L1-chapitre-14

Rose sortit de son appartement pour se rendre à celui des Sadion. Elle venait de prendre une douche bien méritée après sa longue journée de travail et avait décidé, pour cette belle occasion d’un repas avec son ami et ses enfants, d’étrenner une sobre mais néanmoins jolie robe de soirée. Elle n’était pas du genre coquet mais pour une fois, se montrer sous son meilleur jour lui faisait envie.

Après quelques minutes de marche, elle arriva à destination et Olivier vint lui ouvrir sa porte. Coïncidence ou lien télépathique, elle remarqua immédiatement que lui aussi s’était mis sur son 31 : il avait troqué son vieux jean usagé et son sweat ordinaire pour un élégant pantalon de costume et une belle chemise blanc-cassé, ce qui lui donnait une classe indéniable. Et comme pour Rose le visage balafré d’Olivier n’avait jamais été un repoussoir, elle le trouvait même plutôt séduisant. Il l’invita à entrer, et tandis que les filles étaient dans leur chambre, le couple d’amis s’installa dans la salle à manger. Olivier leur servit un verre, ils trinquèrent, puis commencèrent à discuter de tout et de rien.

Peu à peu, les sujets communs firent place aux questions de plus grande importance, à commencer par celle qui inquiétait Olivier : comment s’était exactement passée ce qui ressemblait à une détention pour Rose lorsqu’elle fut retrouvée ?

— Je savais que tu en viendrais rapidement à ça…
— C’est normal, je t’apprécie énormément et je me fais du souci pour toi.
— Tu es gentil, apprécia Rose, prenant sa main dans la sienne. Ce n’est pas évident pour moi d’en parler, car même si je me souviens de comment cela s’est passé, étrangement cela demeure flou. Comme si j’avais du mal à accepter ce qu’il s’est passé. Mais je vais essayer de te dire tout ce que je peux.
— Autant je tiens à savoir, autant si c’est difficile pour toi d’aborder ça, je préfère que tu ne le fasses pas. Ton bien-être avant tout, assura son ami avec un regard plus que bienveillant.
— Allons-y alors.

Rose commença alors sa narration de tous les événements qui s’étaient passés autour d’elle depuis qu’on l’avait retrouvée aux abords de la forêt.

Elle raconta tout ce dont elle se souvenait de ses pérégrinations avec Diane Mastyre, qui était toujours portée disparue, et aussi à partir de quel moment sa mémoire lui faisait défaut.

Elle parla à Olivier de ses premières heures après son réveil, dans sa chambre d’hôpital, soignée et surveillée dans une bulle, ce lit médical de dernière génération. Elle se remémora la douleur lointaine de ses blessures (ecchymoses, quelques côtes cassées et coupures légères), et la vitesse avec laquelle elles avaient disparu grâce au travail des nano robots.

Vint alors le moment de l’interrogatoire. Cette soldate du nom de Reiko Musashi, qui disait l’avoir retrouvée, mais dont elle ne se souvenait absolument pas. L’irruption de sa sœur Ashley dans la chambre, comme toujours explosive. Le combat verbal entre celle-ci et l’amiral Romus. Le manège de questions soumises par l’amiral au regard protecteur mais aux mots glaçants et implacables, manège se muant en véritable déluge. Les phrases de plus en plus violentes que s’envoyaient Ashley et Romus, semblables à deux boxeurs s’assénant uppercut sur uppercut. Comment ces uppercuts lexicaux se transformèrent en gifle de la part de sa sœur au sommet de sa fureur. Comment celle-ci fut escortée jusqu’en cellule de détention pour ce geste. Et comment toute cette tension avait fini par venir à bout de ses nerfs et de ses glandes lacrymales.

Durant toute sa narration, Olivier ne relâcha pas l’étreinte de sa main. Rose parlait difficilement tant il lui était désagréable d’évoquer cette expérience. Cela l’était tellement que son pouls tambourinait sur les doigts de son ami qu’il avait autour de son poignet. Cependant, maintenant qu’elle avait reparlé de tout ça, elle se sentait mieux, plus légère d’une certaine façon. Cela n’enlevait rien à la gravité de ce qu’elle avait vécu, mais cela permettait, et ce n’était pas une moindre chose, de mieux l’accepter.

La présence d’Olivier n’y était pas anodine non plus. Elle se sentait écoutée et comprise, et surtout elle savait qu’elle n’était pas jugée. Elle avait bien tenté d’en parler, avec ses collègues par exemple, mais tous avaient évacué ses confessions en lui répondant nonchalamment qu’elle n’était probablement pas encore remise de son escapade, et que cet état de fébrilité la rendait tout simplement paranoïaque, au point d’exacerber des scènes ou des dialogues tout ce qu’il y avait de plus commun. Ils lui assuraient tous que jamais l’amiral Romus n’agirait comme elle le décrivait, et qu’elle exagérait. Seule sa sœur Ashley l’avait confortée, mais Rose n’avait pas pu s’empêcher de remettre en question son objectivité au regard du passif que celle-ci entretenait avec l’amiral.

Maintenant, elle s’évertuait coûte que coûte à faire la part des choses. D’un côté elle n’appréciait absolument pas le traitement qui avait été le sien, la remise en question de son honnêteté quant au retour de sa mémoire, et le cloisonnement dont elle avait été victime et que sa sœur avait finalement brisé au prix de se retrouver dans une cellule. De l’autre, elle comprenait que ce qui était en jeu dépassait sa seule personne et que l’amiral, responsable de tous ici, ait pu outrepasser ses droits dans sa recherche de l’intérêt commun. Toutefois, elle ne pouvait s’empêcher de penser que de telles manières, quelque fut la cause au service de laquelle elles étaient, n’ouvraient la voie qu’à une succession de désillusions et de dysfonctionnements.

Le récit de Rose avait provoqué chez Olivier une colère sourde et forte. Ce qu’avait vécu son amie l’étonnait, mais pas tant que ça quand il réfléchissait. Il voyait ça comme la partie immergée des exactions qui avaient lieu depuis leur arrivée sur l’exoplanète. Les punitions infligées, les énormes temps de travail comparés aux heures de repos, la centralisation de plus en plus visible des pouvoirs, responsabilités, et décisions… Non, tout cela n’était pas une bonne base pour l’édification d’un monde que tous voulaient meilleur, car tous redoutaient l’enfer qu’ils avaient quitté.

— Tu devrais parler de tout ça, lança Olivier d’un air décidé. Ça ne peut pas se passer ainsi en toute impunité !
— Non, refusa Rose en fermant les yeux. Cela fait à peine un mois que nous sommes ici, je préfère donner une seconde chance à… Enfin, je préfère ne rien condamner.
— Si ça t’est arrivé à toi, c’est probablement arrivé aussi à d’autres. Ils sont peut-être comme toi, ils préfèrent attendre en faisant le dos rond. Mais peut-être que si vous aviez conscience que vous n’êtes pas seuls dans cette situation, vous ressentiriez le besoin d’agir.
— Je le ressens ce besoin, je te l’assure. Seulement je ne veux pas agir n’importe comment. Ce n’est pas le moment de semer le trouble dans une société qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. Remettre en cause le système dès aujourd’hui ne provoquerait que de mauvaises choses…
— Parce que ce que tu as vécu n’est pas une mauvaise chose ? s’exclama Olivier d’une voix forte.
— Je ne renie pas ça, ne me fais pas dire ce que je ne dis pas.
— Tu ne le renies pas, mais tu te laisses faire. Oui, c’est tôt. C’est peut-être tôt pour remettre en cause certaines personnes ou certaines « procédures ». Mais c’est encore plus tôt pour une « société qui n’en est encore qu’à ses balbutiements », comme tu le dis si bien, pour que des personnes qui en font partie subissent ce que tu as subi.
— Admettons, admettons, concéda-t-elle en soupirant, elle-même de moins en moins convaincue par ce qu’elle avançait. Et si je devais, comment dire, faire une réclamation, à qui la ferais-je ? Je vais me plaindre de l’amiral à l’amiral ?

Rose venait de soulever un élément extrêmement important aux yeux d’Olivier : l’omniprésence de l’amiral Romus.

— Tu ne connais pas quelqu’un de confiance qui serait proche de l’amiral ? Quelqu’un qui pourrait te confirmer que tu n’es pas la seule à avoir subi ce genre de traitement ?
— Ça nous avancerait à quoi ?
— Ça nous avancerait à savoir. Savoir si tu es un cas isolé ou si tu fais partie d’une habitude. Je ne serais pas étonné que l’amiral se serve de sa réputation d’homme bienveillant pour être intouchable dans la petite communauté qui est la nôtre.
— Tu es en train de littéralement le diaboliser.
— Je suis en train de tirer son portrait sur la base de faits qui me sont rapportés ou que je vois par moi-même.
— De toute façon, nous allons en avoir le cœur net dès ce soir : il va nous exposer son plan, dans tous les domaines. Et on verra si cela coïncide avec ce que tu dépeins.
— Son plan, souligna Olivier comme s’il brandissait un nouvel argument. Son plan à lui et à lui seul.
— Et peut-être aussi que son plan, c’est d’organiser quelque chose, des espèces d’élections, pour que nous en établissions nous-mêmes un, rétorqua Rose qui ne pouvait pas se faire à l’idée que ce que son ami avançait pu être vrai.

Au moment où Olivier allait répondre, Flora fit irruption dans la pièce et interrompit le débat. Elle toisa le couple d’amis en fronçant les sourcils, les bras croisés en signe de mécontentement. Derrière elle, à moitié cachée derrière la porte, sa petite sœur observait la scène d’un air inquiet. Flora leur demanda d’une voix froide s’ils se disputaient. Rose et Olivier se regardèrent l’un l’autre, un peu honteux, puis s’en excusèrent. Leurs voix étaient peu à peu montées en volume, ce qui avait « alerté » les deux filles depuis leur chambre.

Olivier n’était pas du genre à s’emporter facilement, loin de là. Il était même plutôt de ceux qui ravalaient leur salive lorsque l’orage tonnait. Rose avait le même trait de caractère, en particulier avec ses amis. Seulement ces derniers temps, tous les deux étaient sujets à des pressions diverses et variées, en très grande partie dans leurs professions respectives. De plus, ils étaient soumis comme tout le monde à un rythme de travail qui laissait peu de place au repos et encore moins au divertissement. Les deux amis se regardèrent donc, sourirent, et convinrent tous les deux que dans de telles conditions, mener un débat sur un sujet aussi important et délicat n’était peut-être pas la plus sage des décisions.

Néanmoins, au fond d’eux-mêmes, ils avaient bel et bien ressenti le besoin d’exprimer leurs doutes et leurs peurs. Même si ceux-ci étaient différents ou de degrés plus ou moins élevés, ils étaient réels, et rien que cette réalité demeurait inquiétante. Quelque part, la virulence de leurs propos était le parfait reflet de leur hantise profonde.

Une petite lumière s’alluma sur l’un des murs du salon et une légère sonnerie numérique retentit : c’était le signal d’une communication entrante. Probablement la tant attendue conférence de l’amiral Romus. Olivier, qui avait pris l’habitude de se déplacer jusqu’au panneau de commande avant d’autoriser une communication, fut surpris de voir l’hologramme se déployer dans la pièce sans qu’il ait eu à intervenir. C’était étrange, mais il mit cela sur l’hypothèse que ses filles aient pu modifier la configuration lorsqu’elles l’utilisaient. Rose, Flora, Ambre et lui-même s’installèrent rapidement dans le canapé, curieux d’entendre le message si important qu’avait à délivrer l’amiral.

Apparurent dans l’hologramme plusieurs visages. L’amiral Romus était au centre, très souriant, en habit officiel. Il arborait de nombreuses décorations sur sa tunique et portait même son chapeau, celui des grands officiers de la marine spatiale française, qu’il ne portait d’habitude jamais. À ses côtés se tenaient quatre personnes. Sur sa gauche, il y avait deux hommes. L’un était assez jeune, le visage paisible, les cheveux crépus et le teint mat, tandis que l’autre, bien plus âgé, le crâne chauve et une courte moustache grise, était vêtu d’une blouse de scientifique. À sa droite, deux femmes. La première avait les traits sévères, les cheveux coiffés en un parfait chignon, les lèvres pincées. La deuxième ressemblait presque à une adolescente, ses cheveux frisés lui retombant sur le visage, tantôt souriante tantôt crispée, de toute évidence sujette à un trac immense.

Olivier déglutit. Il finit par reconnaître le visage du vieil homme. Son estomac se noua. Il s’agissait du docteur Gabherdt. Celui dont il détenait toujours cette clé pleine de secrets et désespérément muette. Que faisait-il ici ? Olivier n’osait imaginer le pire…

Et la conférence commença.

« Mesdames, Messieurs, mes chers amis, bonsoir. Je m’adresse à vous ce soir de manière officielle et, disons-le, un peu cérémonieuse, pour vous présenter en quelque sorte le bilan de ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui. Je n’ai pas vraiment l’habitude de procéder ainsi mais je vais faire de mon mieux, et vous exposerai les choses en plusieurs parties. Dans un premier temps, je vous présenterai les personnes qui sont à mes côtés. Ensuite, je vous parlerai de tout ce qui a été réalisé dans notre belle colonie. Et pour finir, je vous annoncerai de quoi sera fait le futur, à court, moyen, et long termes. »

Flora rit doucement. Elle sentait l’amiral peu rôdé aux longs discours, et elle voyait dans sa façon de présenter son programme une espèce d’introduction boiteuse de dissertation. D’un côté ça l’amusait, de l’autre elle trouvait que cela manquait un peu de professionnalisme. Mais elle n’avait pas l’intention de s’arrêter à cela, et repris avec attention son écoute.

« Je vais donc commencer par faire les présentations. Voici Monsieur Khéphren (l’homme à la peau mate fit un signe de la main), qui est le représentant officiel de tout le corps ouvrier de la colonie. À côté de lui, Monsieur Gabherdt éminent professeur reconnu pour ses nombreuses recherches, et ici-même dirigeant de la section scientifique. À ma droite, voici Madame Sober. Elle a été désignée par le conseil Déméterre pour s’occuper des affaires sociales dans la colonie. Nous détaillerons ce point un peu plus tard. Et pour finir, Mademoiselle Trivia, qui, depuis la disparition malheureuse de la capitaine Diane Mastyre, assure les fonctions de celle-ci. »

Olivier ne pouvait réprimer de la colère en voyant le professeur Gabherdt. Cet homme était loin d’être aussi populaire et apprécié dans la réalité que dans la présentation que venait d’en faire l’amiral. D’ailleurs, Olivier avait toujours nourri non seulement une antipathie (malgré tout respectueuse, lui évitant ainsi de s’attirer certaines foudres) envers le professeur, mais surtout une méfiance profonde tant il avait entendu de rumeurs nauséabondes sur lui. C’est pourquoi, dès lors qu’il avait découvert que ce scientifique obscur était à bord du Phénix, il avait entamé une sorte d’enquête minutieuse mais laborieuse sur toutes les activités qu’il menait à bord du vaisseau. Il avait pu découvrir que Gabherdt avait un accès total sur toutes les données d’ordre scientifique qui étaient archivées. Mais le plus important, c’était qu’Olivier avait découvert les activités secrètes que menaient le professeur à l’intérieur même de la colonie, activités ignobles qui faisaient souffrir des innocents sur l’autel de l’avancée scientifique. Bien qu’Olivier voulait absolument faire condamner ce fou pour ses abominations, il n’avait parlé de son enquête à personne, de peur d’une part de passer pour un conspirationniste notoire, et d’autre part pour ne pas avoir à subir de retour de bâton de quelque manière que ce fut.

« Ces quatre personnes vont dès à présent m’épauler dans la direction de notre communauté. En effet, jusque-là toutes les décisions passaient par mon bureau, mais il est évident que non seulement ce n’est pas un système acceptable pour des personnes habituées à la démocratie, mais aussi que je suis bien loin d’être capable d’assumer seul ce rôle. C’est pourquoi j’ai décidé de constituer ce conseil dirigeant, qui est comme vous le voyez composé de personnes hautement compétentes mais dans des domaines distincts. L’addition de ces compétences favorisera, j’en suis certain, un développement formidable sur notre nouvelle terre. Cependant, ce conseil ne sera rien sans vous, puisque comme le disait Abraham Lincoln, la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Toutes nos actions passeront systématiquement par des référendums auxquels vous devrez répondre. Bien entendu, je vous promets une transparence totale. À court terme, quand nous serons mieux installés que nous le sommes aujourd’hui, nous organiserons également des élections afin que ceux qui veulent participer pleinement à la vie de la colonie via le conseil puissent tenter de le faire. De même, toutes les propositions sur ce système ou sur un autre seront entendues et discutées. »

Rose regarda Olivier du coin de l’œil. Elle était très satisfaite de ce qu’elle venait d’entendre à propos du système de gestion de la colonie qui allait être mis en place. Toutes les personnes embarquées à bord du Phénix provenaient de pays européens qui fonctionnaient grâce à des systèmes politiques démocratiques représentatifs. Comment aurait-on pu aboutir sur un système différent, même à plusieurs milliards d’années-lumière de la Terre, alors qu’ils étaient tous nés dans des démocraties installées depuis plusieurs siècles ? Voilà qui était très rassurant, tellement qu’elle avait hâte de voir l’application et les résultats dès les prochains jours.

« Nous reviendrons à la fin de cette conférence sur ce système car vous serez tous mis à contribution pour un référendum, le premier. Mais avant cela, il est temps pour moi de vous faire le rapport de tout ce qui a été accompli depuis notre débarquement. Pour commencer, les MEIC, modules inventés par l’ingénieur Ashley Jafrey, ont fonctionné avec succès. Nous vivons tous dedans, et nos plus grosses infrastructures telles que la caserne où la clinique en font partie. Cependant, malgré la praticité et le confort qu’ils nous apportent, les modules ne sont qu’une transition : maintenant que notre base peut assurer nos besoins les plus primaires, nous pouvons lancer les travaux pour fonder une ville digne de ce nom. Nos géologues ont détecté au pied des montagnes voisines des gisements d’un minerai nouveau. Ils l’ont appelé « vert-argent » en raison de ses reflets scintillants qui évoquent à la fois l’émeraude et l’argent. C’est très joli, mais là n’est pas le plus important. L’essentiel est que ce minerai s’est révélé un formidable matériau de construction : il ne s’érode pas, est extrêmement solide (à tel point que nos machines peinent à l’extraire), et surtout est disponible en quantité quasi infinie sur notre planète. Le site d’édification de la cité que nous allons bâtir a été défini pour être au croisement de plusieurs lieux qui répondent à nos besoins. Ce site sera donc à quelques kilomètres du littoral, également proche des montagnes et en particulier de nos mines de vert-argent. Nous n’abandonnerons pas pour autant notre camp de base, qui servira de station d’accueil pour les vaisseaux de colonisation qu’il est prévu que nous accueillions dans le futur. »

L’hologramme fit disparaître les visages pour faire place à plusieurs visuels du site de construction de la future cité. Tout était magnifique, les vastes prairies au premier plan qui ondoyaient légèrement sous la brise, le littoral scintillant qui reflétait les cieux azur, la forêt au second plan qui se paraît de somptueux mais impénétrables feuillages, et enfin au dernier plan la majestueuse chaîne de montagnes qui s’enfonçait jusque dans l’horizon.

Après quelques secondes de contemplation, les paysages s’estompèrent pour refaire place aux cinq visages du conseil dirigeant. L’amiral était toujours aussi souriant, et c’est avec une voix bienfaisante et sympathique qu’il reprit.

« Il y a pire comme cadre, n’est-ce pas ? (Il se fendit d’un rire sincère, puis retrouva son sérieux) nous avons prévu de construire tous les bâtiments que nous possédons déjà sur notre camp de base, mais avec une esthétique en adéquation avec notre philosophie, c’est-à-dire en accord avec la nature, dans un respect le plus abouti. Par exemple, les routes seront faites de simple gravier, et nous allons tout mettre en œuvre pour qu’un maximum d’éléments technologiques soit dissimulé pour ne pas enlaidir notre quotidien, pour ne pas retrouver les décors glauques et agonisants que nous avons quittés en embarquant sur le Phénix. Puisque ces travaux seront accomplis par le corps ouvrier dirigé par Monsieur Khéphren, j’en profite pour remercier chaleureusement toutes ces personnes qui ont sué sang et eau pour nous tous. Monsieur, (l’amiral tourna son visage vers le représentant des ouvriers) au nom de tous, je vous salue pour votre travail et votre dévotion (l’intéressé salua respectueusement en abaissant la tête, mais ne dit aucun mot). »

Olivier lui-même pensa sur le moment qu’il était sûrement paranoïaque, mais il crut déceler une forme de tension sourde entre les deux hommes, et une hypocrisie latente chez l’amiral. Pourquoi, il l’ignorait précisément, mais il se doutait que cela avait à voir avec la grogne générale qui régnait chez ceux qu’on appelait désormais les bâtisseurs, grogne provoquée par un rythme de travail excessif qui n’avait été supporté que très difficilement par la plupart des travailleurs lors de l’établissement de la colonie.

« Dans un autre registre, mais d’une importance capitale, les recherches en matière de nourriture ont grandement avancé. J’ai reçu il y a une heure à peine un rapport émanant du département de recherche biologique concernant les cultures, les cultures agricoles en particulier. Malheureusement, il semblerait que tous les germes que nous avons importés depuis la terre ne parviennent pas à se développer ici même, pour des raisons qui sont encore inexpliquées. Nous n’en sommes qu’au stade des hypothèses. Cependant, il y a une excellente nouvelle : notre équipe de biologistes a sélectionné un panel de végétaux qui, après avoir subi de nombreux tests en tous genres, sont en théorie consommables par des êtres humains. Pour que l’on passe de la théorie à la pratique, on m’a suggéré l’idée de proposer, sur la base du volontariat, de tester les fruits et légumes qui ont été retenus. Je sais déjà que l’idée de prendre ce risque ne va pas plaire à tout le monde, mais je tiens à briser tout de suite cet éventuel élan négatif : cela fait un mois que nous courons tous les uns comme les autres de nombreux risques, à des degrés différents et sur des plans différents, et il faut voir ce test comme un risque supplémentaire, mais néanmoins un très minime comparé à certaines missions hautement dangereuses. D’ailleurs, je tiens à vous annoncer que je suis personnellement volontaire et extrêmement enthousiaste pour me livrer à l’ingestion, que dis-je, à la dégustation de tous ces produits qui ont l’air pour le moins délicieux. Alors, si un vieil homme comme je le suis est capable de prendre ce risque, vous devez bien pouvoir en faire de même… »

Voilà le point qu’attendait Rose. Elle était vraiment très satisfaite de la manière dont l’amiral avait amené les faits. Il s’était montré rassurant, très positif, et surtout s’était fait la locomotive d’un train de volontaires qu’elle espérait fourni. En cela il avait l’attitude d’un chef, d’un leader derrière lequel il était bon de se rassembler.

« Nous allons bientôt finir cette conférence mais avant, nous devons aborder quelque chose d’important et qui, en toute honnêteté, n’est pas positif. Nous sommes ici depuis plus de 35 jours terriens, et pour le moment nous n’avons aucune nouvelle de la Terre. Nos systèmes fonctionnent, tous nos appareils sont en bon état. A priori, le problème ne vient pas de notre côté. Cependant, l’extrême distance qu’il y a entre nous peut expliquer pourquoi nous n’arrivons pas à entrer en communication. Il faut toutefois continuer nos efforts dans ce secteur : le lien avec la Terre est primordial, et en aucun cas à aucun moment nous délaisserons la moindre possibilité de liaison. »

Flora trouva cela très étrange. En effet, elle était quasiment certaine que le Phénix était doté du nec plus ultra dans toutes les technologies qui avaient permis sa construction. Cependant, bien qu’elle comprenait qu’elle se trouvait à des années-lumière de la Terre, elle ne pouvait s’empêcher de juger cela bizarre. Mais peut-être était-ce tout bêtement elle qui avait toujours été habituée, dans son univers de l’underweb, à trouver réponse à tout, qui ne pouvait accepter qu’on ne put pas communiquer d’un endroit à l’autre.

« Dans un tout autre registre, je voulais vous annoncer que nous avons trouvé un nom pour notre nouvelle planète. Ce nom est celui-ci : Déméterre, à la fois en référence à la déesse et à notre Terre  d’origine. Nous sommes donc des déméterriens et déméterriennes ! Et en parlant de nom, nous allons faire appel aux plus jeunes d’entre nous, les enfants et adolescents, pour nommer les espèces animales et végétales présentes sur cette planète. Tout le monde peut et doit participer à l’édification de notre nouvelle société, c’est pourquoi même les moins âgés seront mis à contribution. Pour ce faire, les professeurs de l’école de la colonie vont collecter toutes les propositions et les explications qui seront éventuellement liées, puis ils sélectionneront les plus convaincants. Évidemment, il faudra que tout cela obéisse à une certaine logique, mais loin de moi l’envie de brider la créativité de nos enfants ! Après tout, ils sont notre futur. »

Ambre était ravie. Elle qui, malgré son envie de faire « comme les grands », trouvait toutes ces paroles un peu ennuyeuses, se sentait enfin concernée. Comme lui disait souvent son père, elle avait beaucoup de bonnes idées, et maintenant elle allait pouvoir mettre ses idées au service des autres, pour son plus grand plaisir. Ce gentil monsieur à la barbe grisonnante avait vraiment eu une bonne idée de faire appel aux enfants !

« Même si nous sommes tous impliqués dans un projet que nous voulons le plus bénéfique possible, il serait totalement irresponsable de rejeter la dangerosité du monde dans lequel nous essayons de nous faire une place. De nombreuses créatures se sont révélées menaçantes, ainsi que certaines espèces végétales, mais pire, les risques du quotidien sont toujours présents. En fait, il n’y a rien de plus difficile à mettre en place que la sécurité de toute une communauté. C’est pourquoi nous avons décidé de lancer une campagne de vaccination générale qui préservera les organismes de chacun. Bien évidemment, cela ne rendra personne immortel, mais cela vous donnera bien plus de chances de vous remettre de tel ou tel accident. »

Bien que Rose appartint au corps scientifique, elle n’avait jamais entendu parler d’une éventuelle campagne médicale visant à protéger la population des risques de l’écosystème dans lequel elle vivait. Ceci dit, elle ne faisait pas directement partie des départements médicaux, contrairement à Olivier vers qui elle se tourna. Celui-ci la conforta dans sa méconnaissance de cet événement, puisque lui-même n’avait pas du tout eu vent d’une telle chose. Mais en y réfléchissant, tous deux étaient tellement accaparés par leurs tâches respectives qu’ils n’avaient peut-être tout simplement pas mémorisé ce fait, d’autant plus que ni l’un ni l’autre ne pouvait intervenir professionnellement parlant dans une telle campagne.

« Pour conclure, je reviens sur le référendum que nous devons vous soumettre. Il est très simple, mais avant de vous poser la fameuse question, laissez-moi vous expliquer comment cela fonctionne. Lorsque je mettrai fin à la visioconférence, une nouvelle fenêtre s’affichera avec la question que je vais vous poser, suivie des propositions que vous pourrez sélectionner. Vous aurez simplement à choisir celle qui vous convient puis à valider votre choix. Pour les habitats qui comportent plusieurs adultes, sachez que chaque adulte doit répondre séparément. Les fenêtres qui s’afficheront seront nominatives. Pour celles et ceux qui éventuellement auraient besoin de réfléchir, vous disposez de deux heures pour nous envoyer votre réponse. »

Rose fut rassurée. En effet, elle tenait absolument à prendre part au référendum, et elle aurait été très déçue de ne pas pouvoir le faire simplement parce qu’elle n’aurait pu être au bon endroit au bon moment.

« Mesdames, Messieurs, je vous remercie pour votre attention. Si vous avez la moindre question, n’hésitez pas à envoyer un message directement au conseil dirigeant à l’adresse suivante : contactcdc@cdc.dmt. Merci à tous, et à très bientôt. »

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