L1-chapitre-13

Des myriades d’étoiles brillaient dans le ciel nocturne. Aucun nuage n’osait perturber le miroitement stellaire, si bien que Diane n’avait aucun mal à observer en détail les paysages qui s’étendaient à perte de vue, à plusieurs centaines de mètres sous ses pieds. À sa droite, l’océan tapissait entièrement la terre de son manteau bleuté, tandis qu’à gauche la surface était partagée entre l’immense forêt au cœur de laquelle elle avait vécu ces derniers jours et des plaines et prairies plus éparses. Dans l’une d’elles, sur le littoral, elle distinguait, luisante comme une luciole dans le noir, la colonie humaine qu’elle s’apprêtait à rejoindre dans les prochaines heures.

Mais avant cela, elle était perchée là, sur ce qu’elle avait qualifié de « montagne – arbre » lorsqu’elle avait exploré cette planète à bord de son chasseur. À cette hauteur vertigineuse, elle se sentait libre, libre comme l’air qui lui caressait les joues. Et à vrai dire, maintenant qu’elle avait vécu ces expériences dans le Glasir, ce… contact avec la sève, le Seng, elle se rendait compte que tout le temps passé avant cela n’avait été en réalité qu’une longue attente dans le noir, et que cette attente était désormais révolue, terminée et rejetée à tout jamais. Même à cet instant présent, elle n’arrivait pas à mettre de mots précis sur ce qui s’était passé. Elle avait en quelque sorte fusionné avec l’essence même de l’arbre sur lequel elle était juchée. Ce fluide doré qui l’avait pénétrée et régénérée, et bien plus encore : elle se sentait en phase avec le monde et avec toutes les choses qui le constituait.

Les serviteurs de Sil’Dra lui avait offert un cadeau inestimable. Ils l’avaient d’une certaine façon baptisée, comme le symbole de son acceptation parmi les leurs.

Depuis ce moment, elle n’avait eu de cesse de les écouter et d’apprendre d’eux. La plupart du temps, ils étaient difficiles à comprendre tant leur mode de fonctionnement divergeait de celui des êtres humains, mais étrangement, Diane appréhendait mieux leur philosophie et leur existence grâce à son baptême dans le Seng. En plus des miracles physiologiques qui s’étaient produits sur et en elle pour la sauver de l’emprise de la mort, elle était différente : elle était plus forte, plus vive, plus endurante, plus agile, autant de traits physiques qui s’étaient nettement améliorés, mais son mental et son esprit s’étaient également développés.

Elle n’en était pas certaine, mais elle attribuait tous ces changements au Seng. Aucun des êtres qui l’avaient plongée dans le ruisseau aux propriétés curatives miraculeuses n’avaient validé sa théorie, mais aucun ne l’avait réfutée. Comme souvent, ils demeuraient énigmatiques. Peut-être que tout ce qu’elle ressentait ne découlait tout simplement que de son séjour dans ce havre de paix et de bien-être, aussi court fut-il.

Cette nuit était la dernière dans le royaume forestier. Bien qu’elle ne s’était à aucun moment sentie captive, il avait fallu que l’une des manifestations (comme elles se définissaient) de Sil’Dra lui formulat clairement qu’elle pouvait partir pour qu’elle envisageât son retour dans la colonie. Elle se sentait extrêmement bien dans le Glasir, en symbiose avec son environnement, en paix avec elle-même, mais malgré cela elle ressentait le besoin de retrouver les siens.

Après d’ultimes minutes de contemplation du ciel nocturne et de ce qu’il recouvrait, Diane se décida enfin à redescendre. Elle se retourna pour faire face à l’entremêlement quasi insondable de rameaux et de feuilles, puis se dirigea vers le tronc en parcourant une énorme branche qui faisait office de pont. Son agilité nouvelle, qu’elle supposait conséquente à sa plongée dans le Seng, lui permettait de se déplacer sans effort mais avec une rapidité et une souplesse qu’elle n’avait jamais eue.

Arrivée au pilier d’écorce, elle posa sa main aussi nue que le reste de son corps sur la rugueuse peau de bois et ferma les yeux. Elle ne pouvait redescendre seule, alors elle exprima mentalement sa requête. Après quelques secondes, elle rouvrit ses paupières et assista à la mue accélérée et progressive d’un bourgeon à quelques mètres d’elle, et accueillit la manifestation végétale avec un large sourire. Celle-ci le lui rendit, dans un mimétisme que Diane aurait auparavant trouvé très troublant mais qu’elle appréciait aujourd’hui à sa juste valeur, et forma une sorte de nacelle juste assez grande pour la jeune femme. Elle y monta, et la créature amorça la descente en douceur.

Elle débarqua sur un délicat parterre de fleurs et de mousse qui humait le printemps. La sensation de chatouillis sur ses pieds couplée à la lente mais inexorable montée de nervosité liée à son départ/retour la fit légèrement rire. Recouvrant son sérieux mais gardant un sourire radieux malgré le stress qui l’enserrait, Diane se rendit compte qu’elle avait en face d’elle un comité d’accueil composé de cinq corps sylvestres. Quatre d’entre eux étaient de véritables clones, tandis que le dernier, celui du milieu, était très différent : tout dans son aspect se rapprochait de l’humain, et plus précisément de la femme.

Étrangement, le visage qui se présentait à elle lui était familier. La forme du nez, les pommettes, les arcades, jusqu’aux lèvres un brin pulpeuses et à ce qui faisait office de cheveux (des bouquets d’herbes qui frisaient et retombaient sur le front)… Même le corps lui évoquait quelqu’un ! La poitrine, les hanches, les jambes (bien que celles-ci plongeaient dans la terre)…

— Vous avez pris le modèle de mon amie ! s’exclama Diane avec une positive stupeur. Vous avez reproduit Dana Trivia ! Mais pourquoi ?
— Nous avons beaucoup appris de vous, et nous avons notamment retenu qu’il est toujours plus agréable de s’adresser à un interlocuteur que l’on apprécie. C’est pourquoi nous avons cherché qui était la personne à qui vous teniez le plus, expliqua la réplique avec un sourire, malicieux mais néanmoins factice, d’une voix qui ressemblait à s’y méprendre à celle du modèle.
— Oh, je ne vous cache pas que cette délicate attention n’en demeure pas moins très troublante, balbutia la pilote en remontant au mieux sa mâchoire inférieure. Mais j’apprécie beaucoup vos efforts. Fiou… Vous refaites même sa voix et ses mimiques… C’est impressionnant ! Heureusement que vous gardez vos teintes vertes et brunes, sinon il serait très difficile de discerner le vrai du faux.
— Si nous avons fait cela, c’est parce que parmi les conclusions que nous faisons suite à votre séjour, il y a celle que pour vous, comme pour vos semblables, il serait bien trop délicat de vous adresser à nous sans que vous puissiez trouver parmi nos manifestations une attache fixe. Sur le moyen ou sur le long terme, bien trop de ce que vous appelez « doutes » germeraient, et cela entraverait inévitablement nos relations…
— Vous voulez dire que vous comptez finalement entrer en contact avec les miens ? coupa Diane, soufflée par la surprise.
— Le jour où nous déciderons qu’il est nécessaire d’en avoir avec les vôtres.

Quelle précision lapidaire ! Le temps d’un battement de cœur, les yeux de Diane avaient brillé d’espoir, espoir qui s’était révélé illusoire. Elle qui avait tellement appris pendant ces jours passés ici était persuadée que plus que sa propre personne, c’était l’entièreté de la colonie humaine qui avait des leçons de vie à recevoir de cette singulière communauté. Hélas, son avis n’était pas partagé. Pourquoi donc Sil’Dra ne désirait pas entrer en contact avec les nouveaux venus ? À quoi cela servait de les observer par l’intermédiaire de représentations physiques si la finalité n’était pas une rencontre ?

— N’oubliez pas ce que nous vous avons répété : nous ne vous observons pas, nous vous ressentons, comme la branche ressent l’oiseau qui se pose sur elle, comme vous-même ressentez le vent sur tous les pores de votre peau.
— Toujours est-il que vous savez que nous existons. Vous qui prônez et servez une existence symbiotique avec tout ce qui vous entoure, pourquoi n’intégreriez-vous pas les êtres humains ?
— La raison est simple, et vous la connaissez, assura la copie de Dana en plongeant ses yeux dans ceux de son interlocutrice, la poussant à baisser les yeux.
— Nous sommes une menace, et nous avons tout à prouver, récita-t-elle à la manière d’une écolière qui avait bien appris sa leçon auprès de son professeur.
— Vous exagérez nos propos. Mais nous avons appris grâce à vous que votre espèce est coupable de bien des crimes contre la nature et contre tout ce qui l’entoure, alors nous ne nous permettrons aucun risque. Notre unique but est de préserver Sil’Dra et son équilibre. Si nous constatons que vous vous accordez avec cela sans notre intervention, nous n’agirons pas. En revanche, si vous troublez la gigantesque toile de vie qui nous relie tous les uns aux autres, nous serons dans l’obligation de faire cesser cela. Vous le savez, nous en avons déjà parlé, et de votre propre aveu vous feriez exactement la même chose.
— Je vous l’accorde, concéda-t-elle comme elle avait concédé beaucoup de choses durant le temps passé en ces lieux.

Les quatre autres manifestations s’éloignèrent sans un bruit vers un buisson et en rapportèrent ce qui ressemblait à une fine feuille d’un vert brillant de la taille d’un être humain. Elles la déposèrent aux pieds de Diane et l’invitèrent par un mouvement de la tête à la toucher. Quand elle posa sa main sur le tissu végétal, celui-ci se mit soudainement à vibrer et à trembler, jusqu’à littéralement sauter sur la jeune femme pour l’envelopper entièrement. Elle tenta de se débattre, par instinct de survie, mais elle sentit qu’elle ne subissait pas une attaque et se laissa faire, regagnant rapidement la maîtrise d’elle-même, maîtrise qu’elle contrôlait beaucoup mieux depuis qu’elle avait été plongée dans la miraculeuse sève aux reflets solaires.

Les mouvements stoppèrent, et elle retrouva le pouvoir sur son corps. Elle se redressa et regarda ses mains, ses bras et tout ce qu’elle pouvait voir de sa propre entité. Elle qui avait vécu complètement nue depuis le début de sa relative captivité se voyait maintenant habillée d’une espèce de combinaison qui la recouvrait des pieds jusqu’au cou. C’était une matière étrange, très souple et légère comme le vent, aussi élastique qu’une deuxième peau. C’était d’une finesse extrême, plus encore qu’une feuille de papier. Cela la moulait parfaitement, à tel point que les moindres reliefs de son corps étaient visibles, hormis au niveau de son sexe, comme si les créateurs de ce vêtement avaient pensé à la pudeur de celui ou celle qui le porterait. Diane testa sa combinaison en faisant quelques mouvements, simples dans un premier temps, puis de plus en plus rapides et compliqués. Après avoir réussi un coup de pied retourné, elle s’arrêta, admirative. Cette tenue était fantastique !

La manifestation aux traits de Dana lui expliqua alors que ce qu’elle avait constaté n’était pas tout : cette combinaison la protégeait également du froid intense ainsi que des fortes chaleurs, mais plus que cela, elle était d’une solidité extrême. Légère comme la brise, elle était comme le roseau qui se plie mais qui ne rompt jamais.

— Avec cela, vous devriez retrouver les vôtres sans aucun problème, lui assura la copie végétale de son amie. Cet habit a également des facultés régénérantes, comparables au Seng mais dans une bien moindre mesure. Il est également un organisme à part entière, mais il est relié à vous d’une manière particulière. C’est une espèce commensale.
— Pardon ?
— Le commensalisme est une exploitation non parasitaire d’une espèce par une autre. L’hôte transmet une partie de ses propriétés à l’autre, le « commensal ». En retour, il n’obtient rien, il n’y a pas de contrepartie. En d’autres termes, cet organisme qui vous habille vous protégera, vous régénèrera, vous réchauffera ou encore vous refroidira selon vos besoins, sans pour autant que vous n’ayez à fournir quoi que ce soit.
— Merci pour l’explication, professeur, remercia Diane en clignant d’un œil malicieusement. Et comment se nomme cet organisme ?
— Hormis le Seng et le Glasir, nous ne donnons pas de nom. Nous désignons les choses par la réponse qu’elles donnent à un besoin ou par le besoin qu’elles créent. Mais si vous tenez à utiliser une désignation particulière, nous ne vous en empêcherons pas. Cela ne change rien.

Cette combinaison aux vertus incroyables méritait un nom approprié aux yeux de Diane, mais l’heure n’était pas à cela. Ce cadeau ressemblait fortement à un cadeau d’adieu, et cela annonçait un moment difficile à passer. La jeune femme se sentait en adéquation totale avec cet endroit grandiose, ce sanctuaire verdoyant qui contrastait plus que totalement avec tous les souvenirs de la nature agonisante qui n’était plus que le vestige de son ancien chez-soi, la planète Terre, autrefois génératrice de vie et aujourd’hui sphère d’écorce morte. Mais cet endroit, bien qu’elle y fut la bienvenue, n’était pas celui où elle avait sa place. Les siens l’attendaient.

Une fois qu’elle eut finie de se contempler et de réfléchir à ce que ce don signifiait, Diane se tourna une ultime fois vers sa nouvelle interlocutrice de référence.

— Je suppose que nous voilà au moment des adieux, soupira-t-elle, sincèrement triste.
— L’avenir est illisible, ne condamnez pas des possibilités par simple pessimisme, rappela encore une fois sur un ton professoral l’être singulier, la rassurant (involontairement) du même coup.
— Nous ne savons pas si les événements vont nous amener à interagir avec votre espèce. Peut-être que ce sera le cas, et peut-être même que ce le sera dans une situation positive vis-à-vis de votre communauté.
— Je ne vois qu’une seule situation de ce genre, et elle n’est pas si positive que cela. Vous parlez de la probabilité que quelque chose de semblable à l’immonde monstruosité qui a attaquée notre sanctuaire s’en prenne à la colonie… Et quand je me remémore avec quelles difficultés vous l’avez repoussée… Mes semblables devraient logiquement pouvoir se défendre mais si nous en arrivions à devoir faire appel à vous, cela signifierait que nous serions dans un cas de figure extrêmement dangereux.
— Rappelez-vous ce que nous vous avons expliqué sur ces choses.

Diane récita donc sa leçon, encore une fois dans la posture de l’apprentie devant son maître. En toute chose, il y a un équilibre. C’est bien évidemment le cas pour le monde dans son entièreté. Tout comme il n’y a pas de lumière sans ombre, il n’y a pas de vie sans mort. Sil’Dra est la vie, et uniquement la vie, dans un cycle infini. Ce cycle est perturbé par des engeances mortifères qui sont censées apporter une équité. Seulement, sont associés à elle la folie, la destruction, et le chaos, ce qui fait que si d’un côté la vie et les êtres qui la préservent sont rationnels et cherchent l’harmonie pour tout, la mort a pour seule finalité de tout recouvrir sans laisser aucune perspective. À la manière d’un être vivant qui a besoin d’eau pour vivre mais qui s’il reste dedans meurt de noyade, la vie, dépourvue de toute faculté d’autorégulation (ce qui serait un non-sens total pour elle), a besoin de la mort, bien qu’elle soit dans le même temps obligée de la repousser pour ne pas y disparaître totalement. Les créatures antagonistes aux manifestations de Sil’Dra étaient inexorablement attirées par le Seng, au cœur même du Glasir. Elles s’en nourrissaient. Si leur existence ne condamnait quoi que ce fut à la disparition, leur appétence pour le miraculeux liquide d’or devait impérativement être freinée au risque de faire mourir l’arbre aux dimensions divines, véritable poumon de la planète.

— Vous avez bonne mémoire, félicita sobrement le sosie de Dana.
— J’ai retenu tout ce que vous m’avez appris, répliqua spontanément Diane, assez fière. J’aimerais en savoir tellement plus, rajouta-t-elle avec une moue suppliante, vous avez tant à me transmettre…
— Peut-être voudriez-vous nous donner un nom, en plus de notre aspect particulier, pour encore plus d’aisance ? proposa la manifestation végétale en occultant totalement la prière.
— Vous me prenez au dépourvu, balbutia-t-elle en ne dissimulant aucunement son étonnement. Mais c’est une bonne idée, en effet.
— Faites-nous part de votre choix, l’empressa l’amalgame floral.
— Tout de suite, je pense à Sylvanas. C’est étymologiquement relié à la forêt, cela a une consonance féminine, et, je dois bien l’avouer (Diane ne put retenir l’arrivée d’un sourire enfantin), ce nom m’est venu à l’esprit car c’est un de mes personnages préférés dans une de mes fictions favorites…
— Alors ce sera Sylvanas.
— Quoique…

La jeune femme rit doucement. Quelle gamine elle faisait ! Elle ne pouvait décemment pas affubler des êtres aussi incroyables d’un nom évoquant un avatar créé dans une optique à des années-lumière de l’importance des manifestations de Sil’Dra.

— Finalement, je pense que c’est mieux d’opter pour un autre nom, rectifia timidement Diane. Il faut quelque chose de simple et représentatif. Lys. C’est facile à retenir.
— C’est là votre dernier mot ?
— C’est mon dernier mot, Lys, conclut-elle dans un clin d’œil.

Il y avait dans l’expression de l’être végétal aux formes humaines ni satisfaction ni contentement. C’était juste une formalité, un problème à régler dans un objectif purement pratique. Pour Diane, en revanche, il s’agissait là de quelque chose de très différent : quelque part, la manifestation se rapprochait par l’intermédiaire de sa nouvelle appellation personnelle d’un comportement plus humain. Ceci dit, il ne fallait pas s’attendre à une révolution. Diane ne savait que trop bien à quel point le fonctionnement des êtres de Sil’Dra était unique et surtout pourquoi il ne fallait pas le modifier.

— Vous devez considérer Lys comme un agent de communication, à ceci près que nous ne vous contacterons jamais : ce sera à vous de vous signaler. Nous n’avons pas prévu d’entrer en contact avec les vôtres, ni même avec vous. En revanche, sachez ceci : nous vous avons fait don du Seng et nous avons partagé avec vous nos connaissances car nous ressentons quelque chose de particulier en vous. C’est spécial, cela nous est inconnu, et c’est nettement différent de ce qui émane du reste de votre espèce. Nous ne parvenons à l’expliquer, mais c’est ainsi.
— Comment je fais pour vous parler ?
— De la même manière que quand vous deviez descendre des cimes tout à l’heure.
— Et vous apparaîtrez derechef ? demanda Diane en faisant une grimace dubitative.
— Dans la mesure du possible, oui. Nous considérerons que si vous faites appel à nous, c’est dans l’éventualité où vous devriez répondre à un besoin qui vous dépasse.
— Si jamais quelqu’un est blessé comme j’ai pu l’être lors de l’attaque de la monstruosité, puis-je faire appel à vous pour que vous le sauviez comme vous m’avez sauvée ?
— Non.

Le ton était sec, tranchant comme une lame aiguisée. Implacable. Ces trois lettres contenaient en elles l’absence de perspective d’une alliance ou d’un échange quelconque.

— Ça a le mérite d’être clair, soupira Diane sans cacher sa déception.
— Il faut que vous nous compreniez, commença Lys calmement, devenant un peu plus humain, du moins vocalement. Vous soigner est un don que nous vous avons fait. Nous vous l’avons fait car nous vous ressentons unique.
— Mais tout le monde est unique ! s’emporta-t-elle. C’est le propre de l’être humain !
— À nos yeux, vous êtes différente. Considérez-vous comme l’unique parmi les uniques, si vous préférez.
— Ça ne change rien…
— Et maintenant que nous vous avons secourue grâce au Seng, votre unicité est décuplée. Nous ne faisons rien au hasard. Soyez-en sûre, et prenez-le comme une preuve de plus que vous n’êtes pas comme les autres.
— Ça me fait une belle jambe.
— Ne vous entêtez pas, c’est inutile. Vous le savez. (Le visage de Diane se radoucit, alors Lys reprit la parole) Encore une fois, nous n’expliquons pas pourquoi vous êtes telle que vous êtes, ni pourquoi nous ressentons que vous êtes spéciale. Mais les choses sont ce qu’elles sont. Il n’y a qu’à les accepter.
— Je suppose que je n’ai d’autre choix que de vous croire, se résigna-t-elle. Et je suppose aussi que comme depuis le début de mon arrivée au Glasir, vous avez raison.

Elle ne leur en voulait pas. Chaque mot qu’elle avait entendu depuis son arrivée dans le sanctuaire forestier s’était révélé chargé de raison et de bon sens. Pourquoi en serait-il autrement à cet instant ? Et même sa prétendue unicité… Diane était considérée par beaucoup comme une héroïne, un modèle, mais elle-même ne s’était jamais vue comme cela, au contraire. Elle se voyait comme une pilote certes plus douée que les autres, mais pas tant que cela. Et sur le plan humain, elle se considérait comme une femme lambda. Alors entendre de la part d’êtres végétaux qu’elle était plus que spéciale… C’était un sentiment vraiment étrange, un peu enivrant bien malgré elle. D’ailleurs, elle ne voulait surtout pas que cela lui monte à la tête. Elle avait bien compris entre les lignes de cet échange qu’à son retour dans la colonie, elle ne devrait à aucun moment évoquer l’existence de Sil’Dra, et encore moins sa soi-disant différence.

Elle avait déjà préparé un récit pour expliquer son absence. Elle se doutait bien sûr qu’il fallait qu’il fut le plus crédible possible, ce qui était difficile étant donné la longueur de la période pendant laquelle elle avait disparu. Mais il y avait quelque chose d’encore plus délicat à appréhender : qu’avait bien pu raconter Rose à son retour ?

Elle se posait cette question ô combien inquiétante mais n’était même pas certaine que la botaniste était vivante, qu’elle s’en était sortie. Elle avait tellement été aspirée par l’univers de Sil’Dra qu’à aucun moment elle n’avait pensé à Rose. La culpabilité la gagna, grondante et accompagnée de sa partenaire la honte. Encore une fois, comme si les manifestations étaient douées de télépathie, Lys devança sa question.

— Nous avions déposé votre amie à la lisière de la forêt. Nous savons seulement qu’elle a été retrouvée par une équipe des vôtres.
— Comment va-t-elle ?
— Elle n’a subi que des blessures légères, rien qui ne dépasse les connaissances de vos semblables, assura le visage boisé.
— Et sa mémoire, qu’en est-il ?
— Nous avons pris la liberté pour son propre bien, le vôtre, et surtout le nôtre, de lui ôter ses souvenirs relatifs à nous.

Ses épaules se relâchèrent, ses muscles se décontractèrent, et elle souffla de soulagement. Voilà une immense épine retirée de son pied !

— Il est temps de partir, annonça Lys d’une voix que Diane qualifia de sépulcrale mais qui était pourtant simplement neutre.
— Bien.
— Nous allons vous accompagner hors du Glasir, puis nous nous séparerons.

Non sans une légère amertume, Diane jeta un dernier regard vers le sanctuaire qui l’avait accueillie ces derniers jours. Elle voulait rester, ou tout du moins, elle voulait pouvoir y revenir. Mais rien n’était moins sûr. Les énigmatiques manifestations de Sil’Dra avaient un raisonnement qu’elle comprenait mais qu’elle n’acceptait pas. Mais bien entendu, elle ne pouvait d’aucune façon s’y opposer, et même si elle l’avait pu, elle doutait qu’elle l’aurait fait.

Une créature boisée lui apporta son excalibre. Elle l’avait cru perdu, détruit. Et maintenant, elle était très étonnée que ceux qui l’avaient protégée aient conservé son arme. Et encore plus qu’ils la lui restituassent le jour de son départ.

Sans un mot, elle récupéra son bien. Elle le fixa à sa main droite puis regarda Lys dans les yeux.

— Pourquoi me rendre ceci ?
— Pourquoi devrions-nous le garder ?

Diane sourit. Pourquoi chercher une réponse là où il n’y en avait peut-être pas ?

Ainsi, elle repartit, escortée par la manifestation aux formes de son amie Dana. En son for intérieur, elle espérait ardemment que tout ceci n’était pas des adieux.

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