L1-chapitre-12

Cela faisait maintenant 35 jours terriens que les hommes et femmes embarqués à bord du Phénix avaient posé les pieds sur le sol de leur nouveau chez eux. Ces jours terriens correspondaient avec exactitude aux 30 jours de 28 heures qu’ils avaient vécus depuis leur arrivée.

Olivier n’avait pas vu le temps passer. Pas une seule seconde. Il y avait tellement à faire ici, et quand il était libéré de ses obligations, il se retrouvait avec encore plus de choses à voir et à découvrir. Et s’il était trop fatigué pour s’ouvrir au monde nouveau, ses deux filles étaient toujours d’impitoyables générateurs de motivation. Comme à leur habitude depuis le début du voyage, elles portaient leur père bon gré mal gré, et lui se laissait faire, heureux d’avoir ces deux anges pour le soutenir.

Et depuis ses découvertes sur les activités du docteur Gabherdt, il allouait une bonne partie de son temps libre à comprendre ce qu’était ou ce que cachait le projet Myrrha. Ce qu’il avait appris le hantait, mais il ne voulait en parler à personne, car n’importe qui, même les gens en qui il avait confiance, auraient sur l’instant crié à la paranoïa et au complotisme. C’était pourquoi il prenait à cœur de faire fructifier les données qu’il avait pu recueillir, paroles entendues et contenus digitaux. Cependant, il n’avançait pas du tout, et ne voulait pas retenter une excursion furtive dans le bureau de la cible de ses soupçons.

D’autant plus qu’il était très demandé ces derniers jours. Lui qui travaillait en tant qu’ingénieur au sein du département « Cybernétique Organique Médicale » avait eu fort à faire devant le nombre d’accidents qui avaient eu lieu tout au long de ce mois. Plusieurs commandos d’expédition s’étaient retrouvés confrontés à une faune pour le moins agressive. Même si peu d’espèces avaient été recensées, la plupart de ce petit nombre s’était révélée dangereuse, que ce soit par leur comportement ou par leur physique. Si certains organismes ne faisaient que protéger leur territoire, d’autres étaient une menace tout simplement parce qu’un animal, mesurant plus d’une vingtaine de mètres de haut et évoquant un mélange entre un rhinocéros et un stégosaure, n’avait que faire de petits êtres d’à peine quelques pieds lorsqu’il était en pleine course. Ces mésaventures occasionnaient la plupart du temps des blessures légères pouvant aller jusqu’à des fractures, mais il arrivait aussi que des malheureux soient obligés de subir une amputation, voire même qu’ils en aient subi une sur le terrain. C’est là qu’Olivier intervenait en tant que concepteur de prothèses et d’organes artificiels.

Malheureusement, la colonie avait dû faire face à plusieurs décès. Le risque lors de ces expéditions était réel, tous le savaient. Tout comme il est logique que des soldats perdent la vie durant une guerre, il était ici tout aussi logique que les explorateurs soient exposés, de surcroît dans un écosystème totalement inconnu.

Depuis que le laboratoire avait été transféré sur la surface de la planète, Olivier avait travaillé « d’arrache-pied pour les amputés », comme le disait avec un rire hilare l’un des rares collègues avec qui il avait sympathisé. Cette formulation le faisait sourire, jusqu’à ce qu’il ait sous les yeux l’un de ses patients… Néanmoins, il se sentait enfin utile, contrairement à cette longue période de voyage interplanétaire durant laquelle il n’avait eu à soigner personne.

Ce furent ses filles qui le sortirent de ses pensées. Olivier leur avait donné rendez-vous devant leur école, et leur avait promis, profitant de son jour de congé hebdomadaire, de faire une petite balade dans l’ensemble de la colonie. Elles étaient loin d’avoir vu tout de leur nouvelle ville, et elles avaient soif de découverte. Surtout la petite, Ambre, qui du haut de ses 10 ans percevait la moindre petite chose comme si c’était une merveille. Néanmoins, même sa sœur aînée, Flora, éprouvait énormément d’intérêt pour tout ce qui se passait autour d’elle, ce qui n’était arrivé que très rarement durant les 15 années de son existence.

Ambre se planta devant son père et tendit les bras vers lui. Celui-ci comprit de suite le message et la porta jusque sur ses épaules. Flora arriva ensuite, le pas léger et le sourire discret. Qu’est-ce qu’elle pouvait ressembler à sa mère ! Chaque jour, Olivier se faisait cette réflexion. Il en était heureux, car quelque part, celle qu’il avait perdue continuait de vivre à travers ses deux enfants. Elle n’avait pas complètement disparu.

— Alors mes chéries, comment c’était l’école aujourd’hui ?
— Tu demandes la même chose chaque jour, papa, soupira Flora pour taquiner son pater.
— Au moins tu ne pourras pas dire que je ne m’intéresse pas à ce que vous faites ! répondit-t-il en lui ébouriffant ses cheveux courts teints en bleu.
— Moi j’ai eu des mathématiques tout l’après-midi, j’aime pas ça, gémit la petite Ambre.
— Ah, c’est un mal pour un bien, grâce aux mathématiques tu pourras faire plein de choses, assura Olivier, je te le garantis. Quant à toi Flora, il n’y a rien eu de particulier aujourd’hui ? Quelque chose de si particulier que tu pourras le raconter à ton vieux père ? charria-t-il.
— Tu ne crois pas si bien dire, car aujourd’hui, on a eu un cours d’histoire un peu spécial. Le prof nous a parlé de ce qui a déclenché le Cauchemar Nucléaire. Enfin, de ce qui l’aurait déclenché… Je dis ça, parce que je ne l’ai pas senti très objectif sur la question.

Olivier était globalement satisfait du système scolaire qui avait été instauré dans le vaisseau puis dans la colonie. Si certains pays étaient partisans de la scolarité à travers des programmes numériques éducatifs, d’autres prônaient la « bonne vieille méthode » des établissements et du personnel pédagogique. Les deux systèmes avaient leurs qualités et leurs défauts, mais Olivier avait toujours préféré celui qui privilégiait le contact humain et social et l’insertion dans une communauté. Ce n’était pas en restant chez soi derrière un écran que l’on pouvait nouer des liens forts, ou du moins il avait du mal à le concevoir. Ceci dit, il craignait toujours le problème de l’objectivité des professeurs : certaines matières, telles que les mathématiques ou la biologie, laissaient peu de place à l’interprétation, mais d’autres comme l’histoire ou le domaine des lettres étaient, elles, sous le joug de ceux et celles qui les dispensaient. C’était un problème qui ne datait pas d’hier, et il y faisait beaucoup attention dans l’éducation de ses filles. A fortiori dans les cours d’histoire : comme il disait souvent, « ce sont les vainqueurs des guerres qui racontent l’histoire pendant que les vaincus sont trop occupés à se reconstruire ou ont simplement disparu, mais la vérité est parfois bien plus compliquée que ce qu’ils veulent bien nous dire ». Mais, en y réfléchissant, l’idée que les programmes scolaires et pas seulement les professeurs fussent eux-mêmes d’une objectivité toute relative ne lui avait jamais paru à exclure…

La vérité, à défaut d’être compliquée, était bien trop souvent inavouable.

Flora était une jeune fille intelligente, et elle avait toujours écouté les conseils de son père, père qu’elle avait en haute estime, encore plus depuis le jour où elle perdit sa mère. Elle réfléchissait toujours à ce qu’on lui disait et à ce qu’elle entendait, voyait, ou lisait. Elle savait qu’il y avait autant de vérités que de pensées qui s’exprimaient.

Elle commença son récit en rapportant avec le plus d’exactitude possible les mots employés par son professeur. Celui-ci avait entamé son cours en désignant sans détour un seul et unique responsable du cauchemar nucléaire : la Chine. Flora avait tout de suite trouvé cela non seulement grossier mais surtout idiot. Tout le monde savait que personne ne savait rien quant au déclenchement de ce conflit apocalyptique. Mais apparemment, Monsieur Nathan avait des connaissances sur le sujet que les autres n’avaient pas, et il se faisait un devoir de partager ses connaissances avec ses élèves… Il expliqua donc que les armées chinoises avaient amorcé toutes les catastrophes qui ont suivi suite à des discussions extrêmement hostiles avec des dirigeants russes.

D’après Nathan, la Chine aurait pratiqué un espionnage industriel de masse aux dépens de la Russie. Celle-ci l’ayant découvert, elle aurait menacé de déployer ses forces, ce qui aurait poussé les dirigeants chinois à effacer Moscou de la surface du globe. De plus, toujours selon ce « neutre » professeur, les Chinois auraient vu là l’occasion de montrer au monde leur puissance de feu et auraient ainsi voulu faire un exemple avec la Russie à destination de tous les pays qui préparaient des actions contre l’empire du milieu.

— C’est tellement simpliste comme version ! s’exclama Olivier, écœuré.
— C’est exactement ce que j’ai dit, enchaîna Flora. Je lui ai rappelé qu’à ce jour, les rapports officiels ne permettaient pas d’établir avec précision ce qui avait déclenché tous les conflits.
— Oui, d’autant plus qu’aucune théorie sérieuse n’a pu être formulée tellement nous manquons de documents ou de témoignages. C’est sûr qu’avec toutes ces métropoles détruites, tout a disparu.
— Ça, j’en suis moins sûre. Il y a des personnes qui ont réussi à retrouver des choses que l’on croyait perdues. J’ai découvert ça en fouillant dans l’underweb, quand on vivait dans la ville sous-marine.
— Le réseau de pirates et de cyber terroristes ? se moqua gentiment Ambre.
— Comme tu es naïve, ma chère petite sœur… Ce que tu dis là, c’est plutôt ce que l’on veut nous faire croire ! C’est ce que font ceux qui ont des choses à cacher : ils nous font nous méfier de ceux qui peuvent nous aider.
— Et tu lui as dit ça à ton prof ? demanda Olivier d’un air sceptique.
— Et il m’a traitée de conspirationniste. Ce qui illustre plutôt bien ce que je viens d’expliquer…

Olivier n’aimait pas beaucoup ça. Il comprenait bien que le professeur, comme n’importe quelle personne, put avoir ses opinions propres. Ce qu’il n’acceptait pas, c’était que cet homme les dispensât à des adolescents qui n’en avaient pas forcément à leur âge et qui étaient de ce fait particulièrement malléables. Des têtes à remplir. Heureusement que sa grande fille était du genre dégourdi, et que c’était une véritable rate de cyber bibliothèque.

Lui-même était particulièrement novice avec ce qu’elle appelait l’underweb. Elle avait bien tenté de lui expliquer et même de lui montrer, il n’avait pu qu’en saisir les caractéristiques générales. L’underweb était une sorte de réseau dissimulé dans le supranet, qui lui était le réseau officiel. Ce réseau dissimulé était le repère de très nombreuses activités illégales, mais était surtout le meilleur endroit pour trouver des informations brutes. Particulièrement difficile d’accès, il permettait à ceux qui parvenaient à y pénétrer de participer à quantité d’activités souterraines. Et bien que très jeune, Flora parcourait régulièrement cette toile hors des lois et des contraintes pour y chercher ce dont elle avait besoin. Elle ne l’avait d’ailleurs jamais caché à son père, et celui-ci lui faisait confiance en retour dans son utilisation de cet « outil » qui pouvait bien se révéler être à double tranchant.

Les « under-connaissances » de Flora s’opposaient diamétralement aux vérités martelées par le professeur Nathan.

— Il n’a pas à faire ça, répondit Olivier après quelques instants de réflexion fugace. Est-ce que tu veux que j’aille lui parler ?
— Non c’est bon papa, je suis assez grande pour me défendre toute seule, ne t’inquiète pas. (Elle se voulait rassurante et offrit donc à son père un clin d’œil complice et sûr de lui) en tout cas, je me sens parfois seule dans mes prises de position : j’ai souvent l’impression qu’on me prend pour un ovni dès que j’évoque mes idées… Avant, j’avais mon petit cercle sur l’under, mais depuis que nous avons embarqué, il n’y a plus que le réseau interne au vaisseau de disponible. Je peux te dire que celui-ci n’est pas très renseigné…
— Tu m’avais dit que tu avais pris avec toi beaucoup de « lectures ». Tu n’y as plus accès non plus ? Je pensais qu’une fois téléchargées…
— Si, je les ai gardées sur mon ordinateur. Mais bon, tout ce que j’ai n’est plus mis à jour depuis fin 2247. Et tu imagines bien qu’il a dû s’en passer des choses depuis !
— Oh, je préfère ne pas imaginer justement, soupira Olivier en repensant à la terre agonisante qu’ils avaient quittée.

Ce monde, cette vie, tout cela était derrière lui. Il ne voulait plus y penser et préférait se tourner vers l’avenir, vers l’avenir pour ses filles. Il y avait tellement à faire ici ! Tellement d’espoirs à matérialiser et tellement de craintes à effacer !

Et tout cela commençait par l’édification de la colonie. Celle-ci ressemblait de plus en plus à une ville, avec ses bons aspects comme avec ses mauvais : elle apportait tout le confort (en particulier technologique) que pouvait apporter une cité terrienne, mais elle rappelait beaucoup trop, par son physique métallique et grisâtre, les métropoles sombres et polluées que les hommes et femmes présents ici n’étaient pas censés reproduire. Toutefois, la colonie s’édifiant dans l’urgence, il était évident que l’esthétique n’avait pas sa place dans les priorités actuelles.

Olivier et ses filles arpentaient les allées en détaillant des yeux chaque bâtiment qu’ils croisaient. Ils se ressemblaient tous, ces anciens modules cubiques aux teintes de ferraille : bien que la colonie fut divisée en quatre quartiers spécifiques, il était difficile de savoir dans lequel on se trouvait si on se référait aux simples devantures tant toutes paraissaient identiques. Heureusement, un système de couleurs avait été mis en place pour que chacun pût se repérer avec plus d’aisance. Le quartier résidentiel avait donc ses bâtiments pourvus de néons jaunes, le quartier scientifique, qui englobait laboratoires et édifices médicaux, était symbolisé par la couleur bleue, le quartier militaire (et ses casernes, hangars et dépôts d’armes) se parait quant à lui de rouge, et pour finir, le quartier agricole, qui comportait à la différence des autres beaucoup de terrains vierges destinés aux cultures, était représenté par la couleur verte. Ces quatre quartiers étaient séparés par quatre grands boulevards, l’ensemble ressemblant à une rose des vents à quatre directions. Et au croisement de ces boulevards surgissait, pour traverser les cieux jusqu’aux restes du Phénix, ce que tout le monde appelait le « cordon ombilical ».

Cette chose était difficile à décrire tant elle n’évoquait rien de ce qu’ils avaient connu jusque-là. Olivier se la représentait comme une gigantesque tige de métal qui reliait la colonie avec le vaisseau colon en orbite. Cela divisait verticalement le ciel en deux, pour finalement disparaître dans les nuages, comme une corde aux reflets d’argent lancée depuis la stratosphère. Le père et ses filles trouvaient le surnom donné par tous à cette étrangeté à la fois amusant et bizarre : se faire du Phénix une mère qui aurait enfanté la colonie était une idée tordue mais au premier abord compréhensible, à ce détail près que là où l’ensemble des colons aurait dû être heureux d’abandonner leur passé pour se focaliser sur leur futur, il ne faisait que s’y raccrocher inconsciemment, entrouvrant la porte aux fantômes de leurs mémoires.

La petite compagnie poursuivait sa route tout en s’arrêtant en de nombreux endroits, à la manière de touristes visitant un site historique. Ils entrèrent dans le quartier agricole et furent dans une certaine mesure soulagés de sortir de tous ces corridors gris et froids. Ils découvrirent alors l’endroit où les colons tentaient de mettre en terre des germes de plantes, de fruits, et de légumes rapportés de la Terre : de grandes serres vitrées s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres, reflétant magnifiquement les rayons du soleil zénithal. À l’intérieur travaillaient ardemment de nombreux botanistes, et Olivier tenta de l’extérieur de repérer Rose, qui venait de reprendre ses fonctions depuis quelques jours.

Il n’avait pas été autorisé à lui rendre visite durant son hospitalisation, et depuis il n’avait pas réussi à la voir. C’était étrange, pour qu’une personne soit isolée comme elle l’avait été, c’était qu’il devait y avoir une très importante raison. Très importante, ou très grave, Olivier n’en savait rien et préférait ne pas même redouter le pire.

Quel ne fut pas son soulagement d’apercevoir son amie, debout non loin du portail d’entrée de la première serre que gardaient deux soldats, discutant avec ses collègues, tous affublés de blouses de travail brunes. Elle aussi le repéra du coin de l’œil et lui fit un signe de la main l’invitant à s’approcher, ce qu’il fit, toujours accompagné de ses deux enfants. Rose finit sa discussion et quitta les autres botanistes pour venir à la rencontre de son ami.

Tous deux se serrèrent dans les bras, puis elle embrassa Flora et Ambre. Olivier s’enquit de son état de santé, mais Rose le rassura immédiatement en éludant le sujet par un simple « je vais bien, ne t’en fais pas, nous en parlerons plus tard ». Elle enchaîna directement en proposant aux filles une visite des serres. Celles-ci acceptèrent avec enthousiasme et ce fut ainsi que le petit groupe entra dans le grand édifice de vitres.

Flora, qui avait vu sa curiosité et son intérêt pour les choses du monde exploser depuis son arrivée sur l’exoplanète, commença à assaillir Rose de questions.

— Alors, dis-nous tout ! Est-ce que cette terre est aussi fertile qu’elle en a l’air ?
— Ah, tu vas directement à l’essentiel toi ! s’esclaffa la botaniste avant que son visage exprimât une moue de déception. À vrai dire, pour le moment, nous sommes tous un peu circonspects.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Eh bien, regarde par toi-même.

Rose désigna de la main l’étendue de terre battue. Le sol était divisé en de nombreuses bandes séparées par des chemins de gravier. Il y avait dans certaines zones des plants autour desquels s’affairaient quelques ouvriers agricoles. Le système d’irrigation fonctionnait. L’air ambiant était idéal pour la culture. Et pourtant, aucune plantation n’était encore parvenue à se développer.

— Cette situation est incompréhensible, reprit Rose d’un ton désabusé. Ce n’est clairement pas la terre le problème, ni même les germes. En fait, il n’y a pas de problème ! Et c’est bien pour ça que nous ne comprenons pas pourquoi rien ne pousse dans ces serres alors que dehors, à simplement quelques mètres de là, la végétation est luxuriante…
— Et vous avez essayé de planter à l’extérieur ? demanda Olivier tout en connaissant la réponse.
— Bien sûr, bien sûr ! Et le résultat est le même : rien ne prend. Rien ne pousse, rien ne germe, rien ne se développe, rien de ce que nous avons ramené dans nos cales ne prend racine sur ce sol.
— Moi je sais pourquoi, intervint la petite Ambre de sa voix fluette.
— Alors là, ma chérie, je suis prête à entendre toutes les solutions que l’on peut me proposer, l’encouragea la botaniste tout en la regardant avec des yeux débordant de gentillesse.
— C’est simple, tu peux pas faire pousser des choses de chez nous ici parce que les choses d’ici n’en veulent pas. À chaque planète ses plantes ! dit-elle en souriant, très fière de son raisonnement.

Olivier rit en entendant le raisonnement de sa petite. Elle avait de la suite dans les idées celle-là !

— Tu sais que j’y ai pensé à ça ma chère, répondit Rose très sérieusement. J’y ai pensé. Mais, scientifiquement parlant, il n’y a absolument rien qui puisse vérifier cette hypothèse : nous avons analysé la terre, elle est à 99,9 % identique à la nôtre, et il en va de même pour l’air.
— Ce qui veut dire que ce n’est pas identique, souligna Flora.
— À ce niveau-là, la différence est tout ce qu’il y a de plus négligeable.
— Je suppose que tu entendu parler de l’hypothèse Gaïa, lança Olivier pour rebondir sur les propos de sa plus petite fille.

Rose sourit. Cela faisait partie de ce qu’elle aimait énormément chez Olivier : sa culture. Il n’était pas expert en tous les domaines, loin de là, mais son intérêt pour les choses de ce monde l’avait toujours poussé à emmagasiner des connaissances. Et elle était ravie de voir que ce trait de caractère se retrouvait également chez Flora et Ambre.

L’hypothèse Gaïa était une théorie scientifique datant de la fin du XXe siècle et avancée par l’écologue anglais James Lovelock. Il affirmait que la Terre ne serait autre qu’un système physiologique dynamique, et que l’ensemble des êtres vivants terriens formerait un vaste super organisme (appelé Gaïa d’après le nom de la déesse de la mythologie grecque personnifiant la Terre). Ce super organisme réaliserait l’autorégulation de ces composants pour favoriser la vie en obéissant à des lois gaïennes, lois qui seraient l’ensemble des contraintes hypothétiques permettant de préserver la stabilité de ce système. Cette hypothèse avançait également que la planète modifierait ses propres conditions de vie d’elle-même afin de se rendre plus hospitalière pour le développement de bio-organismes.

— C’est une hypothèse qui a été reprise de nombreuses fois jusqu’à aujourd’hui, mais rien ne la valide ni ne l’invalide. Pour ma part, je trouve ce concept très séduisant, reprit Rose avec des yeux légèrement rêveurs. S’imaginer la Terre pourvue d’une sorte de conscience biologique… Si certains trouvent cela idiot, je trouve cela plutôt sensé, et j’irai même jusqu’à dire que notre fuite de notre planète en est un signe : nous étions un véritable cancer pour notre propre sphère de vie, alors elle a rendu notre habitat invivable et nous a poussé à l’exode. Enfin, ça, c’est mon interprétation très personnelle, conclut-elle en souriant mais néanmoins extrêmement sérieuse.
— Vous utilisez des mots compliqués, mais j’ai compris le principe ! reprit Ambre du ton de celle qui avait finalement raison.
— Et à force d’utiliser des mots compliqués avec toi tu les comprendras, lui rétorqua son père gentiment.
— Toujours est-il que si l’on résume tout, recentra Flora, si l’on valide cette hypothèse Gaïa, il faudrait pour simplifier voir les planètes comme des êtres vivants à part entière. Du coup, on peut aussi voir nos tentatives de planter des graines venues de notre terre sur ce sol comme des greffes qui ne prennent pas. Il y a comme un rejet.

Rose regarda Flora avec de grands yeux. Une des peurs de la botaniste se voyait en quelque sorte matérialisée par les mots de l’adolescente. Elle s’était déjà dit la même chose mais avec d’autres formes, avec d’autres phrases. Bien sûr, si ce raisonnement venait à se vérifier, elle et son équipe chargée du développement agricole avaient déjà envisagé d’autres solutions, mais elles comportaient des risques que le plan initial n’avait pas. Les réserves de nourriture embarquées dans les cales du Phénix avaient été calculées pour une durée d’un an terrien, ce qui laissait un minimum de temps pour trouver une solution. Cependant, il demeurait impératif de réussir à mettre en œuvre un système de cultures à très long terme rapidement.

La première solution qu’elle envisageait était en réalité prête à être lancée : il s’agissait simplement de se nourrir des produits de l’exoplanète. Le recensement des espèces animales et végétales avait commencé dès le premier jour, car il était impératif de connaître un maximum de choses sur le monde nouveau qu’ils découvraient tous. Parmi les espèces végétales figuraient de nombreuses plantes potagères et plantes à fruits. Des analyses avaient été effectuées et s’effectuaient toujours, et bien que certaines plantes furent définies comme étant comestibles, aucun être humain n’en avait encore consommé, du moins officiellement. Cela faisait plusieurs jours que Rose pensait aux tests à mettre en place, mais elle ne savait pas à qui s’adresser.

— Tu devrais faire un appel, suggéra Flora. Je suis certaine que tu trouveras plusieurs volontaires pour goûter aux fruits et légumes que tu leurs proposeras.
— C’est une idée, effectivement, apprécia Rose. Je vais en parler au corps dirigeant.
— Tu veux dire au tout-puissant amiral Romus, lâcha Olivier, le visage contrarié.

Olivier, depuis le premier jour sur cette terre, observait avec attention l’édification humaine de la colonie. Il avait fait plusieurs constats assez alarmants : la moindre activité était toujours encadrée (ou surveillée) militairement, l’effort commun était sans cesse élevé en raison primordiale pour que chacun se dépassât dans la tâche qui lui incombait, et surtout, il n’y avait pas de hiérarchie dirigeante claire, si ce n’était que l’amiral avait le dernier mot sur tout. Nous voyons tout, la colonie passe avant tout, j’ai le pouvoir de décision sur tout. Ce « tout », qui était l’ensemble des personnes débarquées du Phénix, ressemblait de plus en plus à un outil de travail menotté au service d’une seule et unique voix, au mépris des milliers d’âmes qui le composait.

— Je sais ce que tu penses, répondit Rose d’une voix qui se voulait sereine mais qui trahissait l’incertitude, mais je suis sûre que notre vie actuelle est régie par des contraintes liées uniquement à notre sécurité et à notre installation, et que tout ceci est temporaire.
— Permets-moi d’avoir des doutes là-dessus. Nous sommes ici depuis un mois et je n’ai pas le sentiment de voir se développer une communauté basée sur l’humain.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que, par exemple, nous n’avons pas de système nous permettant en tant qu’individu d’avoir un regard ou une possibilité d’interaction dans les prises de décision. On nous répète que tout ce que nous faisons, nous le faisons pour la colonie. Mais cette colonie, ce n’est pas une unité, c’est l’ensemble des individus que nous sommes. Et ces individus sont de plus en plus malmenés.
— Jusque-là je te suis, mais précise ta pensée.
— À trop vouloir construire nous allons nous autodétruire.

Cette phrase sonnait comme une prophétie, une prophétie annonciatrice de ténèbres. Rose fixait Olivier intensément, tentant de percer la carapace de son ami qui se montrait en ce moment même être un juge pessimiste. Ce n’était pas son habitude d’avoir des mots sur les personnes qui l’entouraient, mais aujourd’hui, sa vision subjective du monde qui se façonnait le rendait très négatif. À moins que ce ne fut le contraire : lui qui avait vécu une incommensurable souffrance à la perte de sa femme était-il le plus à même de voir le bon côté des choses ?

Toutefois, Rose ne pouvait pas rejeter totalement la condamnation que faisait son ami au ressenti noir. Elle-même avait été l’objet d’une quarantaine qu’elle n’avait pas jugée nécessaire d’un point de vue médical, ce qui sous-entendait qu’elle l’avait été sur un autre plan. Hélas pour elle, aucune explication ne lui avait été donnée, hormis celle « du bien de la colonie ». Cependant, elle était intelligente, et elle comprenait parfaitement qu’elle avait été au centre d’une affaire qui était probablement classée « secret défense ». Elle regrettait simplement de ne pas avoir été traitée convenablement, en tant que personne et non en tant que détentrice de quoi que ce fut, car ce qui se reflétait d’elle-même dans les yeux de l’amiral Romus lorsqu’il l’avait interrogé, ce n’était ni plus ni moins qu’un flux de données duquel on souhaitait absolument retirer des informations, quitte à ce que ce fut au détriment de la personne qui les détenait. Quelque part, elle était reconnaissante envers sa sœur Ashley d’être intervenue, car elle suspectait que sans elle, l’interrogatoire subi aurait été beaucoup plus… difficile.

Et si elle rajoutait à cela les propos qu’elle avait entendus quant à certains fonctionnements, actes, ou même paroles qui coïncidaient avec ce que lui disait Olivier, elle ne pouvait pas rejeter ce qu’il avançait. Même si au fond d’elle-même, elle préférait garder l’espoir.

— Je te comprends, néanmoins, soyons encore patients. D’ailleurs, ce soir l’amiral a prévu de faire un discours durant lequel il s’adressera à tout le monde pour présenter énormément de choses.
— Tu sais déjà de quoi il va parler ? demanda Flora, toujours curieuse dans le moindre domaine
— Et bien si j’en crois le message qui a été envoyé à tout le monde, il nous parlera de l’état d’avancement de la colonie, de ce qui a été fait, de ce qui reste à faire, et aussi de ce qui a été prévu pour les prochains mois. J’imagine également qu’il y aura une petite séance de questions-réponses.
— Ça promet d’être intéressant cette petite séance, releva Olivier avec un sourire en coin.
— Tu comptes y aller de ta petite phrase ? le défia gentiment Rose avec un clin d’œil appuyé.
— Pourquoi pas, après tout je fais partie de cette colonie comme tout un chacun.
— Les enfants ont le droit d’y participer ? osa Ambre, contaminée par la curiosité de sa sœur.

Je ne pense pas, regretta son père, a priori aucun mineur n’a été convié. Ceci dit, ajouta-t-il en voyant les visages déçus de ses deux filles, il est écrit dans le message que tout cela se passera par visioconférence, donc rien ne m’interdit de vous avoir dans la même pièce que moi à ce moment-là.

Ambre sauta dans les bras de son père, toute heureuse d’être considérée comme une adulte, tandis que Flora leva le pouce vers lui pour lui signifier sa gratitude. Olivier était toujours là pour elles, et il le prouvait encore une fois par le biais de ce genre de petites attentions, qui aussi bénignes qu’elles pussent paraître, jouaient énormément dans les liens qui unissaient ces trois êtres humains.

Maintenant que la discussion sur le devenir de la colonie semblait close, Rose recentra le débat sur un sujet qu’elle voulait réellement faire avancer : la culture de nourriture. Aussi, elle proposa à son ami et ses deux filles une visite personnalisée du laboratoire dans lequel étaient étudiés les fruits et légumes de leur nouvelle terre. Tous acquiescèrent avec enthousiasme et la petite troupe se dirigea donc vers les quartiers de la botaniste.

Après quelques minutes de marche, ils découvrirent le lieu où s’effectuaient les recherches menées par Rose et les équipes dont elle était responsable. L’intérieur contrastait énormément avec l’extérieur métallique et triste qui se clonait de devanture en devanture. Il y avait beaucoup de clarté due aux murs blancs et aux nombreuses lumières qui éclairaient les plans de travail. Différentes plantes étaient en observation dans de grandes cuves aux parois de verre. À côté de ces cuves, d’autres spécimens végétaux plus petits se développaient dans des terrariums cubiques. Une rangée de microscopes de tailles différentes occupait le mur du fond. Mais le plus important était au centre du laboratoire : un petit groupe de scientifiques était en pleine dissection de ce qui ressemblait à un petit melon bleu. Les personnes autour du fruit étudiaient chaque morceau avec des outils différents, cherchant à décortiquer toutes les propriétés du sujet qu’elles avaient entre les mains.

Dans un coin, à l’écart du tumulte, figurait une sorte de présentoir métallique sur lequel reposaient plusieurs fruits et légumes à l’esthétique inédite. Il y en avait pour tous les goûts : des grappes de petites perles ovales blanches, des entrelacs de feuilles aux formes complexes et irrégulières, des espèces de cucurbitacées aux couleurs lumineuses, et tant d’autres originalités qui ne semblaient demander qu’à être dégustées…

Rose emmena son petit groupe près de ce qu’elle expliqua être « les produits dont on est le plus sûr qu’ils ne sont pas nocifs ». Sur ceux-ci avaient été pratiqués de nombreux tests visant à déterminer leur composition, et les résultats avaient permis aux laborantins en charge de les sélectionner ou au contraire de les rejeter. Certaines observations faites lors d’explorations par des corps militaires avaient également aidé : le fait que certains animaux semblaient ne jamais toucher à tel ou tel fruit ou légume mais qu’au contraire d’autres fassent partie intégrante de leur alimentation était, d’une certaine façon, à prendre en compte comme un test à part entière, bien qu’il n’ait jamais été sous le moindre contrôle des scientifiques.

Les botanistes avaient déjà commencé à établir une classification en regroupant tous les potentiels aliments par propriété. Certains fruits étaient charnus et avaient la particularité de se découper en plusieurs quartiers, à l’image des agrumes, d’autres évoquaient des baies par leur contenance de plusieurs graines, et encore d’autres faisaient écho aux herbes et aux céréales que l’on classait dans la catégorie des graminées.

Rose précisa à son public qu’en botanique, la distinction entre fruits et légumes était différente de celle faite en cuisine.

— Au sens culinaire, le terme « fruit » désigne des fruits charnus, mais parfois aussi d’autres parties de plantes, qui sont à la fois comestibles, de goût agréable, que l’on peut généralement consommer crus et qui conviennent à la préparation de plats sucrés, par exemple, les fraises et les ananas. A contrario, nombre de fruits botaniques comestibles, tels que le poivron ou l’aubergine, se préparent sans sucre et entrent habituellement dans la confection de recettes salées. Ils sont donc considérés comme des légumes. Ainsi, une partie de plante peut tout à fait être désignée comme fruit dans un contexte scientifique, même si elle se prépare en cuisine comme un légume.
— J’ignorais tout cela, concéda Olivier. Et donc, vous avez toi et tes collègues recensé tant de variétés ?
— En réalité, continua-t-elle avec une joyeuse excitation, il y a de tout ! Des gousses, des capsules, des akènes, et même des schizocarpes !
— Oula, interrompit Ambre d’une petite voix d’enfant perdue, il y a trop de mots que je comprends pas…
— Pour le coup, tu n’es pas la seule, ajouta son père en souriant. Ma chère Rose, j’adore te voir euphorique, mais tu utilises un jargon qui est un petit peu trop précis pour les néophytes en botanique que nous sommes.
— Excusez-moi, excusez-moi ! Je vais reprendre… Par exemple, l’orange est un agrume. Les raisins sont des baies, l’orge et le blé sont des graminées, les petits pois sont des gousses, les capsules sont des fruits comme le tabac, les akènes comprennent des fruits comme les fraises, et les schizocarpes…
— Sont des poissons schizophrènes, coupa Flora en rigolant, provoquant l’hilarité du petit groupe.
— Tu as de la suite dans les idées toi, reprit la botaniste entre deux rires. Non, ce type-là englobe la carotte ou encore la menthe par exemple.

Éclairés par les explications de Rose, Olivier et ses filles voyaient le présentoir avec beaucoup plus d’intérêt. En effet, aucun des trois n’avait imaginé que les recherches et études du laboratoire de botanique pouvaient être aussi poussées à ce moment-là. Eux qui, durant leur vie sur Terre, n’avaient jamais eu le luxe d’avoir une alimentation variée et surtout saine, voyaient ici s’augurer des repas ô combien savoureux.

— Et encore, je ne vous ai pas encore parlé des légumes, renchérit Rose.
— Tu vas nous donner une faim terrible !
— J’espère bien… Nous avons quelques légumes-feuilles, des salades en quelque sorte, mais aussi des légumes-racines, des légumes-fruits et des tubercules… Les pommes de terre sont des tubercules, ajouta-t-elle en voyant les mines déconfites face à ce terme apparemment trop précis.

Les trois visiteurs en avaient l’eau à la bouche. Plus ils entendaient toutes les explications que leur donnait leur amie, plus l’idée de faire partie des volontaires pour goûter ses fruits et légumes leur paraissait envisageable. La petite Ambre s’approcha de quelques pas du présentoir pour se retrouver nez à nez avec un fruit sphérique bleu moucheté de tâches violettes qui tenait dans sa paume. Se faisant la plus discrète possible, elle s’empara de l’objet de son désir immédiat et sans attendre de se faire repérer, elle croqua le fruit, libérant un petit jus transparent qui commença à couler sur ses joues. Les têtes d’Olivier, Flora, et Rose se tournèrent vers elle, stupéfaites, quand elles entendirent sa petite exclamation : « oh, c’est trop bon ! ».

Ambre souriait. Pas un petit sourire malicieux, ou d’un discret sourire en coin, non, son visage était littéralement radieux. La première bouchée qu’elle avait prise de ce végétal du nouveau monde avait provoqué en elle une explosion de saveurs qu’elle n’avait jamais connue auparavant. La chair du fruit était très sucrée et contenait un liquide frais qui lui rappelait la fois où, pour l’anniversaire de ses six ans, ses parents lui avaient fait goûter un cocktail d’agrumes cultivés sans aucune intervention non-naturelle. Elle mordit une nouvelle fois, mais son père intervint vivement et lui arracha son butin des mains.

— Mais qu’est-ce que tu as fait ? s’alarma Olivier.
— Ben elle a dit qu’il fallait faire des tests avec des gens, et ça avait l’air tellement bon… bredouilla piteusement l’apprentie voleuse.
— Mais ces tests seront encadrés, car ça peut être très dangereux ! Oui ça a l’air bon, mais tu ne sais pas si ton corps va l’accepter ou pas !
— Attends, Olivier, ne t’inquiète pas, intervint Rose avec la voix la plus rassurante possible. Je suis sûre qu’elle ne risque rien, car après tout, si l’idée de faire goûter des personnes ne m’a absolument pas effrayée, c’est bel et bien parce que je sais au fond de moi que tous les tests que nous avons faits suffisent à prouver que ces fruits et légumes sont inoffensifs.
— Puisqu’ils le sont, pourquoi personne n’en a encore mangé ? Pourquoi tu tiens quand même à faire ce dernier test ?
— C’est essentiellement une question de protocole. Et c’est aussi une question… De confiance. On ne peut pas demander aux gens de s’alimenter avec quelque chose qu’ils ne connaissent pas et que personne n’a jamais ingurgité et digéré. Quelque part, Ambre sera le Neil Armstrong des fruits de cette terre, conclut sur une touche d’humour la botaniste, qui voulait plus que tout apaiser la panique paternalo-protectrice de son ami.
— Je ne suis quand même pas très rassuré…
— De toute façon, maintenant que c’est fait… souffla Flora d’un ton faussement réprobateur tout en adressant à sa petite sœur un clin d’œil complice et compréhensif.
— Quoi qu’il en soit, je pense que le mieux pour elle et pour toi serait qu’elle passe la nuit chez moi, sous ma surveillance, proposa Rose. Ainsi je serai à même d’intervenir en cas de besoin, sachant qu’à mon avis il n’y aura absolument pas ce genre de besoin.
— Et surtout, tu pourras récolter des données sur cette petite souris de laboratoire improvisée, taquina la grande sœur en mimant les dents d’un rongeur.

Olivier soupira un grand coup. Il savait en son for intérieur que si Rose lui avait formulé toutes ces paroles rassurantes, ce n’était pas uniquement pour le calmer mais surtout parce qu’elles étaient vraies. Mais tout de même… Il n’avait pas pu s’empêcher de succomber à la panique. Il regarda Ambre et lut sur son visage qu’elle regrettait d’avoir provoqué l’ire de son père. Il s’accroupit pour avoir le visage en face du sien et déposa un baiser de pardon sur son front. Elle y répondit par un lancer de bras autour de son cou.

Rose regardait la scène d’un air attendri. Quoi de plus touchant qu’un père inquiet pour la chair de sa chair ?

— Affaire classée ? demanda-t-elle.
— Affaire classée, confirma Olivier, rasséréné.
— Je finis ma journée dans une heure et je dois encore ranger quelques dossiers. Ceci dit, si vous le voulez, je peux vous rejoindre chez vous après, nous pourrions manger ensemble (elle fixa précisément la petite Ambre), mais rien qui provient de ce présentoir. Et nous pourrions assister ensemble à la visioconférence de l’amiral.
— C’est un bon plan, ça vous va les filles ?
— Entièrement validé ! répondit Flora en souriant à Rose.
— Oui super ! rejoignit Ambre.
— Mais toi ma petite, tu restes avec moi, que je vois comme tu digères bien !

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