L1-chapitre-16

Une semaine azuréenne s’était écoulée depuis la nomination des cinq membres du conseil dirigeant de la colonie. En ce jour se tenaient les premières élections au sein de la communauté d’hommes et femmes qui aspiraient, après leurs terribles vécus sur la planète Terre, à vivre dans un climat de liberté et de fraternité, sous l’égide d’une politique faite pour eux et par eux. Si certains ne désiraient pas représenter les leurs ou porter des idées, d’autres se découvraient des envies d’être candidat. C’était le cas d’Esteban Caudillo.

Alors que la pluie battait à tout rompre, l’ouvrier au physique colossal se dépêcha de rentrer dans le grand hall du bâtiment principal de la colonie, là où s’organisaient les inscriptions.

Ce gigantesque édifice avait été achevé deux jours plus tôt, par ses camarades travailleurs et lui-même. Entièrement construit en vert argent, son entrée pourvue de hauts et larges piliers rappelait à Esteban l’architecture de l’acropole d’Athènes, tel qu’il avait pu la découvrir durant ses cours d’histoire à l’école, lorsqu’il était enfant. À son grand regret, il avait également appris que ce monument avait été emporté durant la guerre civile qui avait secoué toute la Grèce dans les années 2050. Le reste du bâtiment était circulaire et lisse, dénué de tout ornement. Bien que sa conception servait une certaine praticité, et même si le temps ne permettait pas pour l’instant de se disperser dans l’esthétique, Esteban trouvait l’édifice triste, magnifique mais triste, même si le matériau dans lequel il était construit lui procurait un léger scintillement verdoyant mystérieux.

L’intérieur, en revanche, était loin d’être aussi plat que l’extérieur. C’était une véritable ruche ! De multiples salles et couloirs s’enchevêtraient sur plusieurs étages, alimentant un flot continu de mouvements humanoïdes, tous aussi motivés les uns que les autres par des urgences et priorités qui s’amoncelaient malgré les efforts et l’énergie déployés par chacun.

La salle où il devait se rendre pour s’inscrire aux élections se trouvait au rez-de-chaussée, à l’opposé du hall. Elle n’était pas difficile à chercher : elle était bloquée par une file d’attente de plus d’une vingtaine de personnes. Comme d’habitude, les gens se retournèrent à son arrivée, impressionnés par ses mensurations. Parmi les visages, il reconnut celui d’Ashley Jafrey, l’ingénieure qui était avec lui pour installer les bases du puits d’extraction de vert argent, quelques semaines auparavant. Il se souvenait d’elle car son tempérament enflammé n’était pas passé inaperçu, et encore moins sa décision d’utiliser des engins incendiaires pour déblayer la zone. Ce choix avait, selon lui, provoqué le courroux de la faune voisine et conduit à l’assaut de celle-ci sur le groupe de travailleurs et de soldats qui n’étaient pas préparés à une telle furie sanguinaire.

Allait-elle se porter candidate pour un siège au conseil dirigeant ? Ou accompagnait-elle quelqu’un ?

Esteban n’eut pas le temps de réfléchir à ces questions puisqu’une voix le sortit de sa torpeur.

— Excusez-moi Monsieur, je voudrais rejoindre quelqu’un juste devant vous, est-ce que ça vous dérangerait de me laisser passer ? demanda un homme aux cheveux mi-longs qui lui voilaient partiellement le visage.
— Bien sûr, pas de problème, répondit-il en souriant.
— Merci, c’est gentil…

Esteban s’écarta, mais l’homme n’avança pas. Il restait figé, la tête basse.

— Vous allez bien Monsieur ? s’enquit-il devant l’étrange attitude.
— Je… Ça va… Juste un coup de fatigue, évacua la figure pâle en reprenant péniblement sa marche.
— Vous êtes sûr ?
— Oui oui, ce n’est rien. C’est étrange, j’ai un souvenir qui a resurgi tout d’un coup. Un souvenir très douloureux… prononça-t-il d’une voix d’outre-tombe.

L’homme ne s’expliqua pas davantage et traça son chemin droit devant, puis s’arrêta au côté de l’ingénieure qu’Esteban avait reconnu. Il la salua, ainsi qu’une autre femme vêtue d’une blouse de botaniste. Un peu perturbé par le comportement de celui qui selon ses dires venait de se remémorer sans raison apparente une souffrance passée, le géant futur candidat aux élections se rangea dans la file tout en suivant du regard le trio. Et même s’il n’était pas de nature à épier les conversations, il ne put s’empêcher de capter les mots que les trois personnes s’échangeaient.

— Salut ! Comment vas-tu ? Je te présente ma sœur Ashley, commença la femme brune avec un grand sourire.
— Ça va… éluda l’homme avec une moue peu convaincante. Enchanté de faire ta connaissance Ashley. Je m’appelle…
— Je sais très bien comment tu t’appelles, le coupa Ashley en riant. Quasiment à chaque fois que je vois Rose, elle me parle de toi !
— Ah… Je ne le savais pas.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda Rose d’une voix douce et soucieuse. Tu n’as vraiment pas l’air dans ton assiette.
— C’est vrai que tu as une drôle de tête, renchérit la rousse d’un air songeur. On dirait que tu as vu un revenant !

L’homme ne répondit pas. Esteban, de toute sa hauteur, pouvait observer le trio sans difficulté. Il remarqua non sans étonnement que les mains de celui qui agissait bizarrement tremblaient. Plus il le regardait, plus il se demandait s’il ne l’avait pas déjà croisé quelque part.

— À vrai dire, reprit l’homme tout bas, juste en arrivant, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a laissé une impression très étrange. Très douloureuse…
— Explique-toi, j’ai du mal à te suivre et je m’inquiète pour toi, l’encouragea Rose avec des yeux apaisants.
— Vous voyez la personne derrière nous qui dépasse de trois têtes les autres ? indiqua-t-il en désignant vaguement Esteban d’un mouvement d’épaule.
— Oui, celui qui s’est écarté pour te laisser passer.
— Je… Je crois… coassa-t-il très difficilement.
— Qu’est-ce que cet homme a fait pour te mettre dans un état pareil ?

Tandis que le colosse à l’écoute retenait son souffle, dans l’attente de l’explication qu’il n’effleurait pas même du bout des doigts, l’homme inspira profondément, se redressa et plongea son unique œil dans ceux de Rose.

« Je crois que c’est lui qui a tué ma femme. »

Ces mots franchirent le bord des lèvres d’Olivier en déposant dans sa bouche le goût de la cendre. Les tremblements dans ses mains redoublèrent, et de fins filaments brillants descendirent lentement sur ses joues.

Esteban se figea. Il ne comprenait pas. Il n’avait jamais tué personne. Ni homme, ni femme, ni enfant. Comment cette personne pouvait croire qu’il avait enlevé la vie de quelqu’un, qu’il avait enlevé la vie de son épouse ?

Les secondes devinrent des éternités, et il chercha, il creusa au plus profond de ses souvenirs, assailli par le doute, envahi par la peur. Et il trouva.

Le jour où l’espoir fut remplacé par le chaos. Le jour de l’embarquement sur le Phénix. Ce jour où il avait lutté pour sa survie, faisant fi des existences des autres, porté par son seul et unique instinct. Ce jour où, sur la passerelle d’embarquement, il avait vu un homme aller à contre-courant du marasme humain pour aller aider sa femme.

C’était cet homme qu’il avait devant lui.

Maintenant, avec une indescriptible horreur, il comprenait. Mais ce n’était pas vraiment sa faute, qu’aurait-il pu faire ? Se retourner lui aussi, pour chercher une personne dont il ne connaissait ni le nom, ni même l’apparence ? Rester les bras ballants pendant que les élus grimpaient à bord du vaisseau, munis de leur ticket pour un monde meilleur ? Il n’y avait aucune réponse à ces questions. Pas plus qu’aux autres.

Une main se posa sur son bras et l’extirpa tant bien que mal de ses cauchemars qui avaient pour triste fragrance celle de la réalité. C’était l’amiral Romus, vêtu de son uniforme resplendissant, un grand sourire fendant sa barbe blanche.

— Vous devez être monsieur Caudillo, n’est-ce pas ? commença-t-il avec l’allant que tout le monde appréciait chez lui. Le lieutenant Recht m’a beaucoup parlé de vous.
— Je… Ah bon ? Je ne savais pas… répondit Esteban, toujours sous le choc de ce qu’il venait de comprendre.
— Vous n’avez pas l’air bien, releva l’amiral d’une voix soucieuse. Il y a un problème ?
— Hum… Non, non, éluda-t-il en reprenant ses esprits du mieux qu’il le put. Ça va.
— Parfait, il faut être en forme pour les élections !
— Comment êtes-vous au courant que je compte me porter candidat ? demanda le colosse, très surpris puisqu’il n’avait parlé de ses intentions qu’à une poignée de ses camarades.
— Parce que je sais tout sur tout ici, répondit le vieil homme avec un grand sourire qui se voulait malicieux mais qui cachait quelque chose. Plus sérieusement, c’est simplement votre ami Khéphren : d’ailleurs il ne tarit pas d’éloges à votre sujet.

Du coin de l’œil, Esteban observait toujours le trio qu’il avait écouté, guidé par la curiosité qui caractérise le genre humain. Malgré le dialogue qu’il entretenait avec l’amiral au même moment, il parvint à capter quelques paroles : « Je crois que je vais le raccompagner chez lui, cela ne te dérange pas petite sœur ? », « Ne t’inquiète pas, je suis une grande fille, et si jamais je croise l’autre abruti, je me débrouillerais ne t’en fais pas. », « Mais tu voulais accompagner Ashley, non, vraiment, ne t’occupe pas de moi… », « N’essaie même pas de discuter et suis-moi. ».

Les trois personnes se séparèrent, la femme rousse restant dans la file tandis que l’homme qui était désormais affublé d’un visage livide repartait, escorté par son amie. Quelque part, égoïstement, Esteban en fut soulagé, et put ainsi se concentrer un peu plus sur la conversation qu’il avait avec l’amiral Romus.

— C’est très gentil de sa part, mais honnêtement, je n’ai pas plus de valeur qu’un autre.
— Après la description qu’il m’a faite de vous, cette réponse ne m’étonne pas plus ! apprécia l’amiral, toujours très souriant. Je pense que nous avons besoin d’hommes comme vous, d’hommes tels ceux que le lieutenant Recht a pu me décrire à travers les réactions qu’il a pu constater dans diverses situations. C’est mon bras droit et un homme de terrain d’exception, j’ai totale confiance en son jugement.
— Ma foi, je ne suis pas habitué à recevoir autant de compliments, répondit le colosse avec un rictus gêné. Mais ça me touche, vraiment.
— Je suppose que vous avez l’intention de porter les voix de vos camarades travailleurs.
— Si j’obtiens un siège, cela en fera deux sur lesquels seront assis des ouvriers. Cela ne sera pas de trop, étant donné que notre corps constitue une part très importante de l’ensemble de la population. J’ose espérer que nous allons bâtir un système politique aux antipodes de celui que nous avons abandonné sur Terre.
— C’est-à-dire ? releva l’amiral, troublé par cette allusion.
— C’est-à-dire une assemblée de représentants qui ne se fait pas du tout le miroir du peuple. Dans toutes les démocraties que nous avons connu ces derniers siècles, du moins celles qui fonctionnaient autour d’un groupe d’élus, jamais le peuple n’a eu une bonne tribune. Ce n’est pas étonnant : comment cela aurait-il pu être le cas avec une infime minorité de représentants issus des plus basses classes sociales alors que celles-ci englobent la quasi-totalité de la population ?
— Vous insinuez que les assemblées, les sénats, les parlements, etc. étaient systématiquement composés de personnes qui ne défendaient que leurs propres intérêts ?
— À quelques détails près, oui.

Esteban perçut un changement dans la façon qu’avait l’amiral de le regarder. Si auparavant il percevait une forte sympathie, celle-ci avait fait place à quelque chose de bien plus trouble, quelque chose qui mêlait à la fois de la curiosité, de la méfiance et, presque imperceptiblement, du mépris.

— Votre vision des choses n’est pas dénuée d’une certaine logique, répondit lentement Romus, en prononçant distinctement ses mots pour leur donner à chacun le poids qu’ils méritaient. Vous avez un certain courage à assumer votre pensée et à porter tous les espoirs de toute une classe presque à vous seul. Mais n’oubliez pas d’où vous venez…
— Je viens de tout en bas, rétorqua spontanément Esteban, fier et laconique à la fois. Comment pourrais-je l’oublier ?
— Vous n’avez pas bien compris, poursuivit l’amiral d’une voix de plus en plus sombre. N’oubliez pas comment vous êtes venu sur cette planète. N’oubliez pas comment vous êtes monté à bord du Phénix.

Esteban eut le souffle coupé. Comment pouvait-il oser ? Comment pouvait-il faire peser sur lui une telle menace alors qu’il n’avait que de bonnes intentions, des intentions pétries d’humanité et de solidarité ? Comment pouvait-il insuffler dans son esprit cette épouvantable épée de Damoclès qui menaçait de trancher sa tête pleine d’idées fraternelles de sa lame forgée dans une vérité qui n’aurait jamais du être une peur ?

L’amiral Romus asséna un dernier regard grave et pesant sur celui qui se retrouvait tellement désemparé qu’il ne parvenait pas à prononcer la moindre syllabe. Sans sourciller, il abandonna sa victime désarçonnée et, d’un pas lent digne d’un empereur en pleine parade, il continua sa route le long de la file de candidats. À aucun moment il ne songea à se retourner, certain de l’efficacité de l’uppercut verbal qu’il venait de porter.

Le grand commandant désigné par le conseil Déméterre commençait à peine à replonger dans ses pensées, tout en occultant le colosse qu’il venait de dominer, lorsqu’il reconnut une personne qu’il détestait ardemment. Il n’avait pas de problème personnel à proprement parler avec elle, mais s’il abhorrait une chose par-dessus tout, c’était la remise en cause de ses paroles et de ses actes. Et en cela, Ashley Jafrey était une spécialiste.

Il s’arrêta à la hauteur de la belle rousse aux yeux de braise. Celle-ci ne releva pas la tête à son arrivée, mais elle fut bien obligée de soutenir l’insistance de ses yeux quand, après plusieurs secondes d’un silence de marbre, il continua à la toiser. Lui souriait, elle ne desserrait pas les mâchoires. Il était hors de question pour elle qu’elle engageât un quelconque échange, mais évidemment l’amiral compris cela, alors il déclencha lui-même les hostilités.

— Bonjour Mademoiselle Jafrey, souffla-t-il avec toute la sympathie du monde, celle de son monde qu’elle voyait empli de mensonges et de fausseté.
— Amiral, s’efforça-t-elle de répondre, réunissant les moindres fragments de politesse qu’elle put.
— Que faites-vous donc ici ? Vous n’avez pas du travail ?
— Vous savez très bien pourquoi je suis ici, rétorqua-t-elle avec la ferme intention de ne pas se laisser marcher dessus. Et puisque vous le savez, vous savez aussi bien que j’ai la… « permission » (en prononçant ce mot, elle mima des guillemets avec les doigts). La même que vous avez accordée, dans votre grande mansuétude, à tous ceux et celles qui désiraient se porter candidat en ce jour d’élections.
— Ne soyez pas sur la défensive comme ça, ce n’est pas parce que nous avons eu quelques heurts que nous devons être en conflit ad vitam eternam.
— Je demande juste à faire mon travail, à être libre dedans en tant que spécialiste dans mon domaine, tout comme en dehors, en tant que citoyenne.
— Et vous ne l’êtes pas ? demanda narquoisement l’amiral.

C’en était trop ! En moins d’une minute, avec son petit air de gentil grand-père qui était à des années-lumière de son véritable fond, avec son petit manège innocent, il entamait déjà sévèrement sa patience.

— Je vous laisse juge là-dessus, se contenta-t-elle de dire, tout en ravalant sa salive et sa colère.
— Je crois que vous êtes une femme qui aime tester les limites qu’on lui impose, et même celles qu’on ne lui impose pas. D’un côté, c’est admirable, puisqu’en quelque sorte vous élargissez l’éventail des possibles. D’un autre, c’est condamnable, car cela met en danger des personnes, des personnes qui d’ailleurs comptent sur moi pour les protéger. Ce qui fait de vous une femme qui me pose des problèmes.
— Peut-être jugez-vous que la défense des intérêts de ma sœur, dont vous avez profité pendant son état de faiblesse, est un acte qui met en danger ?
— Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez, rugit-il en haussant le ton. Tout ce que je fais, je le fais dans l’intérêt de tous. Dans l’intérêt de la colonie. Rose était, et est toujours j’en suis certain, détentrice d’informations d’une importance capitale pour notre avenir à tous. De ce fait, m’empêcher d’obtenir ces informations va à l’encontre de la pérennité de tous.
— L’enfer est pavé de bonnes intentions, ironisa-t-elle en roulant des yeux.
— Puisque vous parlez d’enfer, dois-je vous rappeler qu’une de vos décisions a clairement entraîné la mort de plusieurs personnes ?

Elle qui commençait à sourire fièrement suite à son proverbe idéalement placé mua inconsciemment la position de ses lèvres en un rictus écœuré. Elle comprit sans aucun mal à quoi il faisait allusion.

Ashley était une femme rationnelle, alors elle avait analysé la situation sous tous les angles cartésiens possibles. Après un couple de secondes, elle se ressaisit et rentra à nouveau dans la rixe verbale qui l’opposait à celui qu’elle haïssait de plus en plus.

— Vous ne pouvez pas m’imputer la dangerosité de la mission que nous avions. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour avoir une meilleure efficacité, et surtout pour gagner du temps. Car plus nous restions exposés, la tête plongée dans notre travail, plus nous étions soumis à la volonté des créatures environnantes.
— Une simple mission de construction s’est transformée en véritable boucherie car vous avez cru bon d’alerter à coups de bombes toute la faune de votre présence !
— Ce n’est pas aussi simple que cela, et vous le savez très bien, grogna-t-elle entre ses dents, les yeux flamboyants de fureur, les joues empourprées par le déluge de sentiments qui tournoyaient en elle.
— Ne cherchez pas à me tromper avec des détails, claqua-t-il sans aucune compassion. Vous êtes responsable.

Était-ce de la frustration ? De la tristesse ? De la colère ? C’était un mélange des trois. Et ce trio était l’auteur des larmes qui glissèrent sur ses joues, lentes comme des coulées de lave mais aussi glaçantes qu’un hiver sans fin.

Quelque part, ce salaud avait raison. Elle n’y avait jamais réfléchi depuis, préférant occulter cette terrible expérience pour se focaliser sur des choses appartenant au présent. Mais maintenant, elle comprenait son tort. Elle avait été stupide, elle avait été en quelque sorte beaucoup trop arrogante vis-à-vis de la nature qui vivait en ces lieux. Ashley et son assurance avaient étripé bien plus d’êtres humains qu’elle n’avait jusque-là jamais voulu l’admettre.

— Alors je me pose une question à mon avis perspicace, reprit un amiral tout à fait insensible aux pleurs de sa victime. Cette question est la suivante : qu’est-ce qu’une personne incapable d’altruisme pourrait apporter à la colonie, et surtout en tant qu’élue ?
— Vous… tenta de reprendre la femme qui était blessée mais qui ne s’avouait pas vaincue. Vous ne pouvez pas réduire quelqu’un seulement à ses erreurs. Nous sommes tous coupables de fautes, vous, moi, et chacune des personnes qui vivent avec nous. C’est le propre de l’homme.
— Ah oui ? releva-t-il en arborant son sourire le plus carnassier pour Ashley, celui qui le définissait comme un personnage empathique et apprécié de tous. Et quelle faute ai-je donc fait, si ce n’est celle de ne pas vous avoir destitué de toutes vos fonctions ?

Intérieurement, elle se plia en deux et se tordit de douleur, horriblement impactée par la dernière phrase que l’amiral lui avait jeté au visage comme une cruelle sorcière des anciens contes aurait jeté une malédiction. Cette menace… Cette menace n’était finalement que la concrétisation de tout ce qu’il avait toujours envisagé pour elle : son éviction.

Seulement, si Ashley se trouvait bel et bien meurtrie, métaphoriquement sanguinolente, en aucun cas elle n’abdiquerait. Lui qui avait voulu, par ces terribles mots, la faire ployer et rendre les armes, venait de mettre en exergue deux vérités dont elle allait se servir contre lui.

La première était toute simple : il ne voulait pas d’elle au conseil dirigeant de la colonie et ferait tout pour lui refuser l’obtention d’un siège.

— Quoi que vous disiez, ce n’est pas vous qui décidez, et vous ne pouvez pas m’empêcher de me présenter. Ce sont les gens qui décideront si oui ou non je suis susceptible de servir la colonie dans ce conseil.
— Je vais vous dire quelque chose d’extrêmement clair, susurra-t-il en approchant sa bouche de son oreille, soufflant son haleine sur sa carotide battante. Moi vivant, aucune voix ne sera comptabilisée en votre faveur, que leur total vous donne gagnante ou non.
— « Moi vivant », répéta-t-elle lentement, comme possédée.

Elle n’était pas étonnée, et à vrai dire elle s’était même attendue exactement à ça. Plus encore, elle l’avait souhaité : il venait de dévoiler ouvertement son jeu.

Ashley avait une mine déconfite. Pourtant, elle jubilait. Pendant qu’elle sentait que l’amiral était lui aussi en pleine extase, elle partit, quittant la file de potentiels élus. Mais au passage, elle se retourna vers le colosse avec qui Romus s’était entretenu juste avant et lui délivra ce simple message du bout des lèvres : « Vous et moi avons le même problème. Je vous attends dehors. ».

Une demi-heure plus tard, tandis qu’elle observait le ciel assise contre l’un des piliers de l’entrée du grand bâtiment, Esteban la rejoignit. Elle se releva et l’invita à la suivre, ce que l’homme au physique de titan fit sans mot dire, fortement intrigué.

La deuxième vérité dont elle allait se servir contre l’amiral Romus était bien plus brûlante que la première : le vieil homme venait de faire d’Ashley sa némésis.

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