L1-chapitre-15

La conférence organisée par l’amiral Romus était finie depuis deux bonnes heures, mais c’était seulement maintenant, alors que la nuit avait succédé au jour pour jeter sur la colonie un sombre voile aux teintes bleutées et parsemé de milliers d’éclats stellaires, que Dana Trivia sortait de la caserne. Elle devait, avant de rentrer chez elle, faire un détour par le hangar où étaient garés les chasseurs, car elle avait promis de faire un petit compte rendu de la conférence à ceux qui n’avaient pu y assister, puisqu’ils étaient en poste de surveillance.

Elle s’était vue proposer un siège au conseil dirigeant par l’amiral, car en l’absence du capitaine Diane Mastyre elle était la plus haute hiérarchiquement. En réalité, elle était capitaine tout comme Diane. Néanmoins elle n’avait ni les mêmes faits d’armes à son actif ni la même expérience qu’elle, c’était pourquoi elle était considérée comme si Mastyre était d’un grade supérieur au sien.

Dana n’avait pas su quoi dire au premier abord, loin d’être friande de responsabilités qui dépassaient le cadre de son domaine de compétences. Mais rapidement, elle avait succombé, convaincue par les arguments de l’amiral qui voyait en elle un leader d’opinion et surtout, une occasion pour elle de prendre du galon. Elle n’était pas spécialement carriériste et ne se considérait pas du tout comme une meneuse. Cependant, elle n’était pas insensible à la flatterie, ce qui lui fit accepter le poste. Et surtout, au fond d’elle-même, elle doutait sérieusement que sa supérieure hiérarchique revint un jour. Un mois après sa disparition, tout le monde sans en parler la considérait comme morte.

Arrivée au hangar, elle ne put comme d’habitude s’empêcher d’avoir un regard vers l’emplacement sur lequel aurait dû être posé l’Arc d’Or, le chasseur de Diane. Ils avaient retrouvé la botaniste, mais jamais il n’avait pu mettre la main sur la pilote, ni même sur son vaisseau. Celui-ci était absolument impossible à repérer, sa balise ne répondait pas, et aucun radar n’avait détecté la moindre trace d’une éventuelle épave dans un rayon de 300 km autour de l’endroit où Rose Jafrey avait été secourue. En son for intérieur, Dana avait beaucoup pleuré la disparition de Diane. Ce n’était pas seulement un capitaine comme elle, une collègue, ou même une sœur d’armes, c’était bien plus que cela…

Elle avait un temps fait partie de l’escadron Ouranos, puis, une fois qu’elle avait atteint le grade de capitaine, et comme deux capitaines ne pouvaient figurer dans le même escadron, elle s’en était vue confier un, qu’elle avait baptisé « les Dryades ». Durant les quelques années où elle avait volé au côté de Diane, les deux femmes devinrent intimement proches. Après avoir traversé de durs combats, la peur et la douleur, les larmes et les blessures, mais aussi de grandes victoires, beaucoup de camarades de guerre ont tendance à sympathiser entre eux. Mais Dana et Diane avaient largement dépassé ce stade… Et même malgré la distance imposée par leur séparation dans des escadrons différents, elles avaient tout fait pour rester en contact en attendant de se retrouver.

Depuis la disparition de sa presque âme sœur, Dana avait refusé de montrer ses sentiments et sa peine, préférant tenter de prendre le relais de Diane qui était pour tous un véritable modèle et un réel leader, plus qu’elle ne pourrait jamais l’être. Sur ses épaules reposèrent alors les attentes qui pesaient jadis sur celles de la disparue. Ces responsabilités s’avéraient lourdes, mais acceptées avec l’accoutumance et grâce au courage dont faisait preuve Dana, courage qui lui valait le respect de tous. Toutefois, au plus profond de son cœur béait une cicatrice qui brûlerait pour toujours et ne se refermerait jamais.

Dana retrouva ceux à qui elle avait fait sa promesse et leur fit un résumé détaillé de ce qui avait été dit. Elle prit le temps de discuter un petit peu, puis commença à ressentir de la fatigue, ce qui lui fit finalement prendre congé. Elle se dirigea alors vers son casier pour y déposer ses affaires de pilote. Elle ôta sa tenue, ses bottes en premier, et au moment où elle allait retirer son bracelet de pilote, un bracelet qui comportait énormément d’outils nécessaires dans sa profession, tel qu’un radar, un scanner, ou encore un holophone miniature, elle remarqua un signal étrange sur le tout petit écran. Elle agrandit l’image en activant le mode holographique et observa attentivement ce qui se passait, pouvant à peine y croire : la balise de l’Arc d’Or s’était activée.

Le vaisseau de Diane.

Elle reprit immédiatement toutes ses affaires et courut à grandes enjambées jusqu’à son chasseur. Depuis son cockpit, elle alerta les soldats qui étaient en poste de garde et leur ordonna de commander à une navette de secours de la suivre. Puis elle lança les réacteurs et décolla avant même que les porteurs de sa requête n’aient pu lui répondre.

Dana n’en revenait pas. Elle était vivante ! Diane était vivante ! Du moins, elle l’espérait de tout son corps et de toute son âme. Un tel signe, ce ne pouvait être que cela. Son amie était une guerrière, elle avait dû pouvoir survivre dans la forêt, ou même ailleurs, peu importait, puisqu’elle la savait capable de braver toutes les épreuves. Maintenant, elle devait venir à son aide. Le plus vite possible.

Elle regarda son radar qui calcula la distance qui la séparait de son objectif : à peine une trentaine de kilomètres. La balise qui émettait était immobile. Dana activa tous ses propulseurs d’un coup, et à peine une minute plus tard, se retrouva à l’endroit indiqué par son écran. Elle se mit en surplace, et lança un scanner pour détecter le vaisseau de Diane. Il était là : à cinquante mètres devant elle. Elle se posa, s’équipa de son excalibre, et mis les pieds sur terre. Alors, sans réfléchir, elle s’élança en courant dans la direction de ce qu’elle espérait être Diane Mastyre.

Les hautes herbes lui griffaient le visage mais elle n’en avait cure. Plus elle se rapprochait, plus elle percevait le presque indicible grondement des moteurs du chasseur. Elle arriva enfin, débarquant sur une petite zone où la terre était dépourvue de toute végétation, et au milieu de laquelle reposait l’Arc d’Or.

Le vaisseau était en piteux état. Toute la carlingue était recouverte d’une étrange mousse verte. De grandes lianes se tendaient sur les ailes, donnant l’impression d’agripper le chasseur pour le retenir au sol. Les vitres du cockpit étaient fendillées par endroits. Mais le moteur tournait, elle l’entendait vrombir légèrement.

Elle dégaina son pistolet à plasma, préférant prévenir toute éventuelle apparition d’une créature hostile, et se rapprocha petit à petit du vaisseau. Hormis les vibrations de la mécanique, rien ne se faisait entendre. Pas une stridulation d’insectes nocturnes, pas un bruissement d’herbes, pas un souffle du vent. Le silence. Comme si la nature retenait son souffle…

Soudain, elle perçut un son. Un son faible, mais brutal. Comme un coup. Cela venait de l’intérieur. Sans aucune hésitation, Dana se dirigea vers la porte d’accès de l’habitacle et commença à la forcer. Elle tenta de faire sauter le verrou par plusieurs tirs de plasma. En vain. C’est alors que le son se répéta. Une fois, deux fois, trois fois, gagnant en intensité, revenant de plus en plus vite. Elle redoubla alors d’efforts, et quand elle abattit la crosse de son pistolet sur la porte, plus par désespoir que par conviction, la paroi métallique s’ouvrit d’un seul coup, propulsant Dana directement sur le sol, stupéfaite.

Elle se releva en moins d’une seconde et braqua son arme sur l’ouverture. Elle plissa les yeux devant l’intensité de la lumière qui jaillissait de la brèche. Elle cria « Levez les mains et montrez-vous ! », et la réponse fut un éclat de rire cristallin.

Une silhouette se dessina alors dans la lumière. Une silhouette très fine, dont les cheveux semblaient flotter autour de la tête. La silhouette s’avança d’un pas, puis d’un deuxième, gagnant en détails. Dana n’en croyait pas ses yeux.

Diane.

Dana lâcha son arme et se précipita vers celle qu’elle avait crue disparue à tout jamais. Ses bras se serrèrent autour d’elle et sa bouche s’écrasa sur celle de la femme qui revenait d’entre les morts. Celle-ci ouvrit de grands yeux étonnés, mais préféra apprécier la spontanéité du geste de son amie plutôt que de faire quoi que ce fût d’autre. Après quelques secondes de contact intense, Dana s’écarta légèrement, les joues rougeoyantes et les larmes aux yeux. Sans mot dire, elle recula d’un pas et observa celle qu’elle venait d’embrasser de joie.

— Je te croyais morte, putain, je te croyais morte ! n’en revenait pas Dana, qui ne parvenait pas à se départir d’un sourire qui lui fendait le visage en deux.
— Et je ne le suis pas, répondit Diane d’une voix douce, émue par le témoignage d’amour. À de nombreux instants j’ai bien cru que je le serai, mais finalement, je suis là.
— Mais que t’est-il arrivé ? Comment as-tu pu survivre tout ce temps ? Tu n’as même pas une égratignure, tu n’as plus ton armure !
— C’est une très longue histoire…

Devait-elle garder le secret de sa découverte de Sil’Dra ? En était-elle capable ? Avait-elle confiance en Dana au point de lui confier une chose d’une importance aussi capitale ?

Elle ne voulait pas parler de tout ce qu’elle avait vécu à quiconque dans la colonie. Elle avait peur des réactions de chacun. Si quelques-uns verraient cela d’un œil pacifique et bienfaisant, la plupart auraient soit la peur de l’inconnu en tête ainsi que des dispositions agressives à prendre, soit la vision de bénéfices en tout genre à venir, fruit d’une éducation consumériste qui n’aurait toujours pas retenu les leçons de ses erreurs exterminatrices.

Diane prit la main de Dana et la regarda droit dans les yeux. Elle l’invita à s’asseoir et lui raconta tout. Dans le moindre détail. Absolument chaque seconde dont elle se souvenait.

— Lys m’a accompagnée jusqu’à mon vaisseau, qui était à ce moment-là recouvert d’une inextricable végétation, narra Diane qui revivait avec une agréable intensité tout ce qu’elle avait vécu à travers le récit qu’elle en faisait. Il, ou elle, je ne sais même pas si je peux lui attribuer un sexe étant donné sa nature.
— Tu n’as qu’à dire « elle », puisque cela a mon apparence, suggéra avec douceur Dana, auditrice extrêmement attentive. Même si au fond, d’après ce que tu me dis, je ne pense pas qu’il ou elle te tiendrait rigueur de l’emploi de l’un ou de l’autre.
— Tu as raison. Alors, elle m’a expliqué qu’ils avaient jugé nécessaire de camoufler mon chasseur tout en lui conférant une certaine protection des animaux alentours. C’est pour ça qu’il est, en apparence, en piteux état. Mais quelque part, cela m’aidera à inventer une tout autre histoire que celle que je te raconte…
— Il y a des idées qui te viennent à l’esprit ? s’enquit son amie.
— Oui, mais laisse-moi finir, fit gentiment patienter Diane. Je me suis dit que si la première personne qui me retrouvait me voyait avec la tenue que je portais, celle avec laquelle tu m’as vue, cette personne se poserait encore plus de questions que celles relatives à mon simple retour d’entre les morts. Alors, je me suis souvenue que j’avais dans mon casier des vêtements qui me servaient quand je n’avais pas le temps de rentrer chez moi après une mission. J’ai caché ma combinaison végétale dans un compartiment et me suis habillée. Et au moment où tu m’as retrouvée, j’allais les déchirer et les salir à quelques endroits, car j’imagine bien qu’après ma longue absence, il serait très difficile de justifier une tenue impeccable. Alors j’ai pensé à toi, et je me suis débrouillée pour que toi et toi seule puisses avoir un signal de ma balise. J’espère que cela a bien fonctionné et que personne d’autre ne l’a vu.
— Rassure-toi, je suis la seule à avoir vu le signal. Ça fait des jours et des jours que tout le monde te croit morte, alors tu ne figures plus dans les entrées de nos consoles. Ceci dit… se mit à douter Dana, ça, c’est ce qu’on m’a dit de manière officielle. Il se pourrait qu’officieusement, il y ait toujours une surveillance de ton vaisseau, au cas où.

Au fond de son cœur, Dana savait pertinemment qu’il était très probable que des choses lui aient été cachées. Même avec son nouveau statut de membre du conseil dirigeant de la colonie, elle ne se faisait pas d’illusions : elle ne tirerait pas plus les ficelles du destin qu’auparavant, pas tant que l’amiral Romus resterait sur son trône. Bien sûr, ce n’était qu’une impression, mais il y avait de nombreux petits détails qui faisaient de son ultime supérieur quelqu’un qui qui tenait bien plus au pouvoir qu’il ne voulait bien l’admettre. Elle était au courant pour l’interrogatoire qu’il avait fait de la pauvre botaniste Rose Jafrey et de la mise en détention sur un coup de tête et d’orgueil de sa sœur Ashley (même si au final cela ne dura que quelques heures). Elle voyait bien la façon inflexible qu’il avait d’exiger des ouvriers des efforts qui les poussaient physiologiquement dans leurs derniers retranchements. Et cette surveillance permanente de tout ce qui pouvait être observé, tout ça pour des prétextes de sécurité…

Dana n’avait jamais spécialement apprécié ni détesté l’amiral, cependant elle devait bien se l’avouer : plus les jours passaient sur cette planète, plus cette neutralité se transformait en méfiance. C’était aussi une des raisons pour lesquelles elle avait accepté le poste au conseil de la colonie. Mais le moment n’était pas propice à ce genre de réflexion. Car elle venait de se rendre compte de quelque chose de terrible… Quelque chose qui mettait en danger la femme qu’elle avait espéré sauver…

— Tu fais une tête très étrange, observa Diane en regardant le visage qui paraissait de plus en plus horrifié de Dana.
— J’ai commis une terrible erreur… susurra-t-elle d’une voix d’outre-tombe.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— En partant, après avoir vu le signal de ta balise…
— Oh non… comprit Diane, recevant un énorme coup immatériel dans la poitrine.
— J’ai demandé qu’on envoie une navette de secours à ma suite, glapit Dana en regardant son amie avec des yeux humides.
— Dans ce cas, je prends ma tenue avec moi et on doit déguerpir au plus vite !

La disparition de Diane avait été accueillie avec une grande incrédulité dans la colonie. Comment une telle héroïne de guerre avait pu disparaître ainsi ? Qu’est-ce que la glorieuse pilote avait pu rencontrer pour qu’elle ne revint pas ? Et encore plus de questions s’étaient posées lorsque l’on avait retrouvé la botaniste aux abords de la forêt, avec seulement de légères blessures, et sans le moindre souvenir de ce qu’elle avait vécu. Certains pensaient tout simplement que Diane Mastyre avait péri dans les entrailles sylvestres. D’autres se demandaient si elle n’était pas retenue prisonnière par une quelconque civilisation extraterrestre. Mais plus saugrenu encore, quelques très rares personnes s’interrogeaient sur son éventuelle détention au sein même de la colonie, pour des raisons que ces mêmes personnes ne parvenaient à trouver sans pour autant démordre du fait qu’elles existaient.

Pour avoir discuté avec certains de ces gens-là, Dana savait qu’ils n’étaient pas de simples fous mais au contraire des esprits très observateurs et très alertes. Cependant, elle avait toujours rejeté leurs théories qu’elle qualifiait elle-même de complotistes. Mais à l’heure actuelle, ce qu’elle pensait auparavant surréaliste entrait désormais dans la catégorie des potentiels événements à venir…

Il fallait donc se dépêcher. Dana regarda le radar de son bracelet et activa le mode holographique. Un voyant indiquait que la navette de secours qu’elle avait demandé était à seulement quelques dizaines de secondes d’arriver. Elle prit la main de Diane et plongea ses yeux dans les siens.

— Je vais te cacher, annonça-t-elle sans détour.
— Non, le risque est trop grand ! s’opposa Diane.
— On n’a pas le choix ! Et puis, ajouta-t-elle en souriant, le jeu en vaut la chandelle.
— Mais ce n’est pas un jeu…
— Tais-toi et grimpe dans mon vaisseau !

Diane s’exécuta au moment même où les lumières de la navette de secours s’allumèrent pour éclairer la zone. Dana avait pensé qu’elle viendrait à l’endroit où elle avait laissé son propre chasseur, mais apparemment, le pilote avait jugé plus judicieux de la pister elle-même, probablement par l’intermédiaire de son bracelet. Une rapide réflexion se forma dans son cerveau : si elle avait raison, il était un peu trop facile de suivre la trace de n’importe quel colon, et cela rejoignait ses précédents doutes quant à la légitimité de la surveillance permanente, pour ne pas dire à la limite de l’outrageant.

La navette atterrit rapidement et de sa soute sortirent une dizaine de personnes. Parmi eux figuraient trois hommes qui portaient des blouses typiques du corps médical, mais aussi six militaires, avec à leur tête le lieutenant Recht.

— Capitaine Trivia, salua-t-il. Vous avez demandé une navette de secours.
— C’est exact lieutenant. Je ne m’attendais pas à ce qu’une véritable escorte armée s’y ajoute, souligna-t-elle, sarcastique.
— Est-ce bien là le chasseur du capitaine Mastyre ? demanda-t-il sans relever la pique.
— Oui, on dirait bien. Malheureusement, aucune trace de la capitaine à l’intérieur.
— Musashi, allez inspecter l’intérieur, ordonna-t-il toujours en ignorant les mots de Dana.

La soldate aux traits nippons s’avança et s’exécuta. Le canon de son fusil braqué vers l’avant, elle entra dans la coque du chasseur accidenté. Pendant que Reiko fouillait minutieusement le cockpit et le reste, Dana rompit le silence avec la ferme intention d’obtenir des réponses à ses questions.

— Lieutenant Recht, pouvez-vous m’expliquer en quoi se justifie la présence de six soldats accompagnés d’un gradé dans notre situation ?
— Vous n’êtes pas sans savoir que vous êtes actuellement dans une zone dangereuse, qui appartient à un continent dangereux, lui-même sur une planète dangereuse. De ce fait, nous…
— Ne commencez pas avec votre discours sécuritaire ! s’emporta-t-elle, aucunement disposée à le laisser formuler de tels arguments. Bien sûr que le danger existe, mais ce que je vois ici dépasse de très loin les protocoles habituels. Il doit bien y avoir une raison à cela, et j’exige qu’on m’en fasse part.

Au même moment, Reiko ressortit du vaisseau de Diane et annonça qu’il n’y avait aucune trace de sa propriétaire. Elle rejoignit le rang et rangea son arme, en apparence au repos mais tous les sens en éveil pour ne rater aucun mot de la discussion.

— Je vous l’avais dit, commenta Dana d’un ton narquois.
— J’ai envie de vous croire sur parole, mais si je ne faisais pas les choses comme elles doivent l’être, je ne serais pas un bon lieutenant.
— Vous avez raison. Maintenant, comme vous dites, vous êtes lieutenant, et moi je suis capitaine. Alors vous allez me dire pourquoi vous êtes ici, tonna-t-elle, inflexible.

Le visage de Lukas se contracta. Il n’avait pas le choix. Ses valeurs et son éducation de soldat lui ordonnaient d’obtempérer. Il invita la capitaine Trivia à le suivre à part, loin des oreilles. Et ce qu’il expliqua lui laissa un goût amer dans la bouche.

— Je suis ici selon les ordres directs de l’amiral Romus, commença-t-il sans pouvoir dissimuler la gêne dans sa voix. Comme vous le savez, la capitaine Mastyre a disparu depuis le 9 avril, soit depuis plus d’un mois. C’est extrêmement inquiétant. Mais plus que cela, ce sont les circonstances de sa disparition : on retrouve Rose Jafrey, avec qui elle était partie, mais sans aucun souvenir de ce qu’il s’est passé. Comme par hasard… Je ne dis pas qu’elle ment, mais je dis simplement qu’il y a quelque chose à savoir que nous ne savons pas. C’est en tout cas l’opinion de l’amiral.
— Il est clair que nous ignorons des choses quant à cette excursion. Mais cela ne justifie toujours pas une telle présence militaire.

— J’allais y venir. Figurez-vous que nous n’avons jamais cessé de tenter de retrouver le chasseur de Diane. Même si officiellement nous l’avons déclaré décédée, tant que nous ne trouvions pas des preuves de cela, nous n’écartions aucune piste.
— Pourquoi me l’avoir caché ?
— Je ne sais pas, je ne fais que suivre les ordres de l’amiral.
— Vous êtes son homme de main, vous devez bien savoir quelque chose ! insista Dana, intimement persuadée qu’il avait encore quelque chose à dire.
— Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’apprécie beaucoup Diane de manière personnelle, et que je ne cherche que son bien.
— Si c’est réellement le cas, dites-moi tout une fois pour toutes. Car pour l’instant, pour être tout à fait honnête, je ne vous crois pas entièrement, asséna-t-elle sans sourciller.

Lukas ne parvenait pas à masquer sa confusion. Il hésitait, Dana le lisait sur son visage avec une facilité déconcertante. Il hésitait à lui dire la vérité. Il hésitait à lui révéler quelque chose de très dur à porter.

— Bien, je vais vous dire ce que je sais, mais vous risquez d’être déçue car moi-même je me pose énormément de questions, abandonna-t-il en baissant presque imperceptiblement la tête.
— Je vous écoute, encouragea Dana d’une voix un peu plus douce.
— L’amiral cache des choses, mais je crois qu’il n’est pas le seul. Je crois qu’il est de connivence avec un certain docteur, celui qui a été nommé au conseil de la colonie.
— Gabherdt ?
— C’est ça. Je sais qu’ils se voient très régulièrement en privé. Maintenant, et je vous dis ça en totale transparence, je ne sais absolument pas de quoi ils conversent. Pour aller d’un extrême à l’autre, ils peuvent très bien être de simples amis qui se voient pour jouer aux échecs, tout comme ils peuvent manigancer quelque chose qui nous dépasse. Mais bon, je connais l’amiral depuis de nombreuses années, c’est un homme profondément bon et tourné vers son prochain, je ne le vois pas faire quelque chose qui contrecarrerait notre avenir.
— Vous savez, on peut tous avoir une vision nettement différente de ce qui pourrait favoriser nos lendemains, mit Dana en exergue, sans pour autant remettre en question l’image que se faisait le lieutenant Recht de Romus.
— C’est certain, mais toujours est-il que je ne le vois pas participer à quelque chose de nocif pour nous ni pour personne.
— Peut-être que lui-même ignore des choses, suggéra-t-elle.
— Peut-être, c’est même probable… Ce qui est sûr, c’est qu’il a des préoccupations dont il ne me fait pas part. Et Diane Mastyre a un rapport avec cela.

La concernée, qui captait la discussion depuis l’intérieur du vaisseau de son amie, haussa les sourcils d’étonnement. Qu’est-ce que l’amiral pouvait bien lui vouloir ? Elle l’ignorait pour le moment mais espérait le savoir grâce au lieutenant, dont elle pouvait entendre les mots grâce au Seng qui coulait en elle et qui aiguisait ses sens.

— Cette forêt cache quelque chose, l’amiral en est absolument certain. Tout comme il est absolument certain que Diane n’est pas morte. Pourquoi, comment ? Je ne le sais pas, mais j’ai l’intime conviction qu’il a raison. Vous comprenez maintenant tout l’intérêt qu’il peut porter à une personne qui aurait survécu pendant plus d’un mois au cœur même d’une forêt aussi dense qu’inconnue lorsqu’elle réapparaît.
— Évidemment, concéda Dana. Il en va même de l’intérêt public de savoir ce que cache cet écosystème forestier. Malheureusement, Diane n’est pas ici…
— C’est ce que je constate, admit-il avec une moue déçue.
— En tout cas, je vous remercie pour ces confidences.
— Et moi je vous remercierai de les garder pour vous. Je risque beaucoup en vous parlant, mais je pense que je peux vous faire confiance. J’espère ne pas me tromper.

Dana ne répondit pas. Elle laissa le lieutenant rejoindre ses soldats. Elle allait monter à bord de son chasseur quand il lui demanda une dernière chose : à son retour, l’amiral l’attendrait pour qu’elle lui fasse un bilan plus que complet de tout ce qui s’était passé depuis son départ. Elle s’y attendait mais elle remercia Lukas de l’avoir prévenue quand même.

La navette de secours décolla et repartit vers la colonie. Dana monta dans son cockpit et retrouva Diane à qui elle n’eut pas besoin de raconter sa conversation. Les deux plus qu’amies restèrent un moment à discuter, et arrivèrent à la conclusion qu’il valait mieux attendre quelques jours avant de prendre une décision plus définitive.

Pendant ce temps, à quelques dizaines de mètres de là, Lys attendait. Une fois le chasseur parti lui aussi, la manifestation spéciale de Sil’Dra se retourna pour replonger dans son royaume boisé.

Elle avait tout vu.

Elle avait tout entendu.

Elle avait tout ressenti.

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