L1-chapitre-18

Diane était allongée sur le lit double, les bras en croix, le visage tourné vers le plafond mais le regard perdu dans le vide. Elle songeait à de multiples choses à la fois, incapable de se fixer sur une seule tant elle avait à penser. C’était un tel bazar qu’elle ne parvenait pas à s’en extraire, et demeurait dans ses nuageuses réflexions depuis maintenant plusieurs heures.

Depuis son retour, bien qu’elle n’était jamais sortie de l’habitation de Dana, elle avait appris énormément. Sa complice avait bien sûr été sa première fournisseuse de renseignements, celle-ci lui racontant en détail tout ce qui s’était passé dans la colonie durant son absence, mais aussi toutes les histoires en cours avec leurs évolutions au jour le jour. Ainsi, tout en étant volontairement cachée, Diane avait des yeux et des oreilles dans les moindres recoins de Déméterre.

Alors, depuis sa posture de spectatrice, elle réfléchissait, cherchant à comprendre l’évolution de la petite société d’humains à laquelle elle appartenait mais dont les actes et les paroles, du moins les officiels, tendaient à la freiner dans la perspective de sortir de sa planque pour retrouver une liberté auprès de ses congénères.

Par exemple, elle qui avait toujours défendu les idées démocratiques ne voyait pas en la formation d’un conseil dirigeant de la colonie un système comme elle aurait pu en souhaiter sur ce nouveau monde. Même si Dana en faisait parti, elle n’en demeurait pas moins une personne désignée par une seule et unique voix, celle de l’amiral Romus, le responsable de la mission de colonisation, et apparemment responsable aussi de bien trop d’autres choses pour un seul homme. Si toutefois il était à l’initiative de la formation d’un conseil dirigeant dans lequel il était possible de trouver un siège par le biais d’élections, Diane ne parvenait pas à coller le mot « démocratie » sur ce régime. Ce n’était rien de plus qu’une oligarchie représentative construite arbitrairement (ou alors plus probablement en réponse à des impératifs qui lui échappaient), oligarchie qui s’accompagnait de représentants élus, et ces derniers ne découlaient pas plus que les premiers d’un cheminement démocratique, mais plutôt d’une illusion appelée « démocratie représentative ».

Et ce mirage avait fait ses preuves depuis plusieurs siècles : de la guerre, des inégalités qui se creusaient sans cesse, un conservatisme déplorable, tout cela dans un marasme stagnant pour le plus grand profit d’une infime minorité d’élites.

Bien sûr, elle avait un avis tranché, encore plus depuis son séjour au cœur du royaume forestier. Ses nombreuses discussions avec les manifestations de Sil’Dra avaient mis en exergue énormément de défaillances dans l’humanité et dans son autogestion. Le résultat était simple : cela avait plus qu’aiguisé ses convictions, mais aussi et surtout renforcé sa volonté de bâtir un monde meilleur, aux antipodes de celui qu’elle avait quitté sur la Terre.

Toutefois, toutes ces réflexions sur la société et les dangers mortels qu’elle se posait n’étaient pas les seules à arpenter son esprit. Il y avait aussi des choses beaucoup plus personnelles. Il y avait Dana.

Elle connaissait le proverbe « loin des yeux, loin du cœur ». C’était une réalité, leur réalité, celle de Diane et Dana, qui se connaissaient depuis de nombreuses années, qui s’étaient toujours appréciées, mais qui n’avaient jamais pu développer cela, et encore moins construire quelque chose ensemble.

Mais aujourd’hui, alors qu’elle avait failli disparaître, alors qu’elle avait ressuscité grâce à la formidable sève dans laquelle elle avait été baignée, quelque chose de simple mais qui autrefois semblait inaccessible s’était imposé dans son esprit.

Voir la mort en face avait d’une certaine façon provoqué un tri entre ce qui était important et ce qui ne l’était pas. Ce qui était certain, c’était qu’elle voulait vivre une vie digne de ce nom, à la hauteur du don inestimable qui lui était fait de respirer et d’arpenter ce monde. Et elle désirait plus que tout être accompagnée de Dana.

Lors de leurs retrouvailles, elle n’avait fait aucun calcul et avait juste répondu à ses pulsions, à son instinct, à ce que lui dictait son cœur. Dana l’avait embrassée. Et elle avait adoré ça.

Après la décision de cacher chez Dana celle qui était officiellement disparue et officieusement recherchée, les deux femmes s’étaient tout naturellement adonnées à l’explosion de leurs sentiments. Elles s’étaient unies. Elles avaient fusionné pour ne former qu’une seule et puissante énergie. Une énergie prodigieuse qui avait pour nom « amour ».

Malheureusement, l’heure n’était pas à la romance candide ou à l’union extatique. Dana était accablée par les responsabilités que lui imposait le conseil dirigeant de la colonie. Elle demeurait aussi tiraillée entre l’appel du devoir, auquel elle devait répondre sous peine de devenir suspicieuse, et les battements de son cœur qui lui intimaient de rester auprès de son aimée, et ce déchirement était de plus en plus difficile à gérer. Et même si Diane l’encourageait de toutes ses forces, toutes deux ressentaient que cette situation ne pouvait pas durer éternellement…

Alors, pendant que Dana tenait son rôle officiel hors de son appartement, Diane s’efforçait de réfléchir à une solution pérenne. Seulement, pour le moment, c’était en vain.

La porte de l’entrée s’ouvrit, et une légère brise s’infiltra jusque dans la chambre, faisant frissonner la belle femme blonde allongée nue sur le lit, un simple drap rabattu sur ses hanches. Elle sourit. Elle se redressa, s’asseyant sur le bord du sommier, et attendit l’arrivée de sa chère et tendre qui venait de rentrer.

Dana apparut dans l’embrasure de la porte. Le soleil qui rayonnait à travers la vitre de la chambre éclaira son visage. Diane fronça les sourcils quand elle y lut plus que du tracas. Elle tendit alors la main vers elle et l’invita à s’asseoir à ses côtés.

— Quelque chose te ronge, ma mignonne ? demanda Diane d’un ton qui se voulait concerné mais qui était aussi un peu niaiseux à cause du qualificatif qu’elle employa.
— Ah, si tu savais, souffla la mignonne en s’écroulant lourdement sur le lit tout en étalant les bras. Je n’en peux plus de toute cette comédie !
— Tu parles du CDC ?
— Oui, acquiesça Dana. Ça ressemble à tout sauf à un conseil. À chaque réunion, et bon sang qu’est-ce qu’elles sont nombreuses, c’est le même cinéma : l’amiral propose, le professeur argumente en son sens, et tous les autres s’alignent.
— Même toi ?
— Crois-moi, je tente quelques sorties. Mais à chaque fois, il y a toujours un argument qui me décrédibilise… Par exemple, tout à l’heure nous parlions du développement des serres. Romus a proposé qu’une fois les constructions achevées par les ouvriers, que représente Khéphren, je t’en ai parlé de lui (Diane hocha la tête), bref, que les ouvriers pourraient être reconvertis en cultivateurs pour aider dans les futures installations agricoles. Moi, sur le coup, je me suis dit qu’il serait quand même mieux que ces tâches soient confiées à des personnes compétentes dans ce domaine. C’est du bon sens. Alors j’ai partagé mon avis. Et tu sais ce qu’ils m’ont répondu l’amiral et ce sordide Gabherdt ? Ah que je ne l’aime pas celui-là… rajouta-t-elle en frissonnant.
— J’imagine bien le tableau, répondit Diane avec une moue dépitée. On t’a qualifiée d’incompétente sur la question. Ce qui a discrédité ton avis. Quelque part, ils n’ont pas tort, car tu n’as pas de formation en rapport avec la question, mais eux non plus au final, et c’est là que le bât blesse !
— T’as tout compris ma belle… Même Khéphren, que je sens aussi déçu et dégoûté que moi, n’a pas osé dire un mot. En même temps, vu ce qu’il se prend à longueur de réunion…
— Oui, tu m’avais raconté. Qu’est-ce que la parole d’un vulgaire ouvrier confrontée à celle d’un éminent scientifique et à celle d’un presque légendaire officier de la marine spatiale ? Et on ne peut pas compter sur cette Sober qui semble sacraliser la neutralité…

Diane s’allongea contre Dana et posa une main sur sa joue. Elle commença à caresser sa peau du bout du pouce, tout en embrassant son autre joue, pour apaiser celle qu’elle ressentait frustrée et stressée. Le cœur de la pseudo conseillère ralentit un peu, pour son plus grand bonheur. Elle tourna son visage vers celui de Diane et leurs nez s’effleurèrent, provoquant malgré la gravité de la discussion un franc rire mutuel.

Dana décréta alors qu’elle avait assez de parler de ça pour le moment et invita sa compagne à prendre une douche avec elle. Celle-ci ne se fit pas prier, et moins d’une minute plus tard, elles s’enlaçaient toutes les deux, leurs peaux fumantes sous le jet d’eau brûlante, s’embrassant et se caressant dans une salvatrice danse qui faisait d’elles des survivantes, des rescapées malgré tout porteuses d’espoir dans un monde qu’elles voyaient en déliquescence avant même son aurore.

Les deux amantes finirent leurs échanges dans les draps, chacune dégustant l’autre en oubliant les soucis, en oubliant la colonie, en oubliant le futur et le monde et en oubliant l’existence même.

Fine parenthèse de doux bonheur dans un quotidien d’inquiétudes et de craintes…

Elles s’assoupirent finalement, au moment même où le soleil tirait sa révérence pour laisser place à des constellations scintillantes. Alors que Dana sombrait déjà au pays des rêves, Diane, elle, ne parvenait pas à fermer les yeux.

Son instinct l’en empêchait.

Décuplé depuis sa « résurrection », il était en alerte, et Diane lui faisait entièrement confiance. Quelque chose se tramait, et elle en était au centre… Elle repoussa le plus délicatement possible le bras de Dana qui lui entravait la poitrine et s’approcha à pas de loup de la fenêtre. Par un heureux hasard, cet appartement faisait partie d’un MEIC qui se trouvait dans un coin du quartier résidentiel. De ce fait, il y avait très peu de passage autour, ce qui autorisait Diane à quelques regards indiscrets mais prudents sur l’extérieur. Et en ce crépuscule presque accompli, elle décida de se poster en vigie quelques instants.

Un quart d’heure passa sans qu’aucun mouvement alentours ne l’alertât. Mais les émissaires du sommeil ne frappaient toujours pas à sa porte, repoussés par les guerriers de son sixième sens.

Soudain, elle repéra un mouvement. Il aurait dû être imperceptible pour le commun des mortels, mais depuis que le Seng avait pénétré son corps, elle était loin d’être une humaine lambda. Une ombre se déplaçait parmi les ombres, furtive et féline. Diane bloqua sa respiration et concentra toute son attention sur ces mouvements. Elle ne devait absolument pas les perdre ! Camouflé par les hautes herbes, le fantôme se mouvait avec une telle légèreté que la végétation se pliait à peine.

Le ciel s’obscurcit et la luminosité de l’extérieur baissa drastiquement. Une vague de nuages voguait entre la terre et les étoiles, servant la cause de la créature spectrale qui approchait. Diane perdit le contact visuel et injuria en son for intérieur les perturbateurs célestes. Elle n’eut cependant pas le temps de s’appesantir : portées par le vent, les masses en suspension dans l’atmosphère se retirèrent presque aussi rapidement qu’elles s’étaient invitées, révélant aux yeux de la sentinelle improvisée l’objet de sa surveillance.

À quelques dizaines de mètres de la fenêtre, une personne vêtue d’une combinaison de camouflage avançait (mais pas assez pour tromper les sens surhumains de Diane) se rapprochait, armée de ce qui semblait être un pistolet de combat furtif.

Tout son être en alerte, elle se précipita sur le lit et réveilla Dana. Elle savait ce qui allait se passer, et il fallait impérativement éloigner celle qui serait une bien trop grande préoccupation.

— Dana ! Dana !
— Que… Qu’est-ce qu’il y a ? balbutia-t-elle difficilement, la majeure partie de son esprit embrumée.
— Écoute-moi, écoute-moi bien et ne discute pas, intima Diane d’une voix implacable. Le moment que l’on craignait est arrivé. Pars maintenant te cacher, je te retrouverai quoiqu’il arrive !
— Non, c’est plutôt à toi de te cacher ! rétorqua une Dana à présent complètement réveillée et bien disposée à faire front. Je ne vais pas t’abandonner.

Diane perçut un cliquetis dans le couloir : la porte principale du bloc d’appartements. La personne qu’elle avait aperçue dehors était déjà toute proche…

— Ne te fais pas d’illusions, il ou elle sait que je suis ici. Et c’est bien pour ça qu’il ou elle arrive.
— Très bien, concéda Dana en se mordant la lèvre inférieure tant la frustration et l’impuissance lui étaient insupportables. Mais laisse-moi gagner du temps pour que tu mettes ta combinaison. Elle te donnera bien plus de chances de te sortir de… De ce qui t’attend.

Diane la remercia du sourire et des yeux pour l’amour protecteur qu’elle lui vouait malgré le danger. Après cette seconde qu’elle n’aurait pas dû dépenser mais qu’elle devait dépenser, elle plongea son bras sous le lit pour en extirper l’habit sylvestre qui lui avait été offert par ceux qui l’avait hébergée sous leur dôme de feuilles et de branches. Elle commençait à l’enfiler lorsque la porte de l’appartement s’ouvrit sur un cliquetis de crocheteur.

Dana pointa son arme de service droit sur l’encadrement vide. Mais pourquoi il n’y avait personne ?

En guise de réponse, la jeune femme qui ne portait comme protection qu’un simple T-shirt enfilé à la va-vite reçut un coup d’une violence monumentale sur le sternum. Le choc était si fort qu’elle fut projetée trois mètres en arrière et s’écroula sur le mur, essayant encore de comprendre ce qui venait de se passer. Devant elle apparut, comme un spectre qui se matérialisait, une silhouette qui brandissait le poing en avant, paume ouverte, digne des pratiquants d’arts martiaux. Elle demeurait immobile, tandis que Dana retrouvait tant bien que mal ses esprits parmi les décombres des meubles qu’elle avait emportés dans sa chute.

La stupeur de la scène se dissipa, et Diane reconnut soudain celle qui venait de faire irruption avec une technique de Ju-jitsu. C’était la soldate qui avait inspecté son chasseur quelques jours auparavant, lorsqu’elle était sortie de la forêt et que Dana l’avait retrouvée.

Reiko se tourna vers l’objet de sa mission. Diane était prête à lui faire face au plus profond d’elle-même, mais elle n’avait pas eu le temps de revêtir le cadeau de Sil’Dra. Elle savait pertinemment pourquoi elle était là : les hautes sphères de la colonie la croyaient vivante, voire la savaient vivante, et elles désiraient coûte que coûte la retrouver pour obtenir toutes les informations qu’elle avait pu recueillir durant sa longue absence.

— Suivez-moi sans opposition, et il n’y aura aucune effusion… intima la femme de main avant d’être interrompue par Dana.
— Ne l’écoute pas, ne l’écoute pas cette vendue !
— Suivez-moi maintenant ou alors je serais obligée de me montrer plus convaincante.
— Très bien, je vais vous suivre, accepta Diane en soutenant le regard de l’intruse. Mais avant, permettez-moi de m’habiller, car comme vous le voyez je dormais avant que vous n’arriviez.
— Vous ne dormiez pas, corrigea Reiko avec une assurance implacable. Dépêchez-vous.

Diane alla dans la chambre tout en laissant la porte ouverte. Elle improvisait, et la suite de son plan se jouait sur un comportement qu’elle espérait voir germer chez son opposante : la gêne. Contrairement à Dana, elle n’avait pas pris la peine de mettre le moindre habit puisqu’elle avait prévu de se revêtir de la tenue verdoyante qui lui avait été offerte. Elle était donc nue, et elle espérait que la vision de son intimité pousserait la soldate à détourner son regard d’elle.

Elle s’assit sur le bord du lit, toujours dans l’angle de vision de sa surveillante, prenant tout son temps pour chercher de manière factice des habits. Cependant, Reiko demeurait impassible.

Dana se releva mais même cela ne fit pas tourner la tête de la soldate. Celle-ci se contenta de pointer un petit pistolet sur sa poitrine. Mais il en fallait bien plus pour faire reculer la jeune femme au visage adulescent mais au caractère déterminé de capitaine de l’armée spatiale. Elle n’hésita pas une seconde à ne plus en laisser s’écouler d’autres et harponna son ennemie pour tenter de la déstabiliser. Un déluge de questions et de défiance envahit alors le théâtre des hostilités.

« Tu aimes ça, hein, venir emmerder les gens pendant leur sommeil ? »

« Tu travailles pour quelqu’un, ou ça fait partie de tes passe-temps ? »

« En tout cas, tu frappes fort, mais je me demande bien ce que ça donne si on t’enlève l’effet de surprise… Je suis sûre que je t’éclate ! »

Reiko ne réagissait à aucune des paroles de Dana. Inflexible statue de marbre, les mots glissaient sur elle comme le vent glisse sur l’océan. Mais l’océan est parfois confronté à de terrifiantes tempêtes, et en découlent des vagues gigantesques.

« Tu crois que ta famille est fière de ce que tu fais ? »

En un éclair, la soldate aux noirs yeux bridés projeta Dana au sol en lui portant un foudroyant coup de pied derrière les genoux. Une demie seconde après, elle plaqua son avant-bras sur la gorge de celle qui était allée un peu trop loin, et appuya si fort que des gargouillis rauques parvinrent difficilement à s’échapper de la bouche de sa victime.

Reiko ne souffla mot. Elle se contenta de poignarder sa prise de ses iris flamboyants si ardemment que le temps parut en suspens. Quand elle relâcha finalement son emprise, Diane se tenait devant elle, vêtue de son uniforme de pilote.

— Je suis prête à te suivre.
— Très bien, se contenta de répondre l’asiatique sans faire montre d’aucun sentiment. Et vous aussi vous venez, ajouta-t-elle en direction de Dana, le timbre de sa voix toujours aussi neutre malgré la colère dont elle venait physiquement de faire preuve.
— J’y comptais bien, toussa cette dernière avec des lames de rasoir dans le palais.

Lentement, le trio sortit de l’appartement. Diane en tête, suivie de sa compagne, Reiko derrière elle avec son arme pointée dans son dos. Une fois dehors, elle leur ordonna de continuer d’avancer à travers les hautes herbes sans donner de plus amples explications. Les deux femmes obtempérèrent sans sourciller. Diane s’évertuait à échafauder un plan, mais rien ne lui convenait puisque toutes ces idées contenaient des risques trop importants à son goût pour Dana, qui ne dissimulait pas la même combinaison sous ses vêtements. Toutefois, elle devait réfléchir vite, et elle devait être prête à saisir la moindre opportunité…

Après environ un kilomètre de marche à travers champs, Reiko arrêta ses deux prisonnières. Elle les força à s’agenouiller puis, toujours en les braquant, elle utilisa la puce de communication implantée dans son oreille pour passer un appel.

« Je l’ai retrouvée. J’ai son acolyte également. Je vous attends au point de rendez-vous. »

Et elle raccrocha sans même attendre de réponse. Diane regarda Dana dans les yeux. Le message était clair : il était temps d’agir !

Aussi véloce que le son, Diane se redressa et poussa sur ses jambes pour se projeter en arrière. À un quart de seconde près, sa poitrine aurait explosé suite à la décharge de l’arme de celle qui la tenait en joug. Heureusement que ses capacités étaient augmentées !

Reiko envoya une rafale dans les hautes herbes en direction de sa proie, mais à aucun moment elle ne fit mouche. Gardant tout son calme, elle rangea son arme dans son étui et sauta à la poursuite de Diane. Dana en profita pour se relever à son tour, mais elle n’avait pas la rapidité de la blonde qui courait déjà sous le couvert de la végétation luxuriante. Reiko revint immédiatement sur ses pas et, d’un fulgurant coup de coude sur la tempe, elle assomma la jeune femme qui s’écroula au sol. À cet instant, Diane surgit dans son dos et abattit ses deux poings entre les omoplates de son adversaire, la propulsant plusieurs mètres en avant. Elle ne parvint pas à se réceptionner et l’accompagna dans sa chute, face contre terre et le souffle coupé. Elle releva la tête puis un redoutable coup de pied lui ouvrit la pommette dans une gerbe de sang qui macula tout le bas de son visage.

Les deux femmes se défièrent du regard. Elles se relevèrent toutes les deux pour se faire face, séparées par quelques mètres déjà éclaboussés de gouttelettes pourpres. La tension était à son paroxysme. Le temps lui-même retenait son souffle, spectateur impuissant d’un combat qui promettait de devenir bestial. Les crocs et les griffes ornaient les esprits des deux ennemies qui se dardaient via leurs iris foudroyants.

Reiko recula d’un pas et ramena ses bras le long de son corps, avant de les croiser sur sa poitrine. Puis, d’un geste gracile, elle leva la main droite vers le ciel et ouvrit sa paume, tout en remuant presque indiciblement les lèvres.

« Bokken »

Dans la main de Reiko se forma un long fil de lumière qui grossit de seconde en seconde. Peu à peu, il prit la forme d’un bâton, tout en continuant à évoluer. Une grande poignée apparut au niveau de sa paume, poursuivie par une très longue lame blanche qui vibrait d’énergie électrique. Au final, c’était un gigantesque katana que Reiko empoignait, menaçant et létal.

Ainsi, l’apparente soldate était suffisamment puissante pour maîtriser un excalibre, tout comme Diane. Mais celle-ci était passée très récemment à un autre niveau…

« Orion ! »

Reiko ne put masquer son étonnement devant l’apparition de l’arc d’énergie cyan. Elle regarda les mains de Diane et le constat fut plus qu’étrange : elle n’était pas équipée d’excalibre. Bien qu’au fond d’elle-même elle aurait souhaité savoir comment un tel exploit était possible, elle écarta la question pour se concentrer sur le combat imminent.

Diane engagea les hostilités. De sa main libre, elle mima un archer tirant sur la corde de son arme, et un projectile se matérialisa et partit à une vitesse fulgurante vers sa cible qui l’esquiva de justesse. En réponse, Reiko s’élança au corps à corps et abattit son katana énergétique sur Diane. Celle-ci para le coup avec sa propre arme dans une gerbe d’étincelles qui poussa les deux combattantes à s’éloigner l’une de l’autre pour ne pas être aveuglées ou brûlées.

Reiko ne relâcha pas l’offensive pour autant et se jeta une nouvelle fois sur son adversaire, lame pointée vers l’avant. Cette fois-ci, Diane se jeta au sol et, prenant appui sur ses mains, propulsa ses deux jambes vers la tête de l’attaquante, percutant son menton et la soulevant dans les airs. Étourdie mais loin d’être amorphe, Reiko se ressaisit immédiatement et envoya son genou dans la poitrine de Diane, en plein sternum. La blonde porta ses mains à sa cage thoracique et cracha une gerbe d’hémoglobine et de bave mélangée. Avant même de reprendre son souffle, elle tira un nouveau projectile énergétique que Reiko contra très difficilement en y opposant sa lame.

Le combat était époustouflant et épouvantable à la fois. La moindre erreur, le moindre millième de seconde de retard et c’était une chute sans retour vers le royaume des morts. Toutes deux le savaient, mais aucune d’entre elles n’avait peur pour sa propre vie. D’un côté, Diane n’avait pour préoccupation immédiate que la sauvegarde de la femme qu’elle aimait, de l’autre, Reiko était une machine au service de ses maîtres, sans état d’âme et sans sentiment, uniquement capable d’exécuter des ordres et de mener à bien des missions, quels que soient leurs risques potentiels. Et même si, quelques instants auparavant, elle avait éprouvé une forme de colère subite lorsque Dana avait fait des sous-entendus sur sa famille, famille qui n’était plus de ce monde, Reiko restait un corps de chair commandé par une âme de robot.

Diane tendit son bras armé et envoya une nouvelle salve de flèches destructrices. Aucune ne toucha, mais toutes obligèrent Reiko à reculer. Alors elle continua, puisant dans l’entièreté de ses ressources, infatigable, inébranlable, créant aiguille sur aiguille, dard sur dard, et ce sans discontinuer. Les impacts étaient si rapprochés et si nombreux que rapidement, la scène de l’affrontement se retrouva brouillée par d’épaisses volutes de poussières. Reiko en profita pour se soustraire aux yeux de celle qui la bombardait pour tenter de lui porter une estocade. Sautant à revers, elle brandit son arme au-dessus de sa tête mais avant même qu’elle ne put la rabattre, un terrible coup de poing lui creusa le flanc et la força à effectuer une roulade en retrait pour esquiver ce qu’elle pressentait être fatal pour elle.

Plus le combat durait, plus elle se rendait à l’évidence : Diane la dominait. Elle n’avait pas de fierté ou d’orgueil pour l’aveugler, seulement un réalisme froid qui lui disait si oui ou non elle pourrait mener sa mission à bien. Et a fortiori, ce n’était pas en mourant sous les coups de celle qu’elle était censée ramener vivante qu’elle atteindrait son objectif. Puisqu’en duel elle était trop faible, il lui fallait recourir à autre chose. Heureusement, elle connaissait le point faible de sa cible…

En deux enjambées, toujours plus ou moins camouflée par le brouillard ocre et brun, elle se rapprocha du corps inerte de Dana qui jonchait le sol. Elle empoigna sa tignasse d’une main et la souleva de tout son long, puis de son autre main, celle qui était armée de l’excalibre, elle plaça la lame de son katana vibrionnant de mille éclairs juste sous la gorge de son bouclier humain. Lorsque la poussière retomba pour révéler à Diane l’horrible scène, Reiko ne put, malgré les années passées à ne plus rien ressentir, réprimer l’apparition d’un fin sourire sur son visage sanguinolent.

Pendant un instant, les deux femmes ne bougèrent pas d’un pouce, l’une craignant l’horrible conclusion, l’autre attendant le moindre signe pour mettre sa menace à exécution.

Diane était désemparée. Si elle n’agissait pas, Dana mourrait. Si elle agissait, Dana mourrait aussi. Mais elle ne pouvait pas rester là à attendre l’inéluctable. Jamais dans sa vie elle n’avait acceptée d’être spectatrice du désespoir, alors il n’était pas question pour elle qu’à ce moment charnière de son existence, elle… Trêve de réflexions !

Elle ferma les yeux et appela en silence toute l’énergie qu’il lui restait à se canaliser en un seul point de son être. Elle se donna une seconde, deux, trois, quatre…

Plus rapide que la lumière, l’ultime flèche qu’elle créa fondit sur la tête de la femme qui avait eu la folie d’utiliser Dana contre elle. L’impact cisela la pommette de Reiko sur toute la longueur mais l’intensité de la chaleur de l’énergie déployée cautérisa la plaie avant même qu’elle n’eut saigné. Bien plus estomaquée par l’action que par la douleur, elle relâcha son étreinte en ouvrant une bouche béate de stupeur. Ce fut l’occasion pour Diane de se jeter vers elle et, juste après sa dernière foulée, elle sauta genoux en avant vers la poitrine de son adversaire pour la plaquer au sol. Elle fit disparaître son arc d’argent et utilisa ses deux pouces pour ouvrir en grand les paupières de Reiko. Elle était comme une bête, comme un terrible prédateur qui venait de planter ses griffes dans la chair vulnérable de sa proie. Sa poitrine se soulevait fortement tant sa respiration était haletante.

Diane approcha son visage au plus près de celui de Reiko, et sans jamais se départir de toute la haine et de toute la fureur qu’elle contenait dans ses yeux et dans son cœur, lui fit une promesse :

« Le coup que je t’ai porté au visage aurait dû te tuer et tu le sais. Il y a une bonne raison pour que je t’épargne. Tu vas servir d’avertissement à tous ceux qui en ont après moi : personne ne doit me suivre, personne ne doit me chercher, et surtout, personne ne touche à Dana. Quant à toi, si jamais tu ne fais ne serait-ce que mimer le moindre geste envers elle ou moi, je te tue. Sans aucune hésitation. J’espère que tu as bien enregistré le message. »

Reiko acquiesça. De manière infime, mais cela suffit.

Diane relâcha de sa prise la désormais soumise à sa volonté et se précipita vers Dana. Elle était grièvement blessée. Elle la prit dans ses bras, et, portée par une énergie à la fois octroyée par sa combinaison et par ses sentiments, elle courut vers la forêt.

Elle ne voyait qu’une solution pour guérir rapidement la femme qui répandait son sang sur son propre corps : retrouver Lys.

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