchez l’optimisation de ressources humaines, permettez-moi de vous dire qu’affamer les ouvriers ne les rendra pas plus motivés, au contraire…
— Bien sûr, bien sûr… souffla le responsable en agitant une main comme s’il se débarrassait d’un moucheron, l’air absent et peu convaincu.
— Je voudrais aussi souligner que notre quota de travail journalier est excessif. Nous travaillons 18 heures pour seulement 10 heures de repos. Et compte tenu des tâches que nous avons à accomplir, je peux vous assurer que la plupart des hommes ne tiendront pas longtemps comme ça.

Hawkins s’assit sur le bureau du lieutenant et soupira longuement. Esteban ne le quittait pas des yeux. Il reconnaissait en cet homme peu concerné par le sort des travailleurs tout ce qu’il avait toujours haï durant sa vie. Lui était là réfugié derrière sa paperasse tandis que les autres se brisaient l’échine continuellement. Où était l’égalité là-dedans ? Certes, chacun avait ses compétences propres et un rôle qui en découlait, mais le fossé était bien trop grand pour cette explication.

— Vous savez ce qui me gêne le plus ? demanda Hawkins sans prendre la peine de masquer sur son visage des tics d’exaspération. Ce qui me gêne le plus, dans vos réclamations, c’est qu’elles sont d’une naïveté incroyable.
— Je vous demande pardon ? s’estomaqua Esteban, sortant de son silence tant il était choqué par ce qu’il venait d’entendre. Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de dire ?
— Et vous, vous rendez-vous compte de la tâche que nous avons à accomplir ici ? rétorqua d’une voix acide le responsable. Nous ne sommes pas au bac à sable ici ! Nous construisons notre avenir ! Votre avenir ! Si vous ne comprenez pas que nous devons tous nous donner à 300 % dans ce que nous faisons, c’est que vous n’avez pas votre place parmi nous.
— Nous le comprenons parfaitement, reprit Khéphren sans se démonter. Mais si vous continuez comme ça, vous allez plus y perdre qu’y gagner. Nous ne sommes pas des machines ! Nous ne sommes pas remplaçables !
— Ça…

Esteban n’en pouvait plus. Il ne parvenait plus à contenir sa colère. D’un bond il se retrouva face à face avec Hawkins et l’attrapa par les épaules de ses puissantes mains.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? vociféra le géant. Qu’est-ce que vous sous-entendez ?
— Je ne sous-entends rien du tout, calmez-vous ! Si vous ne me relâchez pas immédiatement, j’appelle les gardes, menaça-t-il en serrant les dents plus que jamais.

Khéphren pria son ami de cesser, et celui-ci obtempéra malgré son envie d’asséner son poing dans la gueule de ce… Esteban s’écarta, regagnant le seuil de la porte. Il sentait ce qui allait se passer dans les jours à venir. De l’acharnement. De l’épuisement. Et aucune reconnaissance de la part de la hiérarchie. Le schéma qu’il avait espéré avoir abandonné derrière lui à son départ de la Terre se reproduisait sur cette nouvelle planète.

Les deux hommes repartirent en silence. Ils n’avaient pas besoin de se parler. Tout était déjà dit. Leur seul espoir était qu’une fois les chantiers pour les infrastructures agricoles et pour le port seraient achevés, les exigences seraient revues à la baisse. Esteban était prêt à accorder cette chance aux dirigeants de la colonie. Il ne voulait pas condamner à la première occasion, il ne voulait pas rejeter comme on l’avait rejeté durant sa vie terrienne.

Ils rejoignirent le site sur lequel ils devaient travailler. Les regards de leurs camarades se tournèrent vers eux. Ceux-ci comprirent rapidement que cela ne s’était pas passé comme prévu. Les têtes baissées, les dos courbés, tous ces ouvriers besogneux continuèrent leur labeur avec force et courage. Les chefs d’équipe qui les supervisaient leur dirent le soir-même qu’ils en auraient encore pour cinq jours non-terriens avant l’achèvement des deux chantiers prioritaires.

En réalité, ils mirent 23 jours.

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