L1-chapitre-19

Gabherdt était ulcéré. S’il y avait bien quelque chose qu’il détestait, c’était de ne pas obtenir ce qu’il voulait. Et en l’occurrence, alors qu’il avait confié une mission d’une extrême importance à la personne qu’il considérait jusque-là comme étant la plus apte à la remplir, le professeur furieux se retrouvait devant sa subordonnée blessée et surtout porteuse d’un échec cuisant.

Cependant, après avoir entendu le rapport que lui avait fait la Norne à la pommette déchirée, il assumait aussi sa part de responsabilité dans la faillite de la mission. Il n’aurait pas dû envoyer un seul de ses agents. Plutôt les trois en même temps. Mais le temps n’était pas aux regrets. Il fallait se concentrer sur ce qu’il savait désormais : sa cible, Diane Mastyre, était très difficilement localisable, tout comme sa comparse Dana Trivia qui avait pour sa part subie de très graves blessures, mais surtout, la capitaine de l’escadron Ouranos semblait désormais pourvue de pouvoirs hors du commun. C’était ce point là qui expliquait l’échec de Reiko Musashi, qui malgré sa haute maîtrise de l’excalibre, n’avait rien pu faire devant la puissance déployée par son opposante.

Gabherdt savait que Diane était une combattante de renom, mais comment aurait-il pu savoir qu’elle avait développé une telle force ? Et surtout, d’où venait celle-ci ? Cette dernière question soulevait en lui encore plus de frustration que le déjà extrêmement déplaisant non résultat de la mission.

Au sein du laboratoire secret du professeur, Reiko et lui se trouvaient dans une pièce isolée elle-même dissimulée du reste du complexe. La poignée de personnes au courant de l’existence des infrastructures utilisées pour les sombres projets du docteur ignorait elle-même la présence de ce dernier local, ultime bunker préservant aux yeux de la colonie les noires vérités et les obscurs desseins de  Gabherdt et de ceux à qui il obéissait.

Dans cette pièce dont seul le sinistre docteur avait l’accès figuraient un bureau muni de multiples écrans et systèmes holographiques, une bulle médicale, ainsi qu’un caisson de verre semblable aux huit autres qui contenaient les malheureux cobayes utilisés pour le projet MYRRHA.

Reiko était allongée dans la bulle, consciente, et attendait patiemment la fin du protocole du système guérisseur qui l’analysait et la soignait. Nue, elle contemplait avec une certaine colère l’étendue de ses blessures : ses jambes et sa poitrine étaient parsemées d’hématomes, elle sentait qu’elle avait quelques côtes cassées, mais surtout, la balafre qu’elle ne voyait mais qui pulsait comme un cœur battant sur sa joue était la pire des injures. Non pas qu’elle se souciait de son physique, absolument pas, car bien qu’on pouvait la considérer comme une très belle femme, elle n’usait jamais de séduction puisqu’elle n’en avait ni l’envie ni le besoin, mais cette entaille sur son visage symbolisait une défaite qu’elle n’acceptait pas.

Jamais elle ne s’était sentie aussi dominée par une autre personne, de quelque manière que ce fût. Hormis le jour où elle perdit sa famille sur Terre, à aucun moment elle n’avait eu le sentiment d’être faible. Et d’ailleurs, rares étaient les secondes durant lesquelles elle éprouvait quelque chose d’humain, alors la sensation d’impuissance… ce goût immonde était psychiquement comparable à l’horreur qu’elle avait endurée en Alaska : il lui envahissait la bouche comme si elle subissait un viol. C’était tout simplement et implacablement insupportable !

Sa fureur fut interrompue par une annonce de la bulle : Reiko allait être endormie pour l’étape finale de son rétablissement accéléré. Une faible quantité de gaz s’échappa d’un des conduits du système médical et, quelques secondes après, elle sombra dans l’inconscient.

Étrangement, bien qu’assoupie, son esprit était toujours actif. Peu à peu, la brume de l’endormissement s’estompa pour faire place à un paysage familier…

Elle était dans l’appartement de son grand-père, dans la banlieue d’Osaka. Du haut de ses huit ans, Reiko admirait le père de sa mère car c’était, non seulement pour elle mais pour beaucoup d’autres, un artiste de talent. Son domaine était très particulier : il travaillait sur des objets en céramique et en porcelaine. Plus précisément, il les réparait.

Dans son atelier, assis à sa table de travail, son grand-père recollait entre eux les morceaux d’une assiette brisée. Pour ce faire, il utilisait de la laque d’or. Cela avait pour effet, une fois la vaisselle réparée, de mettre en exergue qu’elle avait été brisée puis reconstituée. Reiko, qui était à cet âge-là aux antipodes de l’adulte sans état d’âme ni sentiment qu’elle deviendrait par la suite, demanda alors à son grand-père pourquoi il ne se contentait pas de racheter une assiette, ou encore d’en créer une.

Celui-ci s’esclaffa gentiment et lui adressa un grand sourire qui scinda sa barbe blanche en deux.

« Sache ma petite, que derrière cette pratique il y a toute une philosophie à comprendre. Tout un mode de pensée. Regarde l’assiette : si j’en rachète une comme tu dis, l’autre est oubliée, et c’est comme si elle n’existait plus. Si je la répare, sans qu’on voit qu’elle a été réparée, elle a une nouvelle vie, mais on ne sait pas que c’est une nouvelle, on se dit qu’elle a toujours été comme ça. Tandis que moi, ce que je fais en appuyant la réparation, c’est raconter l’histoire de l’assiette. Avant d’être cassée, elle avait une existence, quand elle a été cassée, c’est un événement majeur de son existence, et maintenant que les morceaux sont rassemblés, c’est une nouvelle existence qui n’efface pas pour autant l’ancienne. Et ça c’est très important ma petite, c’est capital de ne jamais oublier le passé. »

Reiko avait beau n’avoir que huit ans, elle comprenait parfaitement. La casse d’un objet ne signifiait pas sa mise au rebut, mais un renouveau, mis en avant par des réparations visuellement assumées et valorisées.

« Cet art s’appelle le kintsugi, ce qui se traduirait par « jointure en or ». Traditionnellement, cela concerne les objets, mais je pense que cela peut s’appliquer à une certaine philosophie de vie. Tout le monde fait des erreurs dans sa vie, tout le monde essuie des échecs, mais ce n’est pas parce qu’ils sont durs ou parce qu’on en a honte qu’il faut les cacher, au contraire, il faut s’en servir pour repartir de l’avant ! ».

La petite fille aimait beaucoup ce principe. À son âge, elle n’avait évidemment pas encore connu de faillite majeure, néanmoins, l’éducation que lui inculquaient ses parents, conscients que le monde moderne était au bord du gouffre, la préparait à toutes les éventualités dès ses premières années.

Son grand-père attrapa en haut d’une étagère un bol d’un magnifique bleu nocturne zébré de filaments d’or. Il le tendit à sa petite fille qui le prit délicatement entre ses fines mains. Reiko comprit immédiatement que c’était le premier objet sur lequel son grand-père avait exercé l’art du kintsugi. Curieuse, elle lui demanda pourquoi celui-ci et pas un autre.

« Figure toi que quand j’ai rencontré ta grand-mère, nous étions très pauvres. Forcément, le peu de choses que nous possédions nous était précieux. Un jour, comme ça arrive parfois dans les couples, nous nous sommes disputés. Ce bol n’avait pas de valeur particulière. Il était très joli, mais surtout elle l’aimait beaucoup. Énervé, j’ai donné un coup de poing sur la table, et il est tombé sur le sol et s’est brisé en plusieurs morceaux. Là, elle m’a dit que si on continuait à se disputer de la sorte, notre histoire finirait comme le bol. Elle est partie quelques jours chez sa sœur, et moi je suis resté chez nous, à réfléchir à ce que j’avais fait et à ce que je pouvais faire pour nous sauver. Pour lui montrer que je l’aimais. Alors j’ai utilisé le kintsugi pour lui dire que si ce bol représentait notre amour, et bien il aurait beau se briser, à chaque fois que cela arriverait, je ferais tout pour le réparer et l’améliorer. Et depuis nous ne nous sommes jamais quittés. »

Reiko trouva cette anecdote vraiment magnifique ! Elle ne savait pas son grand-père romantique, mais le découvrir à travers cette histoire lui plaisait au plus haut point. Sur ces belles paroles, elle resta assise de longues heures à côté de cet artiste au grand cœur, admirant chacun de ses gestes en silence, la philosophie du kintsugi s’imprimant à jamais dans son encéphale…

Les brumes de l’anesthésie se dissipèrent peu à peu. La soldate reprenait ses esprits, mais elle garda les paupières closes. Quel étrange songe… elle ne rêvait jamais, ou bien si c’était le cas, elle ne s’en souvenait pas. Alors replonger dans un souvenir perdu dans les limbes de son enfance, c’était unique !

Ce lambeau de son propre passé maintenant restauré, Reiko tentait à la fois de le comprendre et d’expliquer son exhumation. Mais tandis que la cohorte de questions qu’elle se posait cherchait des réponses dans les moindres recoins de son cerveau, elle fut perturbée par quelque chose d’extérieur : deux voix s’invectivaient dans une joute verbale plutôt houleuse.

Gabherdt, persuadé qu’elle dormait encore, avait engagé une conversation avec l’amiral Romus par holophone, qui avait plus les atours d’une violente querelle que d’autres choses.

— Professeur, je n’apprécie pas que l’on me dissimule quoi que ce soit, tonna l’amiral d’une voix forte.
— Il faut que vous compreniez que ce que vous ignorez ne pourra jamais vous faire du tort, tenta d’amadouer le docteur. Et vous semblez penser que je vous cache beaucoup, mais pourtant ce n’est pas le cas !
— Et l’existence de ce laboratoire ?
— Il est évident que toute colonie qui tend à se développer a besoin d’un laboratoire, ça tombe sous le sens, s’exclama Gabherdt. Il en va de la santé publique !
— Je n’ai pas l’impression que la santé publique soit votre priorité… susurra Romus entre ses dents, absolument pas dupe de l’argumentaire qui lui était opposé.
— Et pourtant, c’est bel et bien le cas. Comment contrer une maladie si on ne la connaît pas ? Comment comprendre un organisme si on ne l’étudie pas ? Vous pensez qu’aucun grand chercheur n’a inoculé quoi que ce soit sur des cobayes voir sur lui-même pour en appréhender le fonctionnement et en trouver le remède ?

Ce dernier argument fit mouche. L’amiral fronça les sourcils, les mains croisées dans le dos. Songeur, il demanda tout de même :

— Puisqu’il en va du bien commun, pourquoi garder tout cela secret ? Même à mon égard ?
— Pas à votre égard, puisque nous en parlons en ce moment même, précisa le professeur non sans réprimer un sourire narquois.
— Ne vous moquez pas de moi, je viens d’apprendre à l’instant l’existence de toute cette installation, et s’il n’y avait pas eu l’incident avec la soldate Musashi rapporté par une patrouille, je suis intimement convaincu que je n’aurais pas eu vent de tout ça.
— Vous spéculez, amiral, mais moi je me base sur des faits. Que vous sachiez ou pas qu’il y a ce laboratoire, est-ce que vous en comprenez le fonctionnement ? Si je vous montre mes rapports, saurez-vous les lire ? Avez-vous ne serait-ce que la moindre connaissance dans le domaine médical ?
— Je spécule comme vous dites, car il y a de quoi. Beaucoup trop de choses douteuses se croisent en votre personne. Et d’ailleurs, qu’est-ce que faisait Musashi là-bas et dans cet état ? Et pourquoi a-t-elle demandé à vous voir ?
— Je n’ai pas les réponses à vos questions, mentit le professeur. Figurez-vous que depuis qu’elle est arrivée, elle est inconsciente. Mais je vous rassure, elle est dans une bulle, elle sera bientôt sur pied et pourra tout nous raconter, à moi comme à vous. Je m’y engage.
— Très bien, acquiesça l’amiral. Dans la continuité de cela, j’exige un rapport complet sur toutes vos activités dans ce laboratoire secret, et j’exige également d’en avoir l’accès.
— Écoutez, soupira le professeur qui avait de plus en plus de mal à dissimuler son énervement croissant, vous avez beau être le commandant de la colonie, je n’ai pas de compte à vous rendre en ce qui concerne mes activités. Faites-moi confiance pour…
— Confiance ? s’exclama Romus. Comment pourrais-je faire confiance à quelqu’un qui me cache des choses, bien plus que le peu que je découvre au fil des jours ?
— Je crains que vous n’ayez pas le choix…

Ces derniers mots assénés par Gabherdt eurent sur Romus l’effet d’un coup de poignard en plein cœur. L’amiral était stupéfait. C’était lui le haut responsable de la colonie, c’était lui le commandant en chef, c’était lui le leader. Alors qu’on puisse lui refuser quelque chose, d’autant plus quand il en allait de l’intérêt de l’ensemble des colons, il ne le supportait pas. Son ego de dirigeant bouillonnait de rage.

— Le conseil Déméterre m’a nommé, moi parmi des milliers d’autres, pour mener à bien cette mission de colonisation et en administrer la communauté, vociféra l’amiral, tentant désespérément d’asseoir son autorité et de légitimer sa supériorité hiérarchique. Vous…
— C’est toujours étonnant de voir un… « commandant » justifier son statut, se moqua Gabherdt en mimant des guillemets avec ses doigts. En général, c’est un signe de faiblesse.
— Je ne vous permets pas…
— Car c’est ce que vous êtes, mon pauvre Romain, l’interrompit le professeur avec une violence noire. Vous êtes faible. Et moi pas.

Cette froide vérité s’abattit sur l’amiral à la manière du couperet d’une guillotine sur la nuque d’un condamné à mort.

Officiellement, Romus était le commandant. Mais officieusement, dès les premiers balbutiements du conseil Déméterre, c’était Gabherdt qui avait été investi par les administrateurs en tant que responsable du déroulement des opérations. Jusque-là, l’amiral s’en était toujours douté, mais il avait toujours refoulé au fond de lui cette réalité qui faisait de lui, pour son plus grand dégoût, un vulgaire pantin et non le héros qu’il voyait en reflet dans les yeux des gens. Seulement, aujourd’hui, ses certitudes se désagrégeaient de plus en plus.

Le docteur en avait assez de ce duel de mots gagné d’avance, même si celui-ci lui avait permis encore une fois d’asseoir un peu plus sa mainmise sur l’amiral, qui lui offrait en cet instant délectable un visage décomposé mais savoureux. Il n’eut pas à chercher une tournure pour mettre fin à la communication puisque Reiko, depuis sa bulle, manifesta son réveil par une forte toux.

Excellente excuse pour raccrocher !

Romus abandonné à son impuissance et à son désespoir, Gabherdt se retourna vers son agent et la remercia pour sa manœuvre rusée. Instinctivement, celle-ci répondit que ce n’était pas réfléchi, car elle ne souhaitait pas que le professeur pensât qu’elle avait entendu la conversation entre lui et l’amiral. De ce dialogue elle avait extirpé des informations qui lui seraient peut-être utiles plus tard, pour elle-même ou pour ses missions, c’était la seule et unique chose à retenir. Et pour l’heure, elle avait plus à cœur d’en finir avec le protocole de guérison de la bulle qu’autre chose.

Comme si la machinerie médicale avait lu en elle, celle-ci annonça que sa patiente était apte. Le système lui proposa avant de la libérer de lui octroyer des « soins esthétiques » : la blessure infligée par Diane Mastyre pouvait devenir un reliquat du passé, impossible à connaître par celles et ceux qui n’avaient pas assisté au combat qu’elle avait perdu.

Elle refusa.

Le docteur s’en étonna. Non pas qu’il pensait qu’elle attribuait de l’importance à son physique, mais puisque cela ne coûtait rien de pratiquer cette petite restauration… Reiko, toujours songeuse quant au rêve-souvenir qu’elle venait de faire, formula une requête très particulière à son supérieur : marquer sa blessure selon la philosophie du kintsugi.

À la fois interpellé par le fait que l’agent qu’il avait toujours connu comme une personne sans âme et par sa méconnaissance de l’art japonais, il demanda des explications. Elle lui décrivit le pourquoi du kintsugi, sans jamais pour autant mentionner son rêve ou le lien avec son passé. Reiko approfondit le pourquoi de sa requête en arguant qu’elle désirait assumer son échec et le porter sur son visage à tout jamais pour ne jamais le reproduire.

Gabherdt, concentré sur ses propres objectifs, n’avait en réalité que faire des raisons qu’il entendait. Tout ce qu’il souhaitait, c’était que l’un de ses bras armés soit de nouveau opérationnel, et s’il fallait passer par cette étrange demande pour que celle qui la formulait le soit également psychologiquement, et bien pourquoi pas ! Il n’en avait cure. Simplement, il demanda à sa soldate comment elle voulait s’y prendre ?

« Je ne vais pas vous faire une jointure en or sur votre peau d’asiatique, on n’y verrait rien ! »

Cette remarque douteuse qui oscillait entre un humour discutable et un racisme ordinaire ne troubla pas la volonté de Reiko le moins du monde. Elle alla même jusqu’à expliquer de manière totalement factuelle que par rapport au teint de sa peau, il y avait forcément une couleur qui ressortirait plus qu’une autre. Elle repensa alors au bol qu’avait reconstitué son grand-père.

— Je veux que la cicatrice soit bleue-nuit, demanda-t-elle d’une voix indiciblement moins atone que d’ordinaire.
— Très bien, je peux vous faire ça. Ça ne sera pas plus choquant que tous ces tatouages faciaux que l’on peut croiser, répondit-il assez désintéressé. Quand voulez-vous…
— Maintenant.

Gabherdt ne se fit pas prier. Plus vite c’était fait, plus vite il pouvait la renvoyer en mission. Il entra des consignes sur la console de commandes manuelles pour respecter la volonté de Reiko, qui attendait patiemment à l’intérieur de la bulle.

Il annonça à sa patiente le démarrage de l’opération. Reiko sentit un gel être appliqué sur sa pommette, sur et autour de son entaille. C’était glacial mais indolore. Au-dessus de sa tête, sur la paroi de la bulle, un tube appliqua un spray en deuxième couche. Ensuite, elle eut l’impression qu’un autre bras du système médical lui agrafait la joue, bien qu’elle savait que cela aurait été complètement obsolète. Néanmoins, les morsures qui recollaient sa peau lui faisaient cet effet. Elle se sentait comme un androïde en assemblage dans une usine.

Quelle étrange métaphore qu’elle se faisait là… elle se percevait comme une machine et non comme un être vivant. Elle ne voyait ça ni d’un bon œil ni d’un mauvais. Et quelque part, le simple fait d’avoir conscience du caractère atypique de sa propre perception d’elle-même n’était-il pas un petit signe d’humanité ?

Toutes ces questions n’avaient pas lieu d’être. Aucune d’entre elles ne s’était jamais présentée jusque-là, cela ne lui était d’aucune utilité. Mais alors… pourquoi cette envie de marquer sa défaite ? Pourquoi ce rêve ?

Même si physiquement rien ne le montrait, son esprit était en pleine ébullition. Comme jamais il ne l’avait été auparavant. Elle n’aimait pas cela. C’était dérangeant. Heureusement, la bulle annonça la fin de la procédure. Celle-ci s’ouvrit, et Reiko s’assit sur le rebord.

Gabherdt se tourna. Pourquoi faisait-il ça ? Ses yeux se posèrent sur son reflet sur le sol métallique, et elle comprit. Le professeur, aussi amoral fut-il, manifestait une certaine pudeur vis-à-vis de la nudité de Reiko. Nudité qui ne la gênait absolument pas, mais malgré cela elle comprenait l’attitude de l’homme en face d’elle.

Elle profita de l’opportunité de se voir pour juger le résultat de l’opération esthétique. Sa joue était redevenue lisse, mais elle était désormais zébrée, de l’oreille jusqu’à la commissure des lèvres, par une strie large de quelques millimètres à ses extrémités mais d’environ deux centimètres en son milieu. La rayure était d’un bleu nocturne légèrement lumineux en contraste total avec son teint du soleil levant. Satisfaite, elle esquissa intérieurement un sourire.

Le professeur toussa bruyamment pour la sortir de sa contemplation. Il lui désigna un casier dans lequel se trouvait un uniforme à sa taille ainsi que son excalibre. Elle s’habilla rapidement et s’équipa, puis, tandis que le docteur s’était installé à son bureau tout en l’évitant du regard, elle le rejoignit. C’est à ce moment-là qu’elle se rendit compte de la présence de l’énorme caisson de verre dans un coin de la pièce, derrière le bureau, dans un angle qui ne permettait pas de le voir aux interlocuteurs que Gabherdt avait via holophone.

À l’intérieur, plongé dans un liquide légèrement opaque et brun comme de l’eau terreuse, figurait un homme maintenu immobile à la fois par des filins qui s’enroulaient autour de ses poignets et de ses chevilles. Il était pourvu d’un masque à oxygène qui le maintenait en vie. Reiko ne savait pas si c’était le fluide qui provoquait ça, mais l’être à l’intérieur semblait avoir, par endroits, une peau d’écorce. Elle nota également ce qui ressemblait à des flétrissures, sur le thorax notamment. De l’une d’elles sortait une minuscule fleur aux huit pétales rouges, fleur qui aurait pu être une adonis si elle ne poussait pas sur la poitrine d’un humain.

Sur le haut de la grande cuve rectangulaire et verticale était inscrit une sorte de code : MYR-9.

— Ne vous préoccupez donc pas de ce vilain curieux, coupa Gabherdt. Il n’a que ce qu’il mérite. Maintenant que vous êtes remise, il est temps pour vous de vous remettre en action.
— Je vous écoute, répondit Reiko, reprenant automatiquement le cours de son existence de cyborg.
— Pour ce qui est de Mastyre, malheureusement nous ne pouvons plus rien faire pour le moment, rappela-t-il pour que son agent garde à l’esprit sa faillite récente. Par contre, pour ce qui est de l’avant-poste, il se trouve que nous avons de nouvelles données. Grâce à vos deux compères, évidemment.
— Vous semblez opposer leur efficacité à mon échec, souligna-t-elle de façon inédite, ce qui étonna fortement son interlocuteur.
— Serait-ce de la culpabilité que vous ressentez ? Est-ce votre défaite qui fait que vous la ressentez ? demanda-t-il avec un sadisme sans nom.
— Non, rétorqua-t-elle aussi spontanément que malhonnêtement. Je n’ai aucune volonté personnelle si ce n’est celle de servir vos intérêts et donc ceux du conseil Déméterre. Ceci dit, mon « échec » comme vous dites m’a renforcé.
— Je ne demande qu’à y croire, soupira Gabherdt en évacuant ce sujet de discussion d’un revers de la main.

Reiko ne releva pas le dédain de son supérieur. Elle n’était pas réceptive à ça, mais plutôt à ce qu’elle lui avait dit. Jamais elle n’avait fait la moindre vague, ne serait-ce qu’avec un seul mot. Et voilà qu’aujourd’hui, elle répondait, certes très succinctement, mais elle répondait.

En son for intérieur, elle espérait que ce comportement était éphémère et n’était provoqué que par une sorte de traumatisme lié à son combat perdu. Mais encore plus au fond d’elle-même, elle savait que quelque chose avait changé…

Reiko s’apprêtait à quitter les lieux quand le professeur la retint.

— Avant que vous ne partiez, il y a autre chose qu’il faudrait régler.
— Qu’est-ce donc ?
— Je sais très bien que vous avez capté, si ce n’est tout, au moins une grande partie de ma conversation avec l’amiral. Je ne suis pas idiot, même si vous êtes une excellente actrice, dit-il d’une voix de mauvais augure.
— En effet, j’ai compris qu’il avait découvert des choses qu’il aurait mieux valu qu’il ignore.
— Exactement.

Gabherdt se leva de son bureau, les mains croisées dans le dos, et vint se tenir devant Reiko qui resta immobile. Il y avait dans son regard quelque chose d’intensément noir, d’infiniment malsain et violent. Une volonté absolue d’arriver à ses fins, une inflexibilité totale devant tout ce qui pourrait contrecarrer ses ambitions et ses projets.

«Je crois qu’il est temps qu’on trouve une solution au problème Romus.»

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